Michel Platini – Gianni Infantino : récit d’une haine tenace

Il a attendu dix ans. Acquitté, sans mandat, à soixante-dix ans, Michel Platini choisit le moment où le monde entier regarde Gianni Infantino pour lui signifier pour l'attaquer au pénal.

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Lundi 9 juin 2026, trois jours avant le coup d’envoi du Mondial américain, Michel Platini a déposé une plainte pénale avec constitution de partie civile contre Gianni Infantino, président de la FIFA, pour « trafic d’influence », « association de malfaiteurs en vue de commettre une dénonciation calomnieuse » et « dénonciation calomnieuse ». La plainte a été transmise au Doyen des juges d’instruction de Paris, ce qui entraîne automatiquement la désignation d’un magistrat instructeur, un levier que Platini n’avait pas activé lors de ses deux tentatives précédentes.

En 2018, une première plainte simple pour « dénonciation calomnieuse contre X » avait été transmise à la justice suisse, qui l’avait considérée comme prescrite. En 2021, une seconde plainte pour « trafic d’influence » contre Infantino nommément avait subi le même sort : déléguée à Berne, elle a été classée sans suite le 14 octobre 2025 par le parquet suisse, après consultation des actes des procureurs extraordinaires Hans Maurer et Ulrich Weder dans le dossier des réunions clandestines Infantino-Lauber. C’est ce classement qui a conduit Platini à choisir Paris et la constitution de partie civile.

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L’inquiétant Gianni Infantino

La plainte de 2026 ne vise pas qu’Infantino. Elle cible également Marco Villiger, ancien directeur des services juridiques de la FIFA, et Domenico Scala, ex-président de la commission d’audit et de conformité. Elle demande en outre qu’un juge d’instruction examine l’implication possible de l’ex-procureur général suisse Michael Lauber et de plusieurs hauts responsables de son département. Selon Maître Olivier Baratelli, avocat de Platini, ces hommes « ont œuvré pour que Michel Platini ne soit pas élu président de la FIFA en 2016 ». Contacté, Marco Villiger n’a pas souhaité faire de commentaire. La FIFA n’avait pas donné suite au moment de la publication de cet article.

En parallèle, Platini a engagé une procédure civile devant le tribunal de Marseille, fondée sur sa domiciliation à Cassis, dans les Bouches-du-Rhône, contre la FIFA en tant qu’institution, en responsabilité délictuelle. Le raisonnement est arithmétique : sans le FIFAgate de 2015, Platini était élu président de la FIFA ; il réclame donc l’intégralité des salaires qu’il estime avoir été lésé de percevoir. La base de calcul est le package annuel d’Infantino : 5,25 millions d’euros en 2025, soit un fixe de 2,6 millions de francs suisses et un bonus de 2,2 millions de francs suisses, en hausse de 33 % par rapport à 2024. Sur l’ensemble du cycle 2022-2026, le président en exercice est par ailleurs en passe de percevoir plus de dix millions de dollars de bonus. Une première audience est programmée le 8 décembre prochain. Une assignation par voie d’huissier doit être communiquée au siège de la FIFA, à Zurich, en milieu de semaine.

Maître Baratelli plaide la coïncidence entre la date du dépôt et le coup d’envoi du Mondial. Personne ne le croit, et surtout pas ceux qui connaissent le sens du timing de Platini.

Nyon, 2007 : un juriste qui survit au grand nettoyage

En 2007, lorsque Platini prend la tête de l’UEFA à Nyon, presque tous les collaborateurs de son prédécesseur suédois, Lennart Johansson, sont priés de quitter l’institution. Un grand chauve reste. En moins de deux ans, Gianni Infantino, juriste de formation, passe de directeur général par intérim à secrétaire général adjoint, puis à secrétaire général à part entière. Son patron ne l’imagine pas capable d’ambitions personnelles. Infantino fait tout pour entretenir cette conviction.

En 2013, le quotidien suisse Le Temps l’interroge sur d’éventuelles velléités présidentielles. Sa réponse est nette : « Lors de son discours à Monaco, Michel Platini a dit qu’un secrétaire général ne devrait pas postuler pour devenir président. Il n’a ensuite pas manqué de me le faire remarquer. Le message est clair. » Le message le sera en effet, dans un sens que Platini n’avait pas envisagé.

Le football politique a ses classiques. João Havelange a été supplanté par Sepp Blatter, Blatter lâché par Platini, Platini à son tour par Infantino.

26 octobre 2015 : Infantino entre en scène

En 2015, alors que Platini s’avance vers la présidence de la FIFA, le scandale dit du « FIFAgate » le rattrape. Au cœur de l’affaire : un paiement de deux millions de francs suisses, soit 1,8 million d’euros, que Sepp Blatter lui avait versé au titre d’un travail de conseiller technique exercé entre 1998 et 2002. Les instances disciplinaires de la FIFA soupçonnent Blatter d’avoir acheté par ce biais le soutien de Platini pour sa réélection de 2011. La justice suisse poursuit les deux hommes pour escroquerie.

Le 26 octobre 2015, dernier jour autorisé pour déposer une candidature, Infantino annonce qu’il se présente à la présidence de la FIFA. Il assure simultanément qu’il se retirera si Platini est blanchi, le décrit comme « son président » et jure ne pas vouloir se présenter contre lui « par loyauté ». La presse le présente alors comme un simple « garde-place » de l’UEFA. Platini le croit.

Infantino est élu en février 2016. Platini, suspendu, ne peut pas se présenter.

Dix ans de procédure, un acquittement définitif

Platini obtient sa première relaxe en première instance le 8 juillet 2022. Le ministère public de la Confédération fait immédiatement appel. Deux ans de procédure supplémentaire s’écoulent avant qu’en avril 2024 Platini obtienne la récusation des premiers juges d’appel, vice de forme qui remet le compteur à zéro. Le 25 mars 2025, la cour d’appel du Tribunal pénal fédéral confirme finalement la relaxe au bénéfice du doute, avant que le parquet suisse, le 28 août 2025, renonce à former un ultime pourvoi devant le Tribunal fédéral de Lausanne. L’acquittement devient définitif. Infantino est solidement en place depuis neuf ans.

Les réunions sans procès-verbal

Depuis 2016, Platini soutient qu’un complot a été « ourdi » contre lui, selon les termes de son propre communiqué. Il soupçonne Infantino d’avoir utilisé ses réunions secrètes avec le procureur général suisse Michael Lauber pour prendre connaissance du contenu du dossier judiciaire et agir avec un coup d’avance.

Ces réunions sont au nombre de trois, tenues entre 2016 et 2017 sans procès-verbal. Les deux premières sont partiellement révélées en novembre 2018 par les Football Leaks. La troisième, tenue à Berne le 16 juin 2017, ne sera prouvée qu’en mai 2019, Lauber ayant catégoriquement nié son existence lors d’une audition l’année précédente. Toutes trois avaient été organisées par Rinaldo Arnold, ami d’enfance d’Infantino et premier procureur du Haut-Valais, avec la complicité d’André Marty, chef de l’information du Ministère public de la Confédération.

L’enquête ouverte sur ces faits reconnaît leur caractère « clandestin et conspiratif ». Elle est néanmoins classée sans suite le 19 octobre 2023 : les rencontres « n’ont pas laissé d’empreintes pénalement pertinentes », selon les magistrats. Lauber avait été contraint à la démission en juillet 2020.

En mars 2023, le journal suisse Neue Zürcher Zeitung ajoute un rebondissement : le Qatar aurait fait enregistrer la réunion du 16 juin 2017 dans un hôtel bernois dont la propriété est liée à un fonds souverain qatari. Doha dément catégoriquement. L’allégation reste non prouvée, mais elle donne à l’affaire une dimension géopolitique qu’elle n’avait pas.

Ce que Paris peut changer

La constitution de partie civile entraîne l’ouverture d’une instruction formelle : un juge français peut adresser des commissions rogatoires, entendre des témoins, consulter des pièces déjà examinées en Suisse. Un juge français ne peut pas classer la procédure d’un trait de plume. Les obstacles restent considérables : les procédures helvétiques ont été closes faute de preuves suffisantes, et la question des immunités liées aux fonctions d’Infantino, la FIFA bénéficiant d’un accord de siège avec la Suisse, reste entière devant une juridiction nationale française.

Maître Baratelli a indiqué que les deux procédures visent à « établir les manœuvres qui ont été utilisées pour écarter Michel Platini de la présidence de la FIFA ».

Sur le terrain judiciaire, le score reste à zéro partout depuis dix ans. Platini, 70 ans, acquitté et sans mandat, observe depuis Cassis son ancien protégé aux prises avec un Mondial américain et ses crises : un arbitre somalien désigné par la FIFA refoulé à Miami malgré un visa en règle, une quinzaine de membres de l’encadrement iranien écartés dans les mêmes conditions, des billets pour la finale affichés à 2 299 998,85 dollars sur la plateforme officielle, une empreinte carbone estimée par la plateforme Greenly à 7,8 millions de tonnes de CO₂e, plus du double des émissions déclarées pour Qatar 2022. C’est Platini qui, en 2007, a recruté Infantino à l’UEFA et l’a promu secrétaire général. Aucun des deux ne l’a oublié.



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