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- Un milliard de mises et une loi déposée en urgence
- Quinze ans de marché libéralisé, des chiffres records
- Le modèle économique repose sur les joueurs en difficulté
- Ce que la dopamine fait au cerveau d’un parieur
- 670 millions de publicité, et des enfants de 8 ans qui connaissent les marques
- 15,5 milliards de coût social pour 5 milliards de recettes fiscales
- Une régulation qui court après les stories Instagram
- Les dispositifs d’aide existent mais presque personne ne les connaît
Le 9 juin 2026, un député écologiste a déposé à l’Assemblée nationale une proposition de loi pour interdire la publicité pour les paris sportifs à la télévision, à la radio et sur les réseaux sociaux. Les Français pourraient miser 1,2 milliard d’euros sur la seule Coupe du monde, le double de 2022. Derrière ce record attendu, une réalité : 63 % des revenus des opérateurs de paris sportifs proviennent de joueurs qui ont perdu le contrôle.
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Un milliard de mises et une loi déposée en urgence
Le 9 juin 2026, à six jours du premier match de l’équipe de France au Mondial, Emmanuel Duplessy, député du groupe écologiste, a déposé une proposition de loi à l’Assemblée nationale. Le texte vise à interdire toute publicité pour les paris sportifs à la télévision, à la radio et sur les réseaux sociaux, à l’exception des sites des opérateurs agréés. Il prévoit également la suppression du sponsoring des compétitions et clubs sportifs par ces mêmes opérateurs.
L’ANJ projette que les Français pourraient engager jusqu’à 1,2 milliard d’euros sur la seule Coupe du monde 2026, contre 600 millions lors du Mondial 2022. À l’échelle mondiale, le cabinet britannique H2 Gambling Capital chiffre à 51 milliards d’euros le total des mises sur la compétition, soit une hausse de 71 % par rapport à 2022. La Fédération Addiction a publié ses alertes au même moment, dénonçant « une pression marketing omniprésente » ciblant « les jeunes hommes, en particulier ceux issus des quartiers populaires ».
Quinze ans de marché libéralisé, des chiffres records
En 2010, la France a ouvert le marché des jeux d’argent en ligne à la concurrence. Le produit brut des jeux, la différence entre les mises encaissées et les gains reversés aux joueurs, a atteint 14 milliards d’euros en 2024, en hausse de 4,7 % sur un an, et 14,1 milliards en 2025. Les paris sportifs constituent le segment le plus dynamique : leur produit brut en ligne a progressé de 19 % en 2024 pour atteindre 1,76 milliard d’euros, tandis que les mises brutes dépassaient 10,3 milliards, en hausse de 21 %.
Le nombre de joueurs, tous jeux confondus, est passé de 21 millions en 2022 à 24 millions en 2024. Parmi eux, 350 000 jouent chaque jour. Le jeu en ligne compte désormais 3,9 millions d’utilisateurs, en progression de 7,7 % en un an. Les opérateurs ont multiplié les canaux d’accès : applications mobiles, comptes ouverts en quelques minutes, interface disponible en permanence.
Le modèle économique repose sur les joueurs en difficulté
En septembre 2025, Addictions France a publié le rapport « Carton rouge » : 63 % du produit brut des paris sportifs provient de joueurs en situation d’addiction ou de perte de contrôle. L’essentiel des revenus des opérateurs ne repose donc pas sur les parieurs du dimanche.
L’OFDT a estimé en 2024 à 1,17 million le nombre de joueurs problématiques en France, dont 360 000 classés en niveau excessif. Chez les parieurs sportifs spécifiquement, le taux de joueurs excessifs est six fois supérieur à celui des joueurs de loterie, à 5,9 % des pratiquants. Plus de 85 000 personnes étaient inscrites en 2024 au fichier national des interdictions volontaires de jeu, avec 19 000 nouvelles inscriptions dans l’année. Addictions France et l’association de recherche Arpej estiment, sur un périmètre intégrant l’ensemble des jeux d’argent, que les troubles liés au jeu compulsif touchent plus de 1,4 million de personnes en France.
