Matthieu Pigasse, le banquier qui veut tout : l’argent, les médias et l’Élysée

Énarque devenu banquier fortuné, il prône la taxe sur les très riches et rachète des medias. Matthieu Pigasse, 58 ans, veut peser sur la présidentielle 2027.

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Personne dans la place financière parisienne ne s’y attendait vraiment. Centerview Partners, firme américaine indépendante spécialisée exclusivement dans le conseil en fusions-acquisitions, sans activité de trading ni de prêt, dont Matthieu Pigasse dirige le bureau parisien depuis 2020, a été retenu pour restructurer la dette du Venezuela. Le montant : 150 milliards de dollars selon Reuters et l’AFP, jusqu’à 170 ou 200 milliards selon le périmètre retenu. Le Wall Street Journal a comparé l’opération à la restructuration grecque des années 2010. Les honoraires attendus se chiffrent en dizaines de millions de dollars.

Hamouda Chekir et Charles Albinet, tous deux anciens de la banque Lazard, constituent l’équipe qui l’accompagne sur ce dossier. Le Venezuela, dont l’économie s’est effondrée sous Nicolas Maduro avant que celui-ci soit capturé par les autorités américaines en janvier 2026, est aujourd’hui dirigé par Delcy Rodriguez, vice-présidente devenue présidente par intérim. Un accord de restructuration est attendu d’ici fin 2027 selon Reuters.

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Le 11 juin, onze jours après l’officialisation du mandat, Pigasse était auditionné par la commission d’enquête sénatoriale sur la transparence du financement des politiques publiques. Devant les sénateurs, il a assumé sans détour : « Nous sommes un groupe de médias engagés. » Il a décrit son groupe, Combat, comme « le petit village gaulois d’Astérix au milieu des milliardaires conservateurs », et revendiqué mener une « bataille culturelle » contre le Rassemblement national.

Le 10 juin, la veille, il était sur RTL. « Aujourd’hui, non, je ne suis pas candidat. Ça n’est pas mon projet », a-t-il déclaré à l’antenne, avant d’ajouter aussitôt : « Si la solution doit passer par moi, j’y suis prêt. » Même jour, même formule devant l’AFP : « Si la solution passe par moi, j’y serais prêt. Si ça passe par quelqu’un d’autre je mettrais toute mon énergie à aider cette personne. »
Quatre jours plus tôt, le 6 juin, Léa Salamé le présentait sur le plateau de Quelle Époque   sur France 2 comme « un nouveau et énième candidat aux élections présidentielles de 2027 ».

L’État comme école, Lazard comme tremplin

Matthieu Pigasse est né le 25 mai 1968 à Clichy-la-Garenne, dans les Hauts-de-Seine. Son oncle a été directeur de rédaction de L’Express. Parmi ses cousins, le journaliste sportif Christian Jeanpierre.

Après Sciences Po, il sort de l’ENA en 1994 et rejoint la Direction du Trésor, le service de l’État chargé de gérer la dette publique et les finances du pays. Il participe au refinancement d’une partie de la dette sociale en 1995. Il devient ensuite conseiller de Dominique Strauss-Kahn au ministère de l’Économie, puis directeur adjoint du cabinet de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin. Lorsque Jospin est éliminé dès le premier tour de la présidentielle de 2002, Pigasse perd avec lui sa base politique. Il entre chez Lazard.
L’anecdote a depuis circulé dans tous les milieux financiers parisiens : à peine dans les salons de la vieille maison, il aurait confié à l’un de ses introducteurs : « Un jour, je serai président de la République. » Le propos n’a jamais été démenti.

Argentine, Grèce, Ukraine : les dossiers que personne ne voulait

Chez Lazard, Pigasse crée le Sovereign Advisory Group, une unité entièrement dédiée au conseil aux États en crise financière, un segment alors peu structuré dans la banque d’affaires mondiale. Sa première opération d’envergure : la renégociation de 100 milliards de dollars de dette argentine en 2002, alors que Buenos Aires venait de cesser ses paiements, dans ce qui était à l’époque le plus grand défaut souverain de l’histoire. Suivront des missions de restructuration ou de conseil en Iraq après la chute de Saddam Hussein en 2004, en Bolivie, en Équateur, en Côte d’Ivoire, et en 2015 une proposition adressée à la Grèce pour effacer 100 milliards d’euros de dette publique détenue par les créanciers publics européens. L’Ukraine figure également dans son palmarès.

