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Près de 143 000 femmes accompagnent chaque jour des centaines de milliers d’enfants handicapés dans les classes françaises, et la plupart touchent moins de 1 100 euros nets par mois. Ce salaire n’est pas le résultat d’une grille basse : c’est la conséquence d’un temps partiel que le système impose sans le choisir. Vingt ans après la loi qui a ouvert l’école ordinaire aux élèves handicapés, l’État vient tout juste d’inscrire ces agentes dans son budget. Sans toucher à leur fiche de paie.
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Un budget, pas un salaire
Fin 2024, le ministère de l’Éducation nationale a officiellement intégré les AESH dans son plafond d’emplois, la ligne budgétaire qui recense et finance les agents rémunérés directement par l’État. La mesure est administrative. Elle acte ce que les chiffres disent depuis plusieurs années : avec 134 775 agents recensés en 2024 et 143 000 attendus en 2025, les accompagnantes des élèves en situation de handicap forment désormais le premier corps non-enseignant du ministère, devant les agents territoriaux, les assistants d’éducation et tous les autres personnels administratifs.
Cette inscription budgétaire ne s’accompagne d’aucune revalorisation salariale. Le salaire net mensuel moyen d’une AESH stagne à 1 030 euros, soit environ 186 euros sous le seuil de pauvreté établi à 1 216 euros nets mensuels pour une personne seule en France en 2024. L’État reconnaît la profession dans ses comptes. Il ne modifie pas ce qu’elle perçoit.
2005 : un métier construit dans l’urgence
La loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances des personnes handicapées a posé un principe simple : tout enfant en situation de handicap a le droit d’être scolarisé dans l’école de son quartier, avec les autres enfants. Le nombre d’élèves concernés a triplé depuis cette date. Le métier d’AESH s’est constitué par strates successives pour absorber cette montée en charge, sans filière de formation préexistante, sans grille de compétences définie à l’avance, sans plan de recrutement chiffré publié par le ministère.
La profession est aujourd’hui à 94 % féminine, avec un âge moyen de 45,6 ans, dont 38 % d’agentes de plus de 50 ans. Une grande partie sont des reconverties issues du secteur social ou médico-social, qui ont rejoint l’Éducation nationale après une première carrière dans l’accompagnement à la personne ou le travail social.
L’Institut national de la statistique les classe dans la catégorie des métiers de l’aide et de l’accompagnement médico-social, le même groupe que les aides à domicile ou les auxiliaires de vie. Ce classement a des effets directs sur la manière dont l’institution perçoit et traite la profession : les compétences mobilisées au quotidien, gérer une crise comportementale en classe, adapter un exercice pour un enfant qui ne peut pas écrire, décoder les signaux d’un élève dont le handicap rend la communication difficile, sont traitées par l’administration comme des aptitudes naturelles, liées au profil et au genre des agentes, plutôt que comme des savoir-faire techniques à former, à évaluer et à rémunérer. Aucune description officielle du poste fixant les compétences attendues n’a été publiée à ce jour.
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1 030 euros : la mécanique d’un salaire impossible
Pour comprendre pourquoi une AESH gagne si peu, il faut comprendre comment son temps de travail est construit. Le poste est indexé sur le temps scolaire de l’élève accompagné : 36 semaines de présence en classe, complétées par 5 semaines consacrées à des réunions, des synthèses avec les équipes éducatives et les parents, et d’autres tâches administratives liées au suivi de l’élève. En dehors de ce cadre, il n’y a pas de service, et donc pas de salaire.
Résultat : 97,6 % des AESH travaillent à temps incomplet. La quotité moyenne de travail est de 63,4 %. Ce n’est pas un choix de leur part, c’est l’architecture même du poste qui le produit.
En 2023, le gouvernement a acté deux mesures censées corriger cet écart. Une révision de la grille de rémunération, d’abord. Puis la création d’une prime annuelle fixée à 1 529 euros bruts pour un temps plein. Mais une AESH qui travaille à 63 % ne perçoit que 63 % de cette prime, soit moins de 970 euros bruts par an, environ 80 euros bruts par mois. L’effet sur le bulletin de paie reste marginal.
