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Le 10 avril 2026, un cabinet britannique spécialisé dans les faillites d’entreprises, Cork Gully, a publié dans le Financial Times un avis de vente portant sur la société qui contrôle 85 % de l’Olympique Lyonnais. Quatre jours plus tard, Eagle Football Group, la structure propriétaire du club, confirmait l’ouverture d’un processus formel de cession.
Pour comprendre pourquoi on en est là, il faut remonter à décembre 2022. À cette date, l’homme d’affaires américain John Textor rachète l’OL pour 798 millions d’euros. Il ne dispose pas de cette somme en totalité : un fonds d’investissement américain, Ares Management, lui prête 425 millions d’euros pour boucler l’opération. Textor s’engage à rembourser. Il ne le fera pas.
Fin janvier 2026, Textor est écarté de toutes ses fonctions. Le 27 mars, Cork Gully prend le contrôle de la holding qui détient le club, après que Textor a failli à ses obligations envers Ares. L’empire footballistique multiclubs qu’il avait bâti s’effondre. L’OL se retrouve entre les mains de ses créanciers.
Le calcul d’Ares : perdre moins en rachetant qu’en vendant
Ares Management se retrouve dans une position inconfortable. Le fonds a prêté 425 millions d’euros à Textor. Il a déjà récupéré 175 millions en revendant les parts qu’Eagle Football détenait dans le club anglais de Crystal Palace, à l’été 2025. Mais il lui manque encore 250 millions.
Le problème : l’OL ne vaut plus ce qu’il valait. Ares évalue aujourd’hui le club à environ 300 millions d’euros, contre 798 millions payés par Textor en 2022. Vendre maintenant reviendrait à encaisser une perte massive. La solution retenue est donc différente : racheter le club, remettre les comptes à l’équilibre, décrocher une qualification en Ligue des Champions pour que le club retrouve de la valeur, puis le revendre dans quelques années à un meilleur prix.
Le Progrès, quotidien lyonnais, résume la logique sans détour dans son édition du 15 avril : ni Ares ni Michele Kang, l’actuelle PDG du club et candidate au rachat, n’ont « vocation à détenir le club pendant des lustres ». Kang elle-même, selon ses proches, n’a « pas d’autre choix » que de racheter. Un proche du dossier, cité par le site spécialisé Foot01, pose la question centrale : « Des qualifications en Ligue des Champions accéléreraient ce processus. Mais d’ici là, est-ce que la Ligue 1 aura retrouvé un diffuseur digne de ce nom ? » La crise des droits télévisés du football français, toujours sans solution stable, complique le scénario de revalorisation.
Une contrainte contractuelle précise le calendrier : l’accord signé le 7 juillet 2025 entre Ares, Eagle Football et Kang interdit toute vente avant le 30 juin 2026. La revente ne peut donc intervenir qu’à partir de l’été 2026.
Des comptes dans un état catastrophique
Ce que Kang et Ares s’apprêtent à racheter, c’est un club au bord de l’asphyxie financière. La DNCG, le gendarme financier du football professionnel français, a rendu ses chiffres : l’OL a accusé un déficit de 208,6 millions d’euros lors de la saison 2024-2025, contre 25,8 millions l’année précédente. À lui seul, Lyon a représenté 44 % des pertes de l’ensemble du football professionnel français sur cet exercice.
La masse salariale du club avait atteint 177 millions d’euros, soit 109 % de ses revenus totaux. Autrement dit, le club dépensait plus en salaires qu’il ne gagnait. Les réserves de trésorerie ont fondu de moitié en un an, passant de 129 à 61,6 millions d’euros. Les comptes du club sont en territoire négatif.
Les dettes s’accumulent de toutes parts. L’OL doit 249 millions d’euros à d’autres clubs pour des transferts de joueurs non réglés. La dette totale d’Eagle Football Group atteignait 800,1 millions d’euros au 30 juin 2025. Et en avril 2026, le club brésilien Botafogo, anciennement lié à Eagle Football, a déposé une plainte réclamant plus de 125 millions d’euros supplémentaires.
La situation avait déjà conduit la DNCG à prononcer, le 24 juin 2025, la relégation administrative de l’OL en Ligue 2 — une sanction sans rapport avec les résultats sportifs, uniquement motivée par l’état des finances. La mesure avait finalement été levée le 9 juillet, après que Kang et le directeur général Michael Gerlinger ont injecté 124 millions d’euros en garanties et en liquidités. La DNCG doit réexaminer le dossier à l’issue de la saison actuelle. Le maintien en Ligue 1 pour 2026-2027 n’est pas encore acquis.
