Affaire Lyhanna : le cynisme de Macron

Le suspect était fiché depuis 2017. Le tribunal d'Auch manquait de greffiers. Macron et Darmanin font mine de découvrir le problème aujourd'hui. Après la mort de Lyhanna.

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La semaine où Emmanuel Macron exigeait des sanctions contre des magistrats, son gouvernement annonçait 414 millions d’euros de coupes supplémentaires pour la justice. Lyhanna, 11 ans, avait été retrouvée morte cinq jours après sa disparition dans le Gers, et le principal suspect était connu des services judiciaires depuis 2017. Les défaillances qui ont rendu ce drame possible étaient documentées, signalées, chiffrées. Elles n’ont jamais produit le moindre budget supplémentaire.

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Six alertes, un homme libre

Le 29 mai 2026, Lyhanna, collégienne de 11 ans, disparaissait à Fleurance, dans le Gers. Le 4 juin, son corps était découvert dans un ancien silo à grain situé entre Mirepoix et Puycasquier. Jérôme B., 41 ans, a été mis en examen pour enlèvement et séquestration. Son casier judiciaire était vierge. Son nom figurait pourtant depuis au moins 2017 dans le fichier Cassiopée, le répertoire national des antécédents judiciaires, un fichier qui enregistre les procédures, même classées sans suite.

Cette année-là, un premier signalement avait été effectué pour une relation entre Jérôme B. et une mineure de 17 ans. Le parquet avait classé sans suite, estimant la relation consentie.

En février 2021, la région Occitanie le licenciait de son poste d’agent d’entretien au lycée de Lectoure pour « comportement inapproprié envers une lycéenne ». L’institution a estimé que les faits n’étaient pas assez graves pour constituer un crime ou un délit. Elle n’a donc effectué aucun signalement à la justice, obligation pourtant prévue par l’article 40 du code pénal, qui impose à tout fonctionnaire ayant connaissance d’une infraction d’en avertir le procureur.

En 2022, une plainte pour viol sur une mineure de 15 ans était transmise du parquet de Béthune à celui d’Auch. Deux ans ont passé. Elle a été classée sans suite en mai 2024, au motif que les éléments réunis ne permettaient pas de retenir une qualification pénale.

Le 22 août 2025, une nouvelle plainte était déposée en Haute-Garonne pour viols répétés sur une enfant de moins de 10 ans. Début novembre, le parquet de Toulouse décidait de transmettre le dossier au parquet d’Auch, territorialement compétent. Les premiers actes d’enquête par la juridiction gersoise n’ont été lancés qu’à la fin du mois de janvier 2026. Durant ces cinq mois, Jérôme B. gérait un compte TikTok sur lequel il suivait des fillettes et des adolescentes, parfois dans des postures sexualisées, un compte public, jamais signalé aux autorités.

Sanctions promises, budget sabré

Le 5 juin, à l’issue d’une réunion de crise à Matignon, le gouvernement a dénoncé des dysfonctionnements « accablants » et annoncé des sanctions contre les magistrats concernés si les fautes professionnelles étaient confirmées par l’enquête administrative. Gérald Darmanin s’est exprimé au journal télévisé de TF1. Il a présenté ses excuses, a déclaré être « terrifié » par ces défaillances et a promis des sanctions si les fautes étaient avérées.

La même semaine, le gouvernement annonçait 414 millions d’euros de coupes budgétaires supplémentaires pour le ministère de la Justice.

Darmanin a occupé successivement les postes de ministre de l’Action et des Comptes publics, de l’Intérieur, puis de garde des Sceaux depuis 2017, soit huit ans à la tête ou au financement direct des administrations dont il dénonce aujourd’hui les ratages. La procureure d’Auch est menacée de sanctions pour ne pas avoir appliqué une circulaire pénale de janvier 2025 prescrivant la priorisation des enfants victimes. Cette circulaire a été rédigée sous l’autorité du même ministre qui annonce aujourd’hui des coupes dans le budget de la juridiction censée l’appliquer.