La loi du 16 décembre 2022 a ouvert l’accès au contrat à durée indéterminée après trois ans d’exercice. 64 % des AESH en bénéficient aujourd’hui. Le CDI a sécurisé le statut. Il n’a pas touché au salaire.
Mobilité imposée, formation insuffisante, sentiment d’invisibilité
« Quand on est AESH, on devient invisible, personne ne s’intéresse à nous, on nous infantilise. » Ce témoignage, recueilli dans le document de travail ayant servi de base à cet article, résume un malaise que les chiffres confirment : le taux de rotation nationale dans la profession atteint 22,2 % chaque année.
Une partie de cet épuisement vient de l’organisation du travail. Les Pôles inclusifs d’accompagnement localisés, les PIAL, créés pour coordonner les AESH sur un territoire donné et les affecter là où les besoins sont les plus urgents, ont introduit dans les faits une mobilité subie. Aujourd’hui, 48 % des accompagnantes interviennent sur plusieurs écoles ou établissements au cours d’une même semaine. Ces déplacements ne font l’objet d’aucune compensation financière.
La formation initiale n’amortit pas ce choc. Elle se limite à 60 heures d’adaptation à l’emploi, dispensées le plus souvent après la prise de poste, c’est-à-dire une fois que l’AESH a déjà commencé à accompagner l’élève. Des rapports académiques rédigés depuis 2022 la décrivent comme inadaptée aux situations réelles : enfants présentant des troubles sévères du comportement, handicaps multiples, crises en classe devant vingt-cinq autres élèves.
Les AESH ne disposent pas non plus d’un système de gestion administrative unifié. Leur suivi est assuré de manière fragmentée par chaque académie, sans outil commun. Des agentes changeant d’académie voient leur ancienneté mal prise en compte. D’autres se retrouvent sans affectation en cours d’année, sans en être informées par écrit.
Trois mesures en attente, un modèle à repenser
Plusieurs rapports remis au ministère depuis 2022, dont celui de l’inspection générale de l’Éducation nationale publié à l’automne 2023, formulent trois propositions convergentes, sans qu’aucune n’ait fait l’objet d’un arbitrage à ce jour.
La première porte sur la rémunération : accélérer la progression salariale dans les premières années d’exercice, là où la stagnation est la plus longue et les départs les plus fréquents. La deuxième concerne les déplacements : créer une prime spécifique pour compenser financièrement les trajets imposés entre plusieurs établissements, une mesure dont le montant n’a pas encore été fixé. La troisième vise la stabilité des affectations : garantir à chaque AESH exerçant principalement dans un ou deux établissements qu’elle n’en sera pas déplacée en cours d’année par décision administrative, sous pression de nouvelles demandes d’accompagnement adressées aux services départementaux chargés d’orienter les élèves handicapés, les Maisons départementales des personnes handicapées, dites MDPH.
Ces mêmes rapports plaident pour un changement de modèle à plus long terme. Le principe actuel repose sur la compensation individuelle : une AESH est affectée à un élève, ou à quelques élèves, pour pallier ce que la classe ordinaire ne peut pas offrir seule. Les rapports proposent d’y substituer une logique d’accessibilité universelle, adapter les environnements et les pratiques pédagogiques pour que la classe elle-même devienne plus accueillante, plutôt que de faire reposer l’intégralité de l’effort sur une seule personne.
Deux nouvelles fonctions sont esquissées pour porter ce changement : des « conseillers principaux accessibilité », qui travailleraient avec les enseignants pour adapter leurs méthodes pédagogiques à la diversité des élèves, et des « assistants d’accessibilité », dont le rôle serait recentré sur l’aide à la vie quotidienne des élèves dont le handicap exige une présence physique continue, un périmètre plus ciblé que celui des AESH actuelles, qui cumulent aujourd’hui les deux fonctions sans formation suffisante pour aucune des deux. Aucun projet de décret n’a été soumis à ce jour.