Une PDG qui supervise sa propre vente
Michele Kang dirige l’OL depuis juillet 2025. Elle est également la candidate la mieux placée pour le racheter. Cette double casquette pose un problème évident : on ne peut pas piloter un processus de vente dont on est soi-même l’acheteur potentiel.
Pour y remédier, Eagle Football Group a constitué un comité indépendant de trois personnes chargé de surveiller la procédure et de formuler une recommandation au conseil d’administration. Il est présidé par Gilbert Saada et comprend Nathalie Dechy, ancienne joueuse de tennis professionnelle, et Victoria Wescott, spécialiste des questions juridiques et financières. Le comité devra émettre, selon le communiqué du 14 avril, « le moment venu, une recommandation sur l’intérêt d’une éventuelle offre publique pour la société, ses actionnaires et ses salariés ».
L’OL étant coté en Bourse sur Euronext Paris, la vente doit en outre respecter des règles strictes fixées par l’AMF, l’Autorité des marchés financiers, notamment pour protéger les petits actionnaires. Par ailleurs, l’accord du 7 juillet 2025 précise que Kang ne peut pas être révoquée de son poste avant le 30 juin 2027. Elle restera donc aux commandes du club pendant toute la durée du processus, qu’elle en soit ou non l’acquéreur final.
Sept candidats déclarés, deux favoris
Selon le journal italien Tuttosport et plusieurs médias spécialisés, au moins sept candidats ont manifesté leur intérêt depuis l’annonce de la mise en vente. Outre Ares et Kang, on trouve Gerry Cardinale, fondateur du fonds américain RedBird Capital, déjà propriétaire de l’AC Milan et du Toulouse FC ; Apollo Global Management, fonds américain actionnaire de l’Atlético de Madrid ; John Elkann, propriétaire de la Juventus Turin et président de Ferrari ; Sheikh Moe Al Thani, ex-propriétaire du club espagnol de Malaga ; Alexander Knaster, actionnaire du club italien de Pise ; et la structure américaine Iconic Sports, dirigée par Jamie Dinan.
La candidature de John Elkann bute immédiatement sur un obstacle réglementaire : un investisseur ne peut pas détenir deux clubs disputant les mêmes compétitions européennes. Si l’OL se qualifie en Ligue des Champions, Elkann, déjà propriétaire de la Juventus, est automatiquement écarté.
Le prix attendu tourne autour de 300 millions d’euros, moins de la moitié de ce que Textor avait payé en 2022. Ares et Kang partent avec un avantage décisif sur les autres candidats : ils pilotent déjà le club, connaissent l’état réel des comptes et contrôlent le calendrier de la vente.
Kang et le football féminin, sa vraie priorité
Pour saisir pourquoi Michele Kang souhaite se défaire de l’OL masculin le plus vite possible, il faut regarder où elle investit réellement son énergie et son argent.
Kang, 66 ans, a fondé Cognosante, une société américaine de technologies médicales revendue environ un milliard de dollars en 2024. Depuis 2022, elle construit sous la bannière Kynisca International Sports un réseau de clubs de football 100 % féminins : le Washington Spirit aux États-Unis, l’OL Lyonnes en France, les London City Lionesses en Angleterre, et un club espagnol en cours de négociation. En janvier 2026, Kynisca est devenu le partenaire principal de la nouvelle Coupe des clubs féminins de la FIFA. Kang a parallèlement annoncé 50 millions de dollars consacrés à la recherche médicale sur la santé des sportives, et 30 millions supplémentaires pour des programmes de développement du football féminin.
En mai 2025, en annonçant le nouveau nom et le nouveau logo de l’OL féminin — rebaptisé OL Lyonnes, avec une lionne comme emblème —, Kang avait déclaré que « l’OL féminin doit s’émanciper des garçons ». L’OL masculin, dans son projet, est un héritage de la dette de Textor, pas un objectif.
La dernière journée, enjeu sportif et financier
Le 10 mai 2026, lors de la 33e journée de Ligue 1, l’OL s’est incliné 2-1 à Toulouse, face à un club sans enjeu en milieu de classement. Ce résultat a fait chuter Lyon de la troisième à la quatrième place, à un point de Lille. Pour se qualifier en Ligue des Champions, le club doit impérativement gagner lors de l’ultime journée et compter sur des résultats favorables de ses concurrents directs.
Cet enjeu sportif est aussi un enjeu financier direct. Ares et Kang ont bâti leur stratégie de revente sur une hypothèse centrale : un OL qualifié en Ligue des Champions vaut significativement plus qu’un OL cantonné à l’Europa League ou à la Conference League. La dernière journée du championnat pèse donc sur le prix auquel le club pourra être cédé, et sur la rapidité avec laquelle ses propriétaires involontaires pourront s’en défaire.