Taupiac, avril 2025 : l’alerte sans réponse

Six semaines avant la disparition de Lyhanna, le député du Gers David Taupiac avait adressé au gouvernement une alerte formelle sur la situation du tribunal judiciaire d’Auch : pénurie de magistrats, manque de greffiers, pannes informatiques répétées. Il n’a pas obtenu de réponse.

Le tribunal judiciaire d’Auch compte une quinzaine de magistrats au siège et au parquet pour plus de 10 000 procédures annuelles. La procureure d’Auch elle-même qualifie cette charge de travail d’« importante ». En 2024, 12 456 viols sur mineurs ont été constatés en France, soit deux fois plus qu’il y a dix ans. Plus de 21 500 agressions sexuelles sur mineurs ont été recensées la même année. Ces dossiers arrivent dans des parquets qui reçoivent par ailleurs des instructions dont les priorités se contredisent.

Le 5 juin 2026, la Conférence nationale des procureurs généraux et celle des procureurs de la République ont rendu publique leur exaspération. Les magistrats dénoncent ce qu’ils désignent comme une « schizophrénie » des directives : l’exécutif leur demande de traiter simultanément en priorité les violences intrafamiliales et le trafic de stupéfiants, pendant que les infractions sexuelles sur mineurs attendent leur tour dans la file.

Des greffes qui travaillent par courrier postal

La transmission du dossier entre les greffes de Toulouse et d’Auch a été effectuée par voie postale. Dans des services submergés par les procédures en attente, le courrier ordinaire ne permet pas d’identifier et de traiter en priorité les affaires les plus urgentes. Aucun e-mail, aucune alerte directe n’a signalé aux magistrats d’Auch que le suspect visé avait déjà fait l’objet de plusieurs signalements depuis 2017.

Le parquet de Toulouse avait pu considérer que la victime de 2025, domiciliée loin de l’agresseur, était à l’abri, sans tenir compte de l’ensemble du dossier. La région Occitanie avait licencié Jérôme B. sans saisir la justice. Le parquet de Béthune avait transmis la plainte de 2022 sans relancer Auch sur ses suites. Le parquet de Toulouse avait dessaisi sans notifier directement ses homologues gersois du profil du suspect. Chaque institution a traité sa portion du dossier. Aucune n’a vu le tableau d’ensemble.

Ce cloisonnement entre juridictions n’est pas une découverte. Les magistrats et les syndicats de greffiers le documentent depuis des années dans leurs rapports annuels. Aucune des réformes annoncées depuis 2017 n’a produit de système d’alerte automatique entre parquets pour les suspects à profil récidiviste.

Macron désavoue sa porte-parole en direct

Depuis le Monténégro où il se trouvait en déplacement, Emmanuel Macron a déclaré la situation « inacceptable » et a refusé d’entendre « aucun argument de moyens dans cette affaire ». Dans la foulée, il a publiquement contredit sa propre porte-parole, Maud Bregeon, qui venait de plaider pour une augmentation des moyens alloués à la justice.

Bregeon avait dit ce que les chiffres indiquent. Macron l’a désavouée. Le même jour, les 414 millions d’euros de coupes supplémentaires pour la justice restaient inscrites au budget.

L’opposition unanime sur le constat

Jordan Bardella a dénoncé un État qui a « lourdement failli ». Jean-Luc Mélenchon a mis en cause les coupes budgétaires. Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, a refusé d’y voir « un dysfonctionnement isolé ».

Sur le diagnostic, l’arc d’opposition est unanime. Sur les responsables désignés, chaque famille politique désigne les siens. Bardella pointe l’État régalien défaillant. Mélenchon pointe le sous-financement. Tondelier pointe le système.
Le député Taupiac avait pointé le tribunal d’Auch en avril 2025. Il n’avait désigné personne. Il avait demandé des moyens.



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