Ces marques qui ont peur du Nutri-Score

86 marques ont effacé le Nutri-Score en un an. Parmi elles, Kellogg's, Danette et Cacolac. Un nouvel algorithme pénalise leurs produits. Une proposition de loi veut rendre le logo obligatoire.

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En quelques mois, plusieurs dizaines de marques parmi les plus connues des rayons français ont effacé discrètement le Nutri-Score de leurs emballages. Un mouvement qui coïncide avec l’entrée en vigueur d’un nouvel algorithme, plus sévère pour les produits sucrés et lactés. Une proposition de loi transpartisane vient de changer les termes du débat.

Depuis un an, Kellogg’s, Danone, Cacolac et plusieurs dizaines d’autres marques ont retiré le Nutri-Score de leurs emballages. Le 27 mars 2026, la députée socialiste Sandrine Runel, élue du Rhône, a déposé une proposition de loi pour rendre ce logo obligatoire et a choisi de viser aussi les publicités : spots télévisés, bannières internet, affichage urbain. Le texte a été présenté en conférence de presse le 8 avril 2026. Huit groupes parlementaires sur onze le soutiennent, du Parti socialiste au groupe Horizons, en passant par les Écologistes, le MoDem et Renaissance.

La dimension publicitaire retourne le rapport de force sur un point précis. Des marques comme Kellogg’s ou Danone, qui ont retiré le logo de leurs produits, seraient contraintes, si le texte est adopté, d’afficher la note nutritionnelle dans chacune de leurs campagnes. Effacer le logo d’un emballage ne suffirait plus à l’effacer de l’espace médiatique. Un examen du texte avant l’été 2026 est espéré.

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La liste des partants

Quatre-vingt-six entreprises ont retiré le Nutri-Score d’au moins une de leurs marques entre 2025 et 2026. C’est le résultat de la comparaison, effectuée par l’association Que Choisir, des listes publiées chaque année par Santé publique France. Le Nutri-Score est ce logo apposé volontairement sur les emballages alimentaires, qui classe les produits sur une échelle de A à E, du vert foncé au rouge, selon leur qualité nutritionnelle.

Parmi les marques les plus visibles dans les rayons à avoir décroché le logo : Kellogg’s, rebaptisé Kellanova puis absorbé par le groupe américain Mars en décembre 2025 ; Danette, marque de Danone ; Justin Bridou, la gamme de saucissons d’Aoste ; les boissons chocolatées Cacolac ; Delpeyrat, pour une gamme de trois pâtés ; et Eurial, qui enlève le logo de ses marques Les 300 & Bio et Soignon.

Danone a déjà effacé le logo de Danonino, des yaourts Danone et d’Actimel en 2025. Danette suit en 2026. Le groupe maintient pourtant l’affichage pour douze marques, dont Activia, Taillefine, Danacol et Gervais. Aoste procède de même : le logo disparaît de Justin Bridou, mais reste sur Cochonou et sur la marque Aoste elle-même.

Sur le papier, le bilan global progresse. En 2025, 1 416 entreprises étaient engagées dans la démarche du logo nutritionnel ; elles sont 1 538 en 2026, soit une hausse de 9 %. Mais les 216 nouveaux entrants sont pour la plupart de petites structures ou des marques peu distribuées. Kellogg’s, Danone et Cacolac, eux, sont présents dans la quasi-totalité des supermarchés français.

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Un algorithme qui dégrade les notes

Le 14 mars 2025, cinq ministres ont signé conjointement un arrêté officialisant en France le nouveau mode de calcul du Nutri-Score : Agriculture, Travail-Santé, Économie, Santé et Commerce. Le calendrier de cette signature n’a rien d’anodin.

Le nouvel algorithme pénalise les boissons lactées, désormais évaluées comme des boissons et non plus comme des aliments solides, un reclassement qui dégrade mécaniquement leur note. Les produits contenant des édulcorants sont également revus à la baisse, tout comme les aliments sucrés. En contrepartie, les huiles d’olive, de colza et de noix passent de C à B ; les poissons gras, sardines et maquereau, sont mieux valorisés pour leur teneur en oméga-3 ; les eaux deviennent les seules boissons classées A.

Le comité de gouvernance du Nutri-Score avait arrêté ces nouvelles règles fin 2023. Six pays les appliquent depuis le 1er janvier 2024, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Espagne, Suisse, avec un délai de grâce de deux ans accordé aux industriels pour écouler les emballages déjà imprimés. En France, la période de tolérance court jusqu’en mars 2027 : les deux systèmes de calcul coexistent légalement sur les étiquettes.