Ce que la dopamine fait au cerveau d’un parieur
Le pari sportif active le circuit de la récompense cérébrale, le même que celui mis en jeu par les drogues ou l’alcool. La dopamine est libérée en deux temps : lors de l’anticipation du résultat, puis lors de la récompense elle-même. Des études d’imagerie cérébrale montrent une activation nettement plus intense chez les joueurs compulsifs dans le noyau caudé et le noyau accumbens au moment où le résultat d’un pari s’affiche. Les chercheurs avancent par ailleurs que les personnes présentant une faible densité de récepteurs dopaminergiques D2 seraient biologiquement plus attirées par des activités générant de fortes décharges de dopamine.
Le premier piège propre aux paris sportifs est l’illusion de contrôle : un parieur qui connaît les statistiques d’un club et le classement d’un buteur croit disposer d’un avantage sur le hasard. Il n’en dispose pas. Vient ensuite ce que les addictologues nomment l’escalade : après une perte, le cerveau génère une impulsion puissante à rejouer immédiatement pour compenser, le mécanisme connu sous le nom de « tilt ». Plus insidieux encore, le jeu finit par devenir un refuge face au stress ou à l’anxiété, jusqu’à s’imposer comme le seul régulateur émotionnel disponible pour le joueur.
« Le pari en ligne, c’est que des chiffres, on n’a plus le sens de la réalité », a déclaré un jeune joueur interrogé dans le cadre de l’enquête d’Addictions France. L’argent virtuel abaisse le seuil de désinhibition et favorise les mises que la manipulation de billets réels freinerait.
670 millions de publicité, et des enfants de 8 ans qui connaissent les marques
En 2024, les opérateurs de paris sportifs ont investi un montant record de 670 millions d’euros en publicité, dont 46 % dans le numérique. Les budgets prévus atteignent 695 millions d’euros pour 2025. Emmanuel Duplessy évalue à 800 millions d’euros les dépenses promotionnelles attendues en 2026.
Selon l’enquête PEPS d’Addictions France publiée en 2025, 20 % des garçons de 17 ans déclarent avoir misé sur des paris sportifs au cours de l’année écoulée, malgré l’interdiction légale, et pour un tiers d’entre eux via un compte personnel ouvert à leur nom. L’ANJ estime qu’un tiers des 15-17 ans a déjà parié au moins une fois. Des études ont établi que des enfants de 8 à 10 ans sont capables de citer des marques de paris sportifs et d’en reconnaître les logos.
Le rapport « Carton rouge » a analysé plus de 2 300 contenus promotionnels publiés sur les réseaux sociaux en 2024 : 63 % émanent d’influenceurs ou de personnalités publiques, et les publications ont progressé de 142 % lors de la semaine de l’Euro 2024. La soixantaine d’influenceurs les plus actifs sur le sujet totalisent plus de 33 millions d’abonnés. Une enquête IFOP commandée par Addictions France révèle que 62 % des parieurs déclarent avoir joué sous l’influence d’une publicité, et que 83 % de ceux exposés à des contenus d’influenceurs affirment que cela leur a donné envie de miser.
Les campagnes mobilisent des ressorts précis : promesse d’argent facile via des bonus de bienvenue, recours à des célébrités sportives ou musicales pour instaurer la confiance, mise en scène d’une prétendue expertise statistique pour masquer le rôle du hasard. Certaines adoptent délibérément les codes esthétiques et linguistiques des quartiers populaires, présentant le pari comme un levier d’ascension sociale.
Le cortex préfrontal, siège du contrôle des impulsions, n’atteint sa pleine maturité qu’aux alentours de 25 ans. Les 18-25 ans présentent un taux d’addiction deux fois plus élevé que le reste de la population, et constituaient en 2023 16 % des inscrits sur la liste des joueurs en auto-exclusion volontaire.
15,5 milliards de coût social pour 5 milliards de recettes fiscales
Près de la moitié des jeunes joueurs qualifiés de « vulnérabilisés » par Addictions France se trouvent dans une situation d’endettement directement liée aux paris. « Je pense avoir perdu au moins 20 000 euros, a déclaré Julien, un ancien parieur interrogé par l’association. Mais le pire, ce n’est pas l’argent. C’est la honte. L’isolement. » Chez les jeunes les plus exposés, la moitié développe des pensées suicidaires, selon les données du rapport « Carton rouge ». Un tiers déclare avoir commis des actes délictueux, vols et détournements, pour financer sa pratique.
Le profil des personnes prises en charge dans les CSAPA est majoritairement masculin, 82 %, avec un âge moyen de 40 ans. Santé publique France rappelle que les conséquences psychologiques et sociales pour l’entourage des joueurs représentent 90 % des coûts sociaux associés aux jeux d’argent.
En janvier 2026, la commission disciplinaire de la Ligue de football professionnel a sanctionné 71 joueurs et éducateurs pour avoir parié sur des matches. La LFP et l’Union nationale des footballeurs professionnels ont signé un partenariat avec l’association Arpej pour prévenir les addictions dans les vestiaires. Le directeur général de l’UNFP a décrit des joueurs ayant misé « plusieurs centaines de fois sur un même match en trente minutes ».
L’économiste Thomas Amadieu a chiffré le coût social du jeu excessif à 15,5 milliards d’euros par an. Ses travaux ont été repris en juin 2026 dans une tribune publiée dans Le Monde et cosignée par plusieurs parlementaires. « Ce modèle coûte donc à la société trois fois ce qu’il lui rapporte », y concluent les signataires. Les recettes fiscales générées par le secteur sont estimées à environ 5 milliards d’euros.
Une régulation qui court après les stories Instagram
La loi de 2010 a imposé aux opérateurs l’obligation d’un agrément délivré par l’ANJ. Les publicités doivent afficher un pictogramme d’avertissement et la mention « interdit aux moins de 18 ans ». La loi de 2023 sur l’influence commerciale a restreint la promotion par les influenceurs aux seules plateformes capables d’exclure techniquement les mineurs.
Dans la pratique, la majorité des contenus promotionnels sur les réseaux sociaux prend la forme de stories éphémères, disponibles vingt-quatre heures seulement avant de disparaître automatiquement. L’ANJ n’a prononcé qu’une seule demande de retrait de publicité à ce jour, formulée un an après le début de la diffusion du contenu concerné. L’autorité dispose de moyens humains insuffisants pour surveiller un volume publicitaire qui a doublé en trois ans.
Addictions France, dont les propositions sont soutenues par 72 % des Français selon un sondage commandé par l’association, milite pour une « loi Evin des jeux d’argent », sur le modèle des restrictions imposées au tabac puis à l’alcool. L’association demande l’interdiction de la publicité à la télévision, à la radio et sur les réseaux sociaux, la suppression du sponsoring sportif, l’interdiction des campagnes aux abords des établissements scolaires, universitaires et sportifs, un « whistle-to-whistle ban », aucune publicité dans les cinq minutes précédant le coup d’envoi, pendant le match et dans les cinq minutes suivant le coup de sifflet final, et un plafond de pertes pour les 18-25 ans. La proposition de loi déposée par Emmanuel Duplessy le 9 juin reprend plusieurs de ces recommandations.
Les dispositifs d’aide existent mais presque personne ne les connaît
Les CSAPA assurent une prise en charge confidentielle, gratuite et pluridisciplinaire : suivi psychologique, accompagnement social, soutien médical. La thérapie cognitivo-comportementale constitue l’approche de référence dans ces centres. La plateforme Joueurs Info Service, joignable au 09 74 75 13 13, est accessible sept jours sur sept de 8h à 2h du matin, gratuitement et de manière anonyme.
Un joueur peut également demander à l’ANJ une auto-exclusion volontaire, valable trois ans sur l’ensemble des sites agréés. Depuis novembre 2025, la procédure a été simplifiée et le délai d’effet réduit à vingt-quatre heures. En 2024, l’ANJ a infligé une sanction de 800 000 euros à un opérateur pour manquements graves aux règles d’auto-exclusion. Dans son plan stratégique 2024-2026, l’autorité s’est fixé comme objectif prioritaire une diminution drastique de la part des joueurs excessifs, un engagement que les experts auditionnés par les commissions parlementaires jugent inatteignable sans modification du cadre législatif.


