Chanel met la main sur Charvet, la chemiserie mythique de Kennedy et Proust

Anne-Marie et Jean-Claude Colban cèdent Charvet à Chanel, faute d'héritier, mettant fin à 188 ans d'indépendance de la chemiserie parisienne.

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Charvet n’avait pas d’héritier pour reprendre la maison. Chanel s’est présenté comme la solution, quelques mois à peine après avoir fait défiler ses chemises sur son propre podium. Le groupe de la rue Cambon promet la continuité. Reste à savoir ce que cache ce discours, alors que l’opération relance aussitôt la question d’un vestiaire masculin signé Chanel.

Un rachat scellé, une adresse qui bascule

Chanel a annoncé le rachat de Charvet, la chemiserie de la place Vendôme fondée en 1838 et considérée comme la plus ancienne chemiserie spécialisée au monde. L’opération met fin à cent quatre-vingt-huit ans d’indépendance. Le montant n’a pas été communiqué.
Le chiffre d’affaires annuel de Charvet est évalué entre 10 et 15 millions d’euros, pour une centaine de salariés. Il chiffre autour de 100 millions d’euros la valorisation de l’ensemble, actif immobilier inclus.

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Plusieurs médias indiquent que la transaction porte aussi sur l’immeuble du 28 place Vendôme, occupé par la maison. Chanel a précisé que Charvet resterait gérée de façon autonome, sur le modèle déjà appliqué à d’autres marques du groupe.

Anne-Marie et Jean-Claude Colban dirigeaient Charvet depuis la mort de leur père, Denis Colban, qui avait repris la maison en 1965. Aucun successeur familial n’avait été identifié.

Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel, a mis en avant ce point pour justifier l’opération. Il a aussi insisté sur la bonne santé financière de Charvet avant la vente. Pavlovsky écarte ainsi l’idée d’un « rachat de sauvegarde », au profit d’un discours de transmission.

Une pièce qui manquait au puzzle industriel

Chanel multiplie depuis plusieurs années les prises de participation dans des ateliers et manufactures, avec un objectif affiché : sécuriser ses approvisionnements et préserver des savoir-faire jugés stratégiques. Le groupe détient déjà Barrie, spécialiste écossais du cachemire, Eres, marque de maillots de bain, Orlebar Brown, et depuis peu Fashion Art, spécialiste italien du denim.

Aucune de ces acquisitions ne couvrait la chemiserie masculine sur mesure. Avec Charvet, Chanel intègre ce savoir-faire plutôt que de le sous-traiter.

Kennedy commandait sous un faux nom

Joseph-Christophe Charvet fonde la maison en 1838. Il est le fils du conservateur de la garde-robe de Napoléon. La boutique ouvre d’abord rue de Richelieu, avant de rejoindre la place Vendôme en 1877, où elle occupe plusieurs adresses. L’adresse actuelle, au numéro 28, ne date que de 1982. La maison est présente sur la place depuis près de cent cinquante ans, pas depuis deux siècles.

Édouard VII, Winston Churchill, le général de Gaulle et John Fitzgerald Kennedy se sont habillés chez Charvet. Kennedy y passait commande sous le pseudonyme « John Tierney ». Marcel Proust cite la maison dans À la recherche du temps perdu. Oscar Wilde, Jean Cocteau, Ernest Hemingway, Catherine Deneuve et Serge Gainsbourg figurent aussi parmi les noms associés à son histoire. En achetant Charvet, Chanel met la main sur cette clientèle autant que sur une entreprise.

Au fil du temps, la maison élargit son offre aux cravates, nœuds papillon, pochettes, pyjamas, robes de chambre et pantoufles. Toute la fabrication reste concentrée dans les ateliers de Saint-Gaultier, dans l’Indre, un outil industriel que Chanel contrôle désormais. Charvet ne vend rien en ligne et n’exploite qu’une seule boutique, place Vendôme. Une génération plus jeune s’y presse désormais pour les cravates ascot et la fameuse « patte capucin ».

Quand Gabrielle Chanel portait déjà du Charvet

Boy Capel, compagnon de Gabrielle Chanel, était client de Charvet. En 1929, Gabrielle Chanel utilise des cravates de la maison en guise de ceintures pour habiller les danseurs du ballet Apollon Musagète, monté par les Ballets russes.

Le 6 octobre 2025, au Grand Palais, Matthieu Blazy présente sa première collection en tant que directeur artistique de Chanel, poste qu’il occupe depuis décembre 2024. Des chemises Charvet ouvrent le défilé. Neuf mois séparent cette apparition de l’annonce officielle du rachat.

Le menswear que Chanel continue de refuser

L’acquisition d’une chemiserie masculine centenaire relance une hypothèse : Chanel prépare-t-il une ligne pour homme ? La directrice générale du groupe, Leena Nair, a démenti ce projet en 2025, puis de nouveau en 2026.

Une maison qui écarte officiellement le menswear vient d’acquérir la chemiserie masculine la plus célèbre au monde. Chanel présente l’opération comme un renforcement de son savoir-faire, sans lancement de ligne dédiée.

Le groupe a publié, au printemps 2026, un chiffre d’affaires de 19,3 milliards de dollars, en hausse d’environ 2 % à taux de change constants, après un recul en 2024. Le résultat opérationnel atteint 4,712 milliards de dollars, en progression de 5 %. Chanel investit dans Charvet au moment où ses comptes se redressent, après un exercice 2024 marqué par le repli.



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