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Le 25 mai 2026, un texte de quarante mille mots signé par le pape Léon XIV a posé sur la table ce qu’aucun gouvernement occidental n’a jugé bon d’écrire sur l’intelligence artificielle : que la propriété privée des algorithmes n’est pas absolue, et que derrière chaque iPhone et chaque requête adressée à une IA se trouvent des mines, des corps exploités et des travailleurs invisibles. La critique la plus radicale du capitalisme numérique ne porte pas la signature d’un parti, d’un syndicat ou d’un think tank. Elle vient de Rome.
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Une date choisie, pas une coïncidence
Le 25 mai 2026, Léon XIV a signé Magnifica Humanitas. Ce jour-là marquait le 135e anniversaire de Rerum Novarum, l’encyclique par laquelle Léon XIII avait répondu, en 1891, à la misère ouvrière née de la révolution industrielle et posé les bases de ce qu’on appelle depuis la doctrine sociale de l’Église.
Cent dix pages, deux cent cinquante paragraphes, quarante mille mots : le volume seul distingue le document d’une déclaration de circonstance. Une encyclique est le texte le plus solennel qu’un pape puisse publier, celui qui engage l’ensemble de son autorité religieuse et morale.
En 1891, Léon XIII avait vu dans la question ouvrière une menace pour la cohésion sociale et l’ordre moral. Léon XIV place l’intelligence artificielle au même endroit. Le choix du 25 mai n’est pas une date de communication : c’est une filiation revendiquée.
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La propriété privée de l’IA n’est pas absolue. Léon XIV l’écrit en toutes lettres dans Magnifica Humanitas : algorithmes, brevets, plateformes numériques et infrastructures technologiques doivent être traités comme un bien commun, c’est-à-dire comme des ressources appartenant à l’humanité entière et non à leurs seuls détenteurs privés, au même titre que l’eau ou l’air.
Le pape ne s’arrête pas là. Il relie directement l’histoire de l’esclavage colonial à la chaîne d’approvisionnement de l’iPhone. Le raisonnement est précis : fabriquer un smartphone suppose d’extraire du cobalt ou du coltan dans des mines africaines où les conditions de travail s’apparentent, selon lui, à une forme contemporaine d’exploitation forcée. Apple est cité comme emblème d’une économie qui externalise sa violence sur des corps et des territoires que le consommateur ne voit jamais.
L’encyclique déconstruit aussi ce qu’elle appelle le fantasme immatériel du « cloud ». Derrière chaque requête adressée à un modèle d’intelligence artificielle, qu’il s’agisse de ChatGPT, de Gemini ou de n’importe quel autre, des serveurs tournent en permanence, consomment des quantités massives d’électricité et sont entretenus par des travailleurs que les bilans des grandes entreprises technologiques ne mentionnent jamais.
L’encyclique interpelle les syndicats sur leur rôle face à l’automatisation. Elle récuse le principe selon lequel les marchés technologiques peuvent se réguler eux-mêmes et conteste les systèmes éducatifs qui réduisent la formation à la seule maîtrise des outils numériques. L’avertissement le plus politique tient en une formule : celui qui contrôle la technologie finit par conditionner la démocratie. Aucun chef d’État en exercice n’a formulé cela de cette manière depuis que les grands systèmes d’IA ont envahi le quotidien.
Dix ans à écouter la Silicon Valley
Léon XIV a lui-même décrit la genèse du texte. La voix de l’encyclique, a-t-il indiqué, a émergé d’une écoute des scientifiques, ingénieurs, politiques, parents et enseignants, mais aussi, dit-il, de « voix très inquiétantes » liées aux armes autonomes et aux systèmes générateurs d’exclusion sociale.
Le père Brendan McGuire est l’une des figures centrales de cette construction. Ancien ingénieur formé dans la Silicon Valley, reconverti dans la prêtrise, il a servi de pont entre les deux mondes pendant dix ans en organisant des rencontres entre la communauté technologique et le Saint-Siège et en participant aux cycles successifs de reformulation du texte.
Ce processus explique une caractéristique formelle du document : il ne réagit à aucun événement précis. Il ne répond pas à un scandale, à une loi, à une déclaration de PDG. Il intègre une décennie de transformations et en tire une doctrine.
1 460 jours comme argument
ChatGPT a été lancé en novembre 2022. Magnifica Humanitas a été publiée en mai 2026. Trois ans et demi.
Plusieurs commentateurs ont qualifié ce délai de retard. C’est mal lire le document. Les 1 460 jours qui séparent les deux événements ont été occupés par des brouillons, des désaccords internes, des reformulations et une contrainte que la culture de l’immédiateté a progressivement érodée : la responsabilité d’avoir à cohabiter, dans la durée, avec les conséquences de ses propres mots.
Les grands systèmes d’IA ont installé dans les usages l’idée que toute question, philosophique, médicale, juridique, existentielle, mérite une réponse en quelques secondes. Penser lentement ressemble désormais à une forme d’incompétence. Se donner quatre ans pour peser chaque mot d’un document de quarante mille mots est, dans ce cadre, un acte délibéré.
La philosophe Hannah Arendt avait établi, dans les années 1960, que les pires crimes collectifs ne sont pas commis par des monstres, mais par des gens ordinaires qui n’ont jamais pris le temps de s’arrêter pour penser, ce qu’elle appelait « la banalité du mal ». Appliqué à l’IA, le raisonnement tient : une technologie déployée à marche forcée, sans pause ni délibération, produit des conséquences que personne n’a choisies et que tout le monde subit. Léon XIV a refusé ce rythme.
Le fait que Magnifica Humanitas ait pris quatre ans est, en ce sens, la preuve la plus tangible qu’elle a été écrite par des humains.
La parole que les urnes interdisent
Le courage de dire publiquement ce qu’une société préfère ne pas entendre avait un nom dans la Grèce antique : la parrhêsia. Aristote la plaçait au fondement de la délibération politique. Elle a largement déserté les démocraties contemporaines.
Les cycles électoraux ont colonisé le temps de la pensée dans la plupart des pays occidentaux. On gouverne en répondant au dernier sondage, au dernier scandale, au dernier sujet tendance. La critique du capitalisme numérique a été systématiquement différée, soit parce qu’elle heurte des intérêts électoraux, soit parce qu’elle exige une profondeur d’analyse incompatible avec le calendrier des primaires.
Léon XIV n’est pas soumis aux urnes. C’est précisément ce qui lui a permis d’écrire ce qu’il a écrit.
Une dernière note, qui dépasse le cadre de l’encyclique. Jean-Paul Ier est mort le 28 septembre 1978, trente-trois jours après son élection, dans des circonstances que le Vatican n’a jamais intégralement élucidées. Depuis, chaque pape qui s’attaque à des intérêts puissants voit la mémoire de ce pontificat éclair ressurgir dans les conversations de couloir. Magnifica Humanitas vient d’être publiée. Les conversations ont repris.


