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Un praticien niçois proposait sur Facebook de « diagnostiquer par le Coran » — djinns, sorcellerie, infertilité, problèmes de couple. Il n’était pas médecin. À Thann, un thérapeute pratiquant des saignées rituelles et des exorcismes coraniques a été condamné à un an de prison avec sursis pour exercice illégal de la médecine. À Bordeaux, un couple converti déféré au parquet pour les mêmes faits. Ces affaires, dispersées sur l’ensemble du territoire, dessinent le contour d’un marché thérapeutique parallèle qui prospère dans les angles morts du système de santé français et dont les dérives peuvent être mortelles.
Sur sa page Facebook, Ilyas proposait des consultations à distance. Djinns, sorcellerie, problèmes de fertilité, difficultés conjugales : il annonçait pouvoir diagnostiquer et traiter, par le Coran, une liste de maux qui aurait occupé n’importe quel service hospitalier. Il n’avait aucun diplôme médical. Entre 2016 et 2021, il a opéré à Nice sous l’enseigne d’un cabinet de « médecine islamique », avant d’être poursuivi pour exercice illégal de la médecine et escroquerie au préjudice d’un organisme public.
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Son cas n’est pas singulier. À Thann, dans le Haut-Rhin, un praticien installé en centre-ville a été condamné en 2023 à un an de prison avec sursis et 5 000 euros d’amende pour exercice illégal de la médecine et de la profession d’infirmier. À Bordeaux, en 2024, un couple converti à l’islam a été déféré au parquet pour exercice illégal de la profession de médecin et pratiques commerciales trompeuses. À Rennes, à Montpellier, en Seine-Saint-Denis : les affaires s’accumulent, devant les tribunaux correctionnels et dans les rapports des autorités sanitaires.
Dans son rapport d’activité 2022-2024, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, la Miviludes, cite explicitement la médecine prophétique parmi les domaines «faisant régulièrement l’objet de signalements». Elle comprend notamment la roqya et la hijama, «pratiques qui ne sont pas reconnues scientifiquement et ne bénéficient d’aucune reconnaissance légale». Le phénomène déborde désormais des grandes métropoles. Des structures ont été recensées à Saint-Ouen, Neuilly-sur-Marne, La Courneuve, Sevran, Rosny-sous-Bois. Des affaires judiciaires ont émergé à Marseille, Nice, Bordeaux, Thann, Rennes.
Révélée, donc incontestable
La médecine prophétique, al-tibb an-Nabawi en arabe, désigne l’ensemble des enseignements attribués au prophète Mohammed en matière de santé, de maladie et de remèdes. Elle se distingue de la médecine islamique classique, héritière de la tradition gréco-arabe, par une revendication d’origine révélée : ses prescriptions ne procèdent pas de l’observation empirique du monde, mais de la parole divine. Elles ne peuvent donc, selon ses partisans, être ni questionnées ni réfutées.
Ses deux pratiques centrales sont la hijama et la roqya. La hijama consiste en des saignées par ventouses : la peau est scarifiée, des coupelles aspirent le sang, censé charrier des substances impures. La roqya est une forme d’exorcisme : par récitation de versets coraniques, le praticien, appelé raqi, prétend chasser les djinns, lever des sorts ou soigner des affections dont l’origine est attribuée à la sorcellerie. Les deux pratiques sont souvent combinées, d’où l’appellation « hijama-roqya » qui apparaît dans les annonces en ligne.
L’arsenal thérapeutique ne s’arrête pas là. Miel, graine de nigelle, eau « coranisée » sur laquelle des sourates ont été récitées, huile d’olive, urine de chameau, venin d’abeilles : les remèdes varient selon les praticiens et les traditions régionales. Certains centres ajoutent de l’acupuncture ou de la naturopathie à leur offre, des étiquettes légales qui servent de couverture à des activités thérapeutiques clandestines.
Ces pratiques existent dans l’islam depuis des siècles. Ce qui a changé en France, c’est leur industrialisation à grande échelle.