En parallèle, il signe les grandes transactions de fusions-acquisitions de l’époque : la vente du Paris Saint-Germain, la fusion Suez-GDF, le rapprochement Caisse d’Épargne-Banque Populaire, la cession du groupe immobilier Westfield à Unibail pour 17 milliards d’euros, le rachat de l’équipementier aéronautique Zodiac par Safran pour 8,6 milliards. Il devient directeur mondial des fusions-acquisitions et du conseil souverain de Lazard, et président-directeur général de Lazard France, l’un des très rares Français à diriger une activité globale dans une banque d’affaires internationale.

En octobre 2019, après dix-sept ans, il démissionne. « J’ai décidé de m’engager dans un projet personnel de nature entrepreneuriale », a-t-il déclaré à l’époque. Une clause de non-concurrence court jusqu’au 31 mars 2020.

Pigasse connaît Delcy Rodriguez depuis une quinzaine d’années, bien avant qu’elle prenne les rênes de Caracas. Le mandat Venezuela n’est pas sorti de nulle part.

Centerview : dépasser Lazard en cinq ans

En avril 2020, Pigasse rejoint Centerview Partners. Il installe le bureau parisien et s’entoure de Nicolas Constant, Pierre Pasqual et Yann Krychowski, tous trois anciens de Lazard.

En cinq ans, le bureau parisien a franchi la barre des 100 milliards d’euros de transactions conseillées sur plus de 70 opérations. L’équipe, forte d’une quarantaine de banquiers, représente désormais plus de 10 % de l’activité mondiale de Centerview, soit environ 90 transactions totalisant 301 milliards de dollars au niveau global. Sanofi, Carrefour et LVMH figurent parmi les clients. Dans les classements de conseil en fusions-acquisitions en France, Centerview Paris dispute la première place à Lazard.

Costume noir, passion du punk-rock, résidence à l’hôtel Costes, citations de Nietzsche glissées en réunion : Pigasse a maintenu une singularité de façade qui tranche avec les codes habituels de la profession. Dans un secteur où les banquiers conseillent leurs clients depuis des bureaux identiques avec des présentations identiques, cette marque personnelle est aussi une proposition commerciale.

Radio Nova, Les Inrocks, We Love Green : l’empire du combat

Les Inrockuptibles d’abord, en 2009. Puis, en 2010, la prise de contrôle du groupe Le Monde avec Pierre Bergé, fondateur de la maison Yves Saint Laurent, et Xavier Niel, fondateur d’Iliad-Free. En 2014, le même trio acquiert 65 % du Nouvel Observateur pour 13,4 millions d’euros. En 2015, Pigasse rachète Radio Nova. La même année, avec Niel et le producteur Pierre-Antoine Capton, il participe à la création de Mediawan, aujourd’hui l’un des premiers groupes de production audiovisuelle en Europe.

Aujourd’hui, son véhicule est le groupe Combat, qu’il préside. Sous cette bannière : Radio Nova, Les Inrockuptibles, et cinq festivals de musique dont Rock en Seine, l’un des plus grands festivals parisiens, coproduit avec AEG Presents depuis 2017, et We Love Green, racheté à 80 % en juillet 2025, Marie Sabot et Emmanuel de Buretel conservant les 20 % restants avec la possibilité de les racheter d’ici deux ans. Pigasse siège encore au conseil de surveillance du groupe Le Monde, mais n’assiste plus aux réunions depuis 2021.

Le 11 juin 2026 devant les sénateurs, il a annoncé la création prochaine de la Fondation Combat, qui sera dirigée par Wassila Meddas, sa compagne et directrice des marques du groupe. Il a également évoqué l’organisation de « spectacles vivants autour de l’histoire de France », une façon selon lui d’éviter ce qu’il appelle la « cannibalisation de l’histoire de France par certains ».

En mai 2026, la ligne éditoriale de Radio Nova a provoqué une passe d’armes publique. La journaliste et essayiste Caroline Fourest a accusé la station d’avoir viré à « Radio Gaza », puis à « Radio Dieudonné », renvoyant Pigasse au rang de « Bolloré de Mélenchon ». Sur le plateau de Quelle Époque ! le 6 juin, Pigasse a répondu en qualifiant Fourest de personnalité « pas loin de l’extrême droite ». Léa Salamé, présentatrice de l’émission, a exprimé son indignation en direct. L’ancien animateur vedette de la station Ariel Wizman a également pris position contre la ligne éditoriale de la radio.

Zucman, la BCE, et la taxe sur sa propre fortune

En 2009, Pigasse publie Le monde d’après, dans lequel il anticipe les risques de faillite des États européens. En 2012, Révolutions plaide pour une Europe plus intégrée, contre les « conservatismes et corporatismes » qui freinent la prise de risque face à la rente.

Ses positions économiques sont tranchées : il défend une annulation partielle de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne, une taxe ciblant les patrimoines au-delà de 100 millions d’euros, dans la lignée des propositions de l’économiste franco-américain Gabriel Zucman, qui a théorisé une taxation mondiale des ultra-riches, et une régulation accrue des plateformes numériques. Sa fortune personnelle est estimée, selon les sources, entre plusieurs centaines de millions et plusieurs milliards d’euros. « Mes valeurs de gauche sont supérieures à mes intérêts financiers », a-t-il déclaré pour répondre à cette contradiction.

Ses adversaires ne s’en satisfont pas. La droite le traite d’affairiste qui utilise ses médias comme instrument partisan. Des économistes proches du centre pointent un discours redistributif que ses propres choix professionnels contredisent. À gauche, des voix s’interrogent sur la compatibilité entre son travail pour le régime post-chaviste de Caracas et ses déclarations progressistes. En janvier 2026, Pigasse assistait à une projection privée à la Maison Blanche aux côtés de Donald Trump et de Tim Cook, PDG d’Apple. Des concurrents éconduits, Lazard et Rothschild, ont accusé Washington d’avoir pesé sur le choix de Caracas, en raison de liens supposés entre Pigasse et Mauricio Claver-Carone, ancien envoyé spécial de Trump en Amérique latine, qui aurait facilité l’accès de Pigasse aux nouvelles autorités vénézuéliennes. Pigasse a démenti toute implication politique dans l’obtention du contrat. Le Monde a noté que « ses positions politiques de gauche ne semblent pas avoir terni son image à Washington ».

2027 : candidat à quoi, exactement ?

C’est Marianne qui a ouvert le dossier, en décembre 2025 : Pigasse songerait à briguer l’Élysée. En janvier 2026, sur France Inter, il a déclaré vouloir « peser le plus possible sur la présidentielle de 2027 », sans « exclure » aucune option. Le 29 mai 2026, dans Le Parisien, il s’est dit « prêt à être utile » et à rejoindre « le champ de bataille électoral » si un consensus émergeait à gauche.

Pour 2027, il esquisse un projet qu’il qualifie de gauche « radicale de gouvernement » : pouvoir d’achat, éducation, laïcité, transition écologique, refondation européenne. Il se distingue de Jean-Luc Mélenchon sur plusieurs points précis : il est européen convaincu, pro-nucléaire civil, et prône une union des gauches sous candidat unique, en excluant si nécessaire La France Insoumise. Un livre de propositions est annoncé pour la rentrée 2026. Il multiplie les rencontres avec les dirigeants du Parti socialiste, des Écologistes et du Parti communiste, et prévoit de participer aux universités d’été des principaux partis de gauche. Le Figaro a décrit la séquence sans détour : « Le banquier d’affaires multiplie les interventions sur tous les fronts médiatiques dans un seul but : apparaître comme un recours pour une candidature d’union des gauches. »

La comparaison qu’il a lui-même avancée est celle de Coluche en 1981 : une candidature « qui n’avait pas été prise au sérieux, jusqu’à ce que les sondages le créditent de 10 % des intentions de vote ». Au 21 juin 2026, aucun sondage ne le crédite d’un score comparable. Le livre de propositions n’est pas encore écrit. Et la gauche, elle, n’a pas encore trouvé son consensus.



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