Les règles européennes font fuir les startups françaises

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Devant les députés de la commission d’enquête sur les vulnérabilités numériques, Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral AI, a prononcé un réquisitoire que peu d’entrepreneurs osent formuler aussi frontalement dans une enceinte officielle. Pas de manque de talents, pas de déficit de capital intellectuel : ce qui pousse les fondateurs français vers San Francisco, c’est l’empilement des règles et la fragmentation d’un marché que personne n’a jamais vraiment unifié. Le constat est d’autant plus pesant qu’il vient de l’entreprise qui fait figure d’exception européenne dans la course mondiale à l’intelligence artificielle. Mistral AI a survécu. Beaucoup d’autres n’ont pas eu cette patience.

Mistral devant les députés

Arthur Mensch a comparu devant la commission d’enquête parlementaire sur les vulnérabilités numériques de la France. Ce n’est pas une tribune d’opinion ni une interview accordée à un média économique. C’est une audition sous mandat parlementaire, avec procès-verbal. Le cadre change le poids de chaque mot.Mensch dirige la seule entreprise française dont les modèles de langage sont cités dans le même souffle qu’OpenAI ou Google DeepMind. Mistral AI a levé plus d’un milliard d’euros depuis sa création en 2023, et ses modèles open source sont utilisés par des institutions publiques et des entreprises dans plusieurs pays européens. Quand cet homme-là dit que le marché européen étouffe les startups, il parle depuis l’intérieur.

S’implanter dans un nouveau pays européen suppose, pour une startup, de créer une entité juridique distincte, d’ouvrir un compte bancaire local et de se conformer à un code du travail différent. Vingt-sept fois. Mensch a cité devant les députés le cas des stock-options, dont les régimes fiscaux varient selon les États membres, ce qui complique la fidélisation des ingénieurs dès qu’une entreprise cherche à recruter hors de son pays d’origine.

Pour mesurer l’écart, le dirigeant a utilisé une comparaison tirée du secteur des télécommunications : les États-Unis comptent trois opérateurs, l’Europe en compte environ soixante. Derrière ce chiffre, c’est toute l’économie d’échelle d’un marché unifié que les entreprises américaines captent naturellement, et que les entreprises européennes doivent reconstituer à la main, pays par pays, langue par langue.

Mensch a qualifié cet état de fait de « viscosité ». Le mot est précis. Une startup qui veut croître en Europe ne se heurte pas à un mur : elle s’enlise. Chaque étape de développement génère un coût administratif supplémentaire qui n’existe pas pour un concurrent californien cherchant à conquérir le marché américain depuis la Silicon Valley.

Le RGPD, l’AI Act, et ceux qui peuvent se les payer

Au-dessus de cette fragmentation de base vient s’empiler un corpus réglementaire que Mensch a décrit comme un « millefeuille juridique » : le RGPD, les dispositions sur le droit d’auteur et le text and data mining, et désormais l’AI Act, entré en application progressive depuis 2024. Chacun de ces textes est administré, en pratique, par vingt-sept autorités nationales distinctes, qui peuvent formuler des exigences documentaires différentes, voire contradictoires.

Mistral AI emploie cinq personnes à plein temps pour gérer cette conformité. Pour une entreprise qui a levé plus d’un milliard d’euros, c’est absorbable. Pour une startup de dix salariés en phase d’amorçage, c’est rédhibitoire.

La réglementation européenne est présentée comme un bouclier contre les monopoles américains. Elle produit, selon Mensch, exactement l’effet inverse : seules les entreprises déjà grandes ont les ressources pour absorber ce coût de conformité sans ralentir. Google, Microsoft ou Amazon ont des équipes juridiques à Bruxelles dont la taille dépasse celle de certaines startups qu’elles sont censées concurrencer. Ces mêmes équipes participent activement aux consultations qui précèdent la rédaction des textes réglementaires, façonnant des normes que leurs concurrents plus petits peineront à respecter.

Le climat créé par l’AI Act a un effet documenté : des entrepreneurs français s’installent aux États-Unis. Mensch ne donne pas de noms devant la commission, mais plusieurs associations professionnelles du secteur, dont France Digitale, ont alerté depuis 2023 sur l’accélération des relocalisations de fondateurs, attirés par un environnement réglementaire moins contraignant et par la proximité des grands fonds de capital-risque américains.

À ce constat, Mensch ajoute une lecture du récit qui accompagne cet exode. L’Europe, dit-il, a intériorisé l’idée qu’elle serait incapable d’innover et vouée à réglementer ce que d’autres inventent. Ce récit, selon le dirigeant souvent propagé par des acteurs américains, finit par décourager les investisseurs internationaux. Un entrepreneur qui monte sa boîte à Paris en 2024 doit convaincre ses investisseurs qu’il ne sera pas étouffé par la régulation avant d’avoir convaincu quiconque de la qualité de son produit.

10 % : ce que l’État achète à ses champions

La commande publique française représente environ 10 % du chiffre d’affaires logiciel de Mistral AI. Mensch a cité ce chiffre devant la commission comme un symptôme. Aux États-Unis, le Pentagone, la NSA et les agences fédérales de santé sont les premiers clients des entreprises technologiques nationales, bien avant que celles-ci n’exportent. Ce soutien par la demande, pas par la subvention, structure un marché domestique suffisamment large pour permettre aux entreprises d’atteindre une taille critique avant d’affronter la concurrence internationale.

En France, l’État achète peu à Mistral. Les institutions communautaires et les administrations nationales continuent de s’appuyer sur des infrastructures numériques fournies par des entreprises américaines, parfois au nom de la sécurité, souvent faute d’alternative crédible dimensionnée pour répondre à leurs besoins. Mensch a formulé l’enjeu sans périphrase : si l’Europe ne crée pas de valeur ajoutée dans l’intelligence artificielle et ne consomme pas ce qu’elle produit, elle deviendra, a-t-il déclaré, un « État vassal », technologiquement dépendant de puissances dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec les siens.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire