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Bruno Retailleau, candidat à l’élection présidentielle de 2027, veut muliplier les meetings pour imposer sa candidature face à Edouard Philippe, Gabriel Attal et le Rassemblement National. Dans ses bagages, une promesse de redressement national et six ans de silence sur l’un des épisodes les plus documentés de sa carrière sénatoriale. Le médecin qu’il avait soutenu avec force pendant la pandémie est désormais interdit d’exercer. Cinquante-deux de ses articles scientifiques ont été rétractés.
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Le dimanche 22 mars 2020, invité de Questions Politiques sur France Inter, Bruno Retailleau pose cette question au sujet de la chloroquine. Le lendemain, il exhorte publiquement le gouvernement à prescrire le médicament « en milieu hospitalier ». Le pays est confiné depuis six jours. Les hôpitaux saturent. Depuis son laboratoire de l’IHU Méditerranée Infection, l’Institut hospitalo-universitaire spécialisé en maladies infectieuses qu’il dirige à Marseille, le professeur Didier Raoult affirme tenir le traitement contre le Covid-19 : l’hydroxychloroquine, un antipaludéen bon marché utilisé depuis des décennies. Sa thèse est contestée par la quasi-totalité de la communauté scientifique internationale. Le président du groupe LR au Sénat a choisi son camp.
Sa conviction prend rapidement une forme rhétorique particulière. Interrogé sur la résistance des autorités sanitaires, Retailleau déclare : « Elle a un avantage, elle n’est pas chère. Est-ce que c’est parce que les grands labos aimeraient se faire de l’argent sur le dos de nos concitoyens ? »
Le 9 avril 2020, Emmanuel Macron se rend à l’IHU pour rencontrer Raoult. L’Élysée minimise la portée de la visite. Dans l’heure, Retailleau tweete qu’il espère que cette venue « accélérera la reconnaissance de son traitement » : pas l’évaluation, la reconnaissance. Le 22 mai 2020, The Lancet, l’une des revues médicales les plus réputées au monde, publie une étude concluant à l’inefficacité et au danger cardiovasculaire de l’hydroxychloroquine. Cinq jours plus tard, un décret gouvernemental en interdit la prescription contre le Covid-19. Retailleau maintient sa position. Il distingue les « études sur papier » des « études dans la vie réelle » et déclare à la sortie des questions d’actualité au Sénat : « Ce n’est pas la chloroquine qui tue, c’est la pandémie. »
L’étude qui ne tenait pas debout
L’article sur lequel reposait l’essentiel de l’argumentaire pro-Raoult avait été publié en mars 2020 dans l’International Journal of Antimicrobial Agents. Il portait sur 26 patients, un effectif que tout statisticien qualifierait d’insuffisant pour une démonstration sérieuse. Six d’entre eux, appartenant au groupe traité, avaient été retirés de l’analyse en cours de route, dont un décédé et deux admis en réanimation. L’attribution aux groupes n’était ni aléatoire ni réalisée en double aveugle, deux conditions minimales pour qu’un essai clinique soit scientifiquement recevable. Deux des coauteurs siégeaient au comité éditorial de la revue qui publiait l’article.
Dès mars 2020, le Haut Conseil de la santé publique avait recommandé de ne pas utiliser l’hydroxychloroquine sauf en cas de formes graves et sous surveillance stricte. Édouard Philippe, alors Premier ministre, avait refusé l’autorisation de mise sur le marché. Ces positions publiques n’ont pas infléchi celle de Retailleau.
Les essais cliniques conduits ensuite ont été sans appel. L’essai britannique Recovery, l’essai français Hycovid et l’essai international Solidarity de l’OMS ont chacun conclu à l’inefficacité du traitement, certains documentant des effets cardiovasculaires graves. À l’IHU de Marseille, les prescriptions ont continué pendant plus d’un an après l’interdiction prononcée par le Haut Conseil de la santé publique.
Raoult contre Paris : une grille politique clé en main
Marine Le Pen réclamait la prescription libre de la chloroquine. Jean-Luc Mélenchon saluait le professeur sur son blog. Ségolène Royal tweetait en son soutien. Christian Estrosi, maire de Nice et membre de LR, lui-même contaminé, déclarait : « J’ai fait confiance à ce médicament, et je vais bien. » Une pétition lancée par l’ancien ministre Philippe Douste-Blazy dépassait 400 000 signatures. Trente pour cent des Français faisaient davantage confiance à Raoult qu’au ministre de la Santé en exercice.
Des chercheurs en sociologie ont établi que les soutiens de Raoult se caractérisaient par une défiance envers les institutions : plus de neuf sur dix ne faisaient confiance ni aux partis politiques ni à la présidence de la République. En 2021, le Comité d’éthique du CNRS a qualifié le phénomène de « populisme scientifique ». Raoult lui-même en avait fourni la clé de lecture : « Paris a une sorte de syndrome Versailles du XVIIIe siècle, tout le monde se parle, se recommande entre amis. »
Retailleau n’a pas subi ce discours, il l’a amplifié. En défendant Raoult, dont le conseil scientifique gouvernemental s’était séparé dès le 24 mars 2020, il occupait une position commode : résistance de la droite républicaine contre une gestion perçue comme technocratique, captation d’un électorat méfiant, distinction claire d’avec l’exécutif Macron. Ce calcul politique a fonctionné pendant le printemps 2020. La suite a pris une autre direction.
Cinquante-deux rétractations et un compteur qui tourne
Le 17 décembre 2024, l’éditeur scientifique Elsevier a officiellement rétracté l’article fondateur, c’est-à-dire retiré définitivement de la littérature scientifique de référence. Les motifs retenus sont précis : non-respect des règles éthiques de la recherche impliquant des participants humains, manipulation des résultats, demande de trois des auteurs eux-mêmes à ne plus voir leurs noms associés au document. La Société française de pharmacologie et de thérapeutique a salué « une reconnaissance tardive mais essentielle des dérives scientifiques qui ont mené à la mise en danger des patients ».
Ce n’était qu’un début. Au 21 juin 2026, 52 articles cosignés par Didier Raoult ont été rétractés par diverses revues scientifiques. Retraction Watch, base de données internationale qui recense les articles scientifiques invalidés, place Raoult au 11e rang mondial des chercheurs aux travaux les plus rétractés, à quatre articles seulement du top 10. En février 2025, on en comptait 39. Six nouvelles rétractations sont intervenues au seul mois d’avril 2026.
L’Agence nationale de sécurité du médicament a saisi la justice après la publication en 2023 d’une étude menée sur 30 000 patients Covid sans autorisation des autorités sanitaires. En 2022, un rapport conjoint de l’Inspection générale des affaires sociales et de l’Inspection générale de l’éducation et de la recherche avait déjà identifié des « dysfonctionnements graves » à l’IHU et des pratiques « susceptibles de constituer des délits ». Une enquête interne de l’Université d’Aix-Marseille a évoqué des « manquements éthiques majeurs » dans huit études distinctes.
La sanction que le Conseil d’État a confirmée
La procédure disciplinaire contre Raoult a suivi trois étapes sur quatre ans. En décembre 2021, la chambre disciplinaire nationale de l’Ordre des médecins n’avait prononcé qu’un blâme, la sanction la plus légère du dispositif. Le 2 octobre 2024, saisie en appel, la même instance a prononcé une interdiction d’exercer la médecine pendant deux ans, à compter du 1er février 2025. Les griefs figurent noir sur blanc dans la décision : Raoult « ne s’est pas fondé dans ses prises de position publiques sur des données confirmées », n’a « pas fait preuve de prudence » et a « promu un traitement insuffisamment éprouvé ». L’Ordre lui reproche également l’étude conduite sur 30 000 patients sans aucune autorisation sanitaire.
Raoult s’est pourvu en cassation devant le Conseil d’État, la juridiction administrative suprême. Le 14 octobre 2025, il a été débouté. L’interdiction court jusqu’au 1er février 2027.
En janvier 2025, quelques semaines après cette confirmation, Raoult a lancé une start-up cosmétique baptisée Magnifiscience, commercialisant deux crèmes anti-âge sous la marque Tonitence à 75 euros pièce, à base de cellules souches végétales. En avril 2026, toujours interdit d’exercice, il a publié sur X un message relayant les déclarations de Robert F. Kennedy Jr., secrétaire américain à la Santé sous Donald Trump et figure internationale du mouvement anti-vaccins, pour réclamer une commission d’enquête parlementaire française sur la gestion de l’hydroxychloroquine pendant la pandémie.
Au Parc Floral, personne ne lui a posé la question
Le 20 juin 2026, environ 3 000 personnes se sont réunies au Parc Floral du bois de Vincennes. Bruno Retailleau y tenait son premier grand meeting de campagne présidentielle. Dans un discours d’une heure, il a déclaré vouloir « remettre la France à l’endroit » et prédit « soit l’effondrement, soit le redressement » lors de cette « élection de la dernière chance ». Laurent Wauquiez et Xavier Bertrand étaient absents, deux poids lourds de LR qui n’ont pas jugé utile de paraître aux côtés du président du parti, élu en mai 2025 avec 74,31 % des voix. Retailleau avait été investi candidat à la présidentielle en avril 2026, avec 73,8 % des suffrages lors d’un vote électronique des adhérents.
Ni la rétractation de l’article fondateur de Raoult en décembre 2024, ni la confirmation de son interdiction d’exercice par le Conseil d’État en octobre 2025, n’ont donné lieu à une déclaration publique de Retailleau sur le sujet. Aucun journaliste présent au Parc Floral ne l’a interrogé sur l’épisode.
Des études publiées après la pandémie ont documenté que la promotion mondiale de l’hydroxychloroquine, par Donald Trump