Sur les sites de courses en ligne, certains distributeurs utilisent simultanément l’ancien et le nouveau calcul, au gré des renouvellements d’étiquettes. Aucun ne signale quelle version est affichée. Un consommateur qui compare deux produits sur un drive ne peut pas savoir si les notes qu’il voit sont comparables.

L’arrêté bloqué pendant un an

Cet arrêté du 14 mars 2025 a mis plus d’un an à être signé. Le professeur Serge Hercberg, épidémiologiste à l’Inserm et créateur du Nutri-Score avec son équipe de l’EREN, a indiqué que ce retard s’expliquait directement par la pression des filières agroalimentaires. Des chercheurs des universités de Liverpool, d’Essex, de Rennes et de l’Inserm ont par ailleurs documenté les stratégies de lobbying scientifique de certains groupes industriels, qui financeraient des études destinées à mettre en doute les preuves en faveur du logo.

L’argument européen de Kellogg’s

Le 8 décembre 2025, la Commission européenne a approuvé l’acquisition de Kellanova, l’ancien nom de Kellogg’s, par Mars. La transaction a été finalisée trois jours plus tard, le 11 décembre, pour 35,9 milliards de dollars. Mars est, depuis des années, l’un des groupes les plus actifs dans l’opposition au Nutri-Score à l’échelle européenne.

Interrogé sur le retrait du logo des emballages Kellogg’s, le groupe a nié tout lien avec ce rachat. Il a invoqué des « difficultés logistiques majeures » liées à la fabrication de « boîtes multilingues », ces emballages uniques imprimés pour plusieurs pays à la fois, qui deviendraient incompatibles si chaque marché national applique un système d’affichage différent. Le groupe a également indiqué « souhaiter l’adoption d’un système d’étiquetage unique et harmonisé à l’échelle de l’Union européenne ».

Le 28 février 2025, la Commission européenne avait entériné le retrait de son propre projet de Nutri-Score obligatoire dans les vingt-sept États membres. Des documents internes révélés par une enquête de Radio France et de l’ONG Foodwatch, publiée le 1er mars 2025, ont imputé ce recul à la pression de l’Italie et des lobbies agroalimentaires. La Commission a précisé que sa future proposition d’étiquetage « ne copiera/collera aucun système existant ». La France, pays inventeur du logo, s’est abstenue lors de ce vote. Un futur système européen harmonisé n’a ni calendrier annoncé ni contenu défini.

Nestlé : deux politiques, deux marchés

En France, Nestlé a choisi d’étendre le logo à douze nouvelles marques : Trix, Honey Stars, Corn Flakes Nestlé, Maison Perrier, Jojo, Pirulo, La Laitière, Extrême, ou encore Nestlé Signature. Un choix d’autant plus notable que le groupe s’était initialement opposé au logo lors de sa mise en place.

En Suisse, Nestlé a annoncé le retrait progressif du Nutri-Score de ses marques locales. Cailler, Thomy, Leisi, Henniez, Nestea : toutes perdront le logo d’ici fin 2026. Le groupe a indiqué être « souvent la seule entreprise du secteur à l’afficher » dans les rayons helvétiques.

Carrefour appose le logo sur ses marques propres Carrefour Sélection et Reflets de France, qui rejoignent une dizaine d’autres produits sous enseigne Carrefour déjà engagés. Intermarché l’ajoute à Itinéraire de nos Régions et Merci !, aux côtés d’une vingtaine de marques propres : Monique Ranou, Pâturages, Paquito, Adélie, Chabrior. Biocoop l’affiche sur l’ensemble de ses produits maison depuis septembre 2025. Naturalia a fait de même. Aucun de ces distributeurs n’a invoqué les difficultés logistiques avancées par Kellogg’s.

63 % des Français, et trois voix à l’Assemblée

En mars 2026, NielsenIQ a présenté au CFIA de Rennes, le principal salon professionnel de l’agroalimentaire en France, les résultats d’une étude sur l’usage du Nutri-Score par les consommateurs. En 2019, 14 % d’entre eux déclaraient faire attention au logo lors de leurs achats. En 2026, ce chiffre atteint 63 %. Une hausse de 49 points en six ans.
Aujourd’hui, 41 % des produits alimentaires commercialisés en France portent le logo. Et 54 % des consommateurs interrogés déclarent choisir systématiquement le produit avec la meilleure note lorsqu’ils ont le choix entre plusieurs références.



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