Treize milliards d’euros et un certificat en ligne
Les séances de roqya se facturent de 50 à 300 euros. Des cabinets qualifiés de « luxueux » dans les enquêtes menées pour le compte de la Miviludes proposent des formules premium qui «flirtent avec le racket», selon Bilel Ainine, chercheur au CNRS mandaté par la mission pour enquêter sur ces dérives. La vente de produits associés complète les revenus à des tarifs sans rapport avec leur coût de production : eau coranisée, huile de nigelle, miel dit « prophétique ».
Des formations ont proliféré en ligne pour alimenter ce marché. L’Institut de Médecine Prophétique du « Professeur Akim Bouterra », formé à Médine, propose des cursus de plus de 70 heures certifiants pour devenir conseiller en psychologie islamique ou en médecine prophétique. D’autres plateformes délivrent des certificats instantanés au terme de formations gratuites. Aucun de ces cursus n’est reconnu par l’État français. N’importe qui peut, en quelques heures et quelques centaines d’euros, se proclamer « conseiller en médecine prophétique ».
Ce marché parallèle prend place dans un secteur en pleine expansion. Les médecines dites douces pesaient près de 13 milliards d’euros en France en 2025, selon un cabinet d’analyse sectorielle. Selon un sondage Odoxa réalisé en 2023, 68 % des Français déclaraient croire aux médecines alternatives. Les signalements reçus par la Miviludes liés à des dérives sectaires en lien avec la santé ont quadruplé en dix ans : environ 400 en 2015, 1 700 en 2024. Sur l’ensemble des saisines reçues entre 2022 et 2024, soit 4 571 au total, la santé et le bien-être arrivent en tête avec 37 % du volume.
Benzema, YouTube et les déserts médicaux
Karim Benzema, Ballon d’Or 2022, s’est affiché à plusieurs reprises sur ses réseaux sociaux avec les marques circulaires dans le dos caractéristiques de la hijama. Des millions de followers ont vu ces images. L’enquête de Marianne publiée cette semaine note que cette promotion par des personnalités contribue à banaliser les pratiques dans les communautés musulmanes françaises. Neymar Jr et le nageur américain Michael Phelps avaient déjà été aperçus avec des marques de ventouses lors des Jeux olympiques de Rio en 2016, conférant à la technique une dimension sportive internationale.
Sur internet, des milliers de comptes, chaînes YouTube, profils Instagram et pages Facebook font la promotion de la médecine prophétique. Des sites présentent les hadith prophétiques sur la mouche ou la graine de nigelle comme des vérités médicales établies. Des plateformes de mise en relation permettent de trouver des praticiens de hijama ou de roqya sur l’ensemble du territoire français, avec tarifs et avis clients. En Île-de-France, des annonces proposent des séances à domicile à partir de 15 euros.
La crise du système de santé fournit un terreau que ces opérateurs savent exploiter. En 2023, 7,4 millions de Français résidaient dans un désert médical. Quatre-vingts pour cent du territoire se trouvait en situation de difficulté d’accès aux soins. Les praticiens de médecine prophétique occupent ce vide avec méthode : disponibles en dehors des horaires habituels, accessibles dans des quartiers où un généraliste est introuvable, sensibles aux croyances religieuses de leurs patients.
Depuis la pandémie de Covid-19, la défiance envers la médecine conventionnelle a amplifié le mouvement. Un Français sur six, soit 16 %, a déjà renoncé à un traitement médical au profit d’une thérapie alternative. Dans certaines communautés, consulter un médecin plutôt qu’un praticien de roqya peut être vécu, selon les chercheurs qui ont enquêté sur le phénomène, comme un manque de confiance en Allah. Bilel Ainine, chercheur au CNRS spécialisé dans la radicalisation, décrit une logique de repli qui conjugue «l’attrait pour le naturel et le sacré» avec un sentiment de rupture vis-à-vis d’une société jugée matérialiste et un renforcement de l’appartenance communautaire par la pratique partagée.
Vingt litres d’eau et un coma
En décembre 2017, en Seine-Saint-Denis, une femme de 47 ans a été forcée d’ingurgiter près de vingt litres d’eau au cours d’une séance de hijama-roqya. Elle est tombée dans le coma. Les médecins ont diagnostiqué un œdème cérébral. À Rennes, une adolescente a été blessée lors d’un rite d’exorcisme pratiqué à la demande de sa propre mère. À Montpellier, un imam a été accusé d’avoir agressé sexuellement une femme à plusieurs reprises lors de séances de roqya : les faits auraient débuté au cours de prétendues séances de désenvoûtement.
