Canal+ et Bolloré réinventent le maccarthysme

Maxime Saada a blacklisté 600 professionnels du cinéma à Cannes après leur tribune contre Bolloré. Canal+, seul maître du cinéma français, est-il en train d'inventer le maccarthysme à la française ?

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Ce dimanche 17 mai, au brunch des producteurs de Cannes, Maxime Saada a prononcé la phrase qui va durablement marquer le cinéma français : « Je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de crypto-fasciste. » Canal+, premier financeur privé du secteur, exclut de facto 600 professionnels qui avaient signé, six jours plus tôt, une tribune collective dans Libération. Dans un secteur où le même groupe contrôle le financement, la production, la distribution et une partie des salles, le mot « blacklist » s’écrit sans guillemets.

Cannes, dimanche 17 mai

La scène se passe en marge du 79e Festival de Cannes, le plus grand rendez-vous professionnel du cinéma mondial. Maxime Saada, PDG de Canal+, prend la parole devant les producteurs réunis pour le brunch annuel organisé par la chaîne. Sa déclaration est précise : « Je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de crypto-fasciste. Je suis désolé, la limite, pour moi elle est là. » Il justifie cette décision par l’emploi du qualificatif « crypto-fasciste » dans une tribune collective, qu’il présente comme une attaque personnelle intolérable visant ses équipes. Libération titre dès le lendemain : « Cannes : un dimanche de représailles. »

Six cents professionnels du cinéma se retrouvent ainsi bannis du premier financeur privé du secteur. Pour comprendre pourquoi cette annonce est une menace existentielle pour certains cinéastes, il faut savoir comment fonctionne le financement d’un film en France. Un long-métrage se finance rarement auprès d’un seul bailleur : il faut assembler plusieurs partenaires, publics et privés. Canal+ est généralement le premier à mettre de l’argent sur la table. Sans ce premier engagement, les autres financeurs ne suivent pas. Perdre Canal+, c’est souvent perdre la possibilité de faire le film.

La tribune qui a tout déclenché

Le 11 mai, le collectif « Zapper Bolloré » publiait dans Libération un texte signé par 600 professionnels du cinéma. Parmi eux : Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud, Blanche Gardin, Raymond Depardon, Jean-Pascal Zadi et Arthur Harari. Le texte dénonçait « l’emprise grandissante de l’extrême droite » et redoutait « une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif ».

Publier la veille de l’ouverture du festival de Cannes, c’est choisir délibérément la plus grande caisse de résonance du cinéma mondial. Mais le texte portait en lui une contradiction que ses auteurs formulaient sans détour : « Nous dépendons aujourd’hui, à des degrés divers, pour nos projets autant que nos salaires, de l’argent de Vincent Bolloré. »

Cette phrase a rendu la réplique de Saada mécaniquement efficace. En signant, les cinéastes admettaient leur dépendance financière au groupe. En annonçant la blacklist, Saada n’a fait qu’en tirer les conséquences.

Le poids d’un mot : 480 millions d’euros

Canal+ est le premier financeur privé du cinéma français, devant l’ensemble des plateformes de streaming et des chaînes de télévision. Aucun autre acteur privé ne finance le secteur à cette échelle. En mars 2025, Maxime Saada avait signé avec les organisations professionnelles du cinéma un accord engageant Canal+ à investir au minimum 480 millions d’euros dans le cinéma français entre 2025 et 2027 : 150 millions en 2025, 160 millions en 2026, 170 millions en 2027.

Ce chiffre doit être mis en perspective. Les années précédentes, Canal+ versait environ 220 millions d’euros annuels au secteur. L’accord de mars 2025 représente donc déjà un recul sensible, avant toute décision d’exclusion. Le désengagement financier avait commencé avant la blacklist.

Pour un film de budget moyen, l’apport de Canal+ peut représenter une part décisive du financement total. Soustraire ce premier engagement, c’est rendre le projet très difficile à financer par d’autres voies. Six cents professionnels bannis en une seule phrase, lors d’un brunch professionnel, un dimanche matin à Cannes.

