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Un rapport du Sénat publié en mai 2026 établit que l’école républicaine a perdu le monopole du vrai dans l’esprit de ses élèves. Les enseignants se retrouvent concurrencés sur le terrain même de la connaissance, par des sources qu’ils ne contrôlent pas et des autorités qu’ils ne peuvent pas récuser. Certains ont cessé de se battre. D’autres, plus exposés, en sont morts.
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La vérité mise aux voix
En mai 2026, la Délégation à la prospective du Sénat a rendu public un rapport d’information intitulé « Le futur de notre rapport à l’autorité et à la vérité à l’horizon 2050 ». Le document n’est pas une circulaire administrative ni un rapport de commission législative : c’est un état des lieux prospectif, appuyé sur des enquêtes récentes, qui pointe l’effondrement de ce que ses auteurs appellent l’« autorité épistémique » des enseignants. Le terme désigne leur capacité à faire reconnaître ce qu’ils enseignent comme vrai, et non comme une opinion parmi d’autres. Un professeur de SVT dont l’élève conteste la théorie de l’évolution au nom d’une conviction religieuse perd cette autorité. Un professeur d’histoire dont un autre remet en cause le récit de la conquête spatiale américaine après avoir regardé une vidéo YouTube la perd aussi.
L’école détenait autrefois une forme de monopole sur la transmission du savoir. Ce monopole s’est fissuré avec l’accès généralisé à l’information numérique, mais le rapport va plus loin : il ne s’agit plus d’une concurrence entre sources, il s’agit d’une substitution d’autorités. L’influenceur suivi par l’élève sur TikTok pèse, dans certains cas, plus lourd que l’enseignant devant lequel il est assis. La famille, le cercle d’amis, les communautés en ligne produisent chacun leurs propres vérités. L’élève arrive en classe avec un cadre de référence que l’école n’a pas les outils pour arbitrer.
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Un adolescent sur deux juge l’astrologie scientifique
L’enquête de l’IFOP réalisée en 2023 auprès des 11-24 ans, mobilisée par le rapport, fournit les chiffres les plus brutaux. 49 % des jeunes interrogés considèrent l’astrologie comme une science. 27 % adhèrent au créationnisme plutôt qu’à la théorie de l’évolution. 16 % croient que la Terre est plate, un chiffre qui grimpe à 29 % chez les utilisateurs réguliers de TikTok. Le déni ne s’arrête pas à la biologie ou à la cosmologie : 20 % des jeunes doutent que les Américains soient allés sur la Lune, et 19 % sont convaincus que les pyramides égyptiennes ont été construites par des extraterrestres.
Ces données mesurent le rejet actif d’un mode de validation du savoir : la preuve, la démonstration, la source vérifiable. Pour un élève convaincu à 13 ans que la Terre est plate, le problème n’est pas un déficit d’informations. Il dispose d’un cadre alternatif, cohérent dans sa propre logique, alimenté quotidiennement par des contenus qui confirment et amplifient sa conviction.
L’écart entre les 16 % de « platistes » dans l’ensemble de la tranche d’âge et les 29 % chez les grands consommateurs de TikTok représente près du doublement du phénomène. Les algorithmes de recommandation de la plateforme sont optimisés pour l’engagement, pas pour la fiabilité des contenus qu’ils propulsent.
748 signalements, et la liste n’est pas exhaustive
Ces convictions entrent en classe. Sur l’année scolaire 2024-2025, les services académiques ont enregistré 748 signalements pour contestation d’enseignement, un élève ou un parent qui refuse le contenu d’un cours, en conteste la légitimité ou exige qu’il soit modifié, et 391 signalements distincts pour refus d’activité scolaire, c’est-à-dire un élève qui refuse de participer à une activité pédagogique précise. L’éducation à la vie affective et sexuelle concentre 20 % des incidents, l’histoire-géographie 19 %, les lettres 13 %. Les motivations sont majoritairement religieuses, devant les motifs idéologiques et politiques. La moitié de ces contestations vient des parents d’élèves, un tiers des élèves eux-mêmes.
Ce dernier chiffre mérite qu’on s’y arrête. La pression entre avec l’élève dans la salle de classe, portée par des convictions familiales ou des contenus consommés la veille au soir. Un professeur d’histoire qui aborde la Révolution française, un professeur de SVT qui présente le cycle de la reproduction, un professeur de lettres qui lit un texte jugé contraire à des valeurs religieuses : chacun peut, n’importe quel matin, se retrouver face à une contestation directe de la légitimité de ce qu’il enseigne.
Ces 748 signalements sont, par définition, les cas déclarés. Ils supposent qu’un enseignant a fait la démarche de signaler. Beaucoup ne le font pas.
Le silence que les statistiques ne captent pas
Quand signaler ne change rien, certains enseignants font un autre choix : ils modifient leur cours avant même que la contestation n’éclate. Une enquête réalisée en Wallonie, citée par le rapport sénatorial, révèle que 62 % des enseignants interrogés se sont autocensurés au cours des cinq dernières années. Plus de la moitié indiquent avoir modifié ou adapté leur discours pour éviter d’être mal compris ou critiqués par leurs élèves ou par leurs parents. Le rapport ne dispose pas d’un équivalent français de cette ampleur, et ses auteurs le signalent comme une lacune.
Un professeur qui décide le dimanche soir de ne pas aborder tel chapitre de l’histoire coloniale, ou de sauter le passage du cours de biologie sur la sélection naturelle, ne laisse aucune trace administrative. Aucun signalement. Aucun incident visible dans les tableaux de bord ministériels. Ce que le rapport documente, c’est une pratique devenue courante : calibrer le contenu enseigné sur les convictions supposées de la classe plutôt que sur le programme. Dans certains établissements, cette pratique est même présentée en conseil pédagogique comme de l’adaptation culturelle.
Contrairement à la violence ou à la contestation frontale, l’autocensure n’appelle aucune réponse institutionnelle. Elle n’a pas de coupable désigné.
Samuel Paty, Dominique Bernard, Agnès Lasalle
Le taux d’incidents graves dans les établissements scolaires a atteint 16 pour 1 000 élèves lors de l’année scolaire 2023-2024, en hausse sensible par rapport aux années précédentes. Huit fois sur dix, ces incidents se traduisent par des atteintes aux personnes. Les enseignants sont les premières cibles : ils représentent 46 % des victimes d’incidents graves dans le primaire, 24 % dans le secondaire.
Derrière ces taux, trois noms que le rapport cite explicitement. Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, assassiné le 16 octobre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine après avoir montré des caricatures dans un cours sur la liberté d’expression. Dominique Bernard, professeur de lettres, tué le 13 octobre 2023 à Arras dans son établissement. Agnès Lasalle, professeure d’espagnol, poignardée mortellement le 22 février 2023 à Saint-Jean-de-Luz par un ancien élève. Pour une large partie du corps enseignant, ces trois meurtres ont modifié durablement la perception du métier, au-delà des seuls établissements concernés.
En décembre 2024, le gouvernement a publié un Plan ministériel pour la tranquillité scolaire. Deux mesures concrètes : d’abord, l’octroi immédiat et automatique de la protection fonctionnelle, le droit pour un agent public attaqué dans l’exercice de ses fonctions d’être défendu et indemnisé par l’État, à tout enseignant agressé ou menacé ; ensuite, le signalement systématique de ces situations sous la qualification de « faits établissements », un statut administratif qui déclenche un suivi renforcé de l’incident par les autorités académiques. Ce plan répond à la violence déclarée et documentée. Il ne dispose d’aucun outil pour agir sur la pression quotidienne exercée en deçà du seuil d’incident.
18 heures par an pour apprendre à lire une source
La réponse structurelle avancée par le rapport sénatorial tient en trois lettres : EMI, Éducation aux médias et à l’information. À compter de la rentrée 2026, jusqu’à 18 heures annuelles seront réservées, et garanties dans l’emploi du temps, à des projets d’EMI au cycle 4, c’est-à-dire en collège, pour les élèves de la cinquième à la troisième. L’objectif affiché : former des jeunes capables de distinguer un fait d’une opinion et d’évaluer la fiabilité d’une source.
Pour déployer ce dispositif, le Sénat préconise de s’appuyer sur les professeurs documentalistes. Leur formation en sciences de l’information les positionne, selon le rapport, comme les acteurs les mieux équipés pour dispenser des cours intégralement dédiés à la lutte contre la désinformation. Le modèle invoqué est finlandais : en Finlande, la capacité à lire et évaluer l’information, ce que les spécialistes appellent la littératie médiatique, est intégrée à l’ensemble des disciplines depuis l’école primaire et fait l’objet d’une évaluation nationale. Le rapport n’indique pas les résultats mesurés de ce modèle.
La tension que les sénateurs n’énoncent pas frontalement traverse pourtant chaque ligne de leur document : apprendre à évaluer une source suppose que l’élève reconnaisse l’autorité de celui qui lui enseigne cette méthode. Ces 18 heures d’EMI présupposent un élève disposé à recevoir un enseignement, c’est précisément cette disposition que le rapport, dans ses développements antérieurs, met en doute.
Les auteurs fixent leur horizon à 2050. D’ici là, ils projettent que l’enseignant devra devenir ce qu’ils nomment un « maître d’exégèse », un professionnel capable de décrypter les contenus fabriqués par les intelligences artificielles génératives, de distinguer une information vérifiable d’une mise en scène algorithmique convaincante. Aucune maquette de formation initiale ne prépare aujourd’hui à cette fonction.
Article rédigé à partir du rapport d’information sénatorial « Le futur de notre rapport à l’autorité et à la vérité à l’horizon 2050 », Délégation à la prospective du Sénat, mai 2026, et de l’enquête IFOP 2023 auprès des 11-24 ans.