L’Agence régionale de santé considère la hijama humide pratiquée par des non-médecins comme dangereuse pour la santé publique. Les complications documentées sont nombreuses : infections cutanées et systémiques par instruments non stérilisés, contamination croisée entre patients, hémorragies chez les personnes sous anticoagulants, lésions nerveuses, brûlures, cicatrices permanentes. La pratique est formellement déconseillée durant la grossesse, chez les personnes souffrant de troubles de la coagulation, d’infections aiguës ou de maladies cardiaques graves.
Le cas jugé à Bruxelles en 2004 reste le plus documenté. Latifa Hachmi, 23 ans, est morte après plus d’un mois de séances de roqya censées la rendre fertile. Ses exorcistes lui faisaient ingurgiter des dizaines de litres d’eau dite sainte, la plongeaient dans des bains très chauds, la frappaient d’un bâton couvert d’extraits du Coran. Ces pratiques déviantes causent chaque année «des dizaines de victimes» en France, a indiqué Bilel Ainine dans ses travaux pour la Miviludes.
La mission souligne que la médecine prophétique peut servir de porte d’entrée aux mécanismes d’emprise sectaire : rupture avec l’entourage, altération de la santé mentale, détournement du parcours de soins, prédation financière et sexuelle. Des «gourous 2.0», selon la terminologie employée dans le rapport Miviludes 2022-2024, propagent leur doctrine sur les réseaux sociaux en ciblant prioritairement les jeunes. Dix-neuf pour cent des signalements reçus par la mission concernent des mineurs.
La loi de 2024 et ses 45 dossiers
La hijama humide pratiquée à des fins thérapeutiques par un non-médecin constitue un exercice illégal de la médecine au sens du Code de la santé publique. La loi du 10 mai 2024, visant à renforcer la lutte contre les dérives sectaires, a durci le dispositif : création d’un délit de provocation à l’abandon de soins, passible d’un an de prison et de 30 000 euros d’amende minimum ; aggravation des peines pour exercice illégal commis via internet, jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende.
En 2024, la Miviludes a transmis 45 signalements au parquet. Contre 20 en 2021, c’est une progression. Au regard des 1 700 signalements reçus cette même année, c’est un chiffre dérisoire.
L’application de la loi bute sur plusieurs obstacles. Les preuves sont difficiles à constituer dès lors que les praticiens opèrent à domicile ou via des messageries chiffrées. La Miviludes ne dispose pas des moyens humains nécessaires pour traiter le volume croissant de saisines. Les opérateurs ont appris à contourner les qualifications pénales : s’afficher sous l’étiquette « bien-être », « naturopathie » ou « ventousothérapie » suffit souvent à brouiller l’appréciation juridique.
Le rapport commandé en 2019 à Bilel Ainine par la Miviludes sur ces dérives n’avait toujours pas été publié en 2021. Entre-temps, l’État avait dissous la mission en tant que structure indépendante. Elle a depuis été reconstituée, mais la parenthèse a durablement fragilisé le suivi institutionnel du phénomène.
La Grande Mosquée de Paris et l’impuissance des mises en garde
En avril 2025, la Grande Mosquée de Paris a publié dans sa revue Sabil al-Iman un avertissement explicite. La roqya en France «a parfois pris un tournant inquiétant, donnant lieu à des abus financiers, des pratiques douteuses et même des dérives sectaires», indiquait la publication. Elle relevait que certains praticiens de roqya facturaient des séances à des prix jugés abusifs, entre 100 et 300 euros, et mettait en garde contre les dévoiements commerciaux de la pratique.
Cette prise de position ne produit aucun effet coercitif. L’islam en France est décentralisé, sans clergé unifié ni instance habilitée à certifier ou à interdire les praticiens de roqya. La grande majorité des mosquées ne dispose d’aucun mécanisme de contrôle sur les pratiques qui se déroulent dans leur entourage immédiat. La plupart des praticiens opèrent de manière totalement informelle, par le bouche-à-oreille, via Instagram ou Telegram, parfois depuis leur appartement.