De la salle au financement : un seul propriétaire

Bolloré contrôle, via Vivendi, StudioCanal, l’un des premiers producteurs et distributeurs de films en Europe, ainsi que Canal+, Ciné+ et OCS, les principaux outils de financement et de diffusion du cinéma en France. En octobre 2025, Canal+ a officiellement acquis 34 % du capital d’UGC, le deuxième réseau de cinémas français avec 48 établissements et 510 écrans sur le territoire national. L’opération s’accompagne d’une option de prise de contrôle total à partir de 2028.

Un film peut donc désormais être financé par Canal+, produit par StudioCanal, distribué par StudioCanal et projeté dans des salles UGC, sans jamais sortir du périmètre Bolloré. Quand un seul groupe contrôle simultanément toutes ces étapes, exclure un cinéaste du financement revient potentiellement à l’exclure de toute la chaîne, de la fabrication du film jusqu’à sa projection en salle.

Le même mouvement de concentration est à l’œuvre dans l’édition. Le 14 avril 2026, Olivier Nora, PDG de Grasset depuis vingt-six ans, était limogé et remplacé par Jean-Christophe Thiery, un proche de Bolloré. En réaction, quelque 200 auteurs français, dont Virginie Despentes, Gaël Faye et Bernard-Henri Lévy, ont annoncé ne plus soumettre leurs manuscrits à l’éditeur. Les auteurs étrangers du catalogue ont suivi, parmi lesquels Han Kang, Prix Nobel de littérature 2024. Cinéma, édition : le périmètre s’étend, la mécanique est identique.

Hollywood, 1950

La Hollywood blacklist des années 1950 a été orchestrée sous l’impulsion du sénateur républicain Joseph McCarthy. Des listes de noms circulaient entre les grands studios américains : tout acteur, scénariste ou réalisateur soupçonné de sympathies communistes se retrouvait banni de l’ensemble de l’industrie. Charlie Chaplin, l’un des plus grands noms du cinéma mondial, fut contraint à l’exil en Suisse dès 1952. Joseph Losey et Jules Dassin, deux réalisateurs américains reconnus, se réfugièrent en Europe pour continuer à travailler.

La mécanique est la même que celle qu’annonce Saada : un acteur économique dominant conditionne l’accès au travail à une allégeance politique implicite. Critiquer le pouvoir en place, c’est perdre l’accès aux ressources que ce pouvoir contrôle.

Une différence sépare pourtant 1950 de 2026. À Hollywood, la blacklist résultait d’une décision impliquant plusieurs grands studios, Warner, MGM, Paramount, Columbia, RKO. La pression venait du Congrès, les studios s’exécutaient, mais le pouvoir était au moins partagé entre plusieurs acteurs. En France en 2026, un seul groupe tient simultanément les clés du financement, de la production, de la distribution et des salles. McCarthy avait besoin de toute une industrie pour imposer ses listes. Saada, lui, n’a besoin que de lui-même.

« Un sentiment de gâchis »

Le 18 mai 2026, le lendemain de la déclaration de Saada, Gaëtan Bruel, président du Centre national du cinéma (CNC), l’organisme public qui régule et soutient le cinéma français, s’exprimait sur France Inter. Il a déclaré « regretter » la décision du PDG de Canal+ et estimé que « le droit à la critique fait partie de ce principe fondamental » qu’est la liberté d’expression. Il a ajouté : « J’ai un certain sentiment de gâchis. » Une condamnation prudente, sans outil juridique immédiatement actionnable.

Au même brunch du 17 mai, Saada avait défendu le CNC face aux attaques répétées du Rassemblement national : « Il n’y a pas de cinéma français sans le CNC. » Il avait également affirmé que Canal+ finance « tous les cinéastes » dans leur diversité. Ces deux déclarations sont difficiles à tenir en même temps qu’une liste d’exclusion de 600 noms.
Une partie des organisations professionnelles du secteur n’a pas soutenu la tribune. Le SPI (Syndicat des producteurs indépendants) et l’Union des producteurs ont estimé que les signataires « crient avant d’avoir mal ». Cette fracture entre professionnels affaiblit toute réponse collective du milieu face à une décision qui, elle, a déjà été prise.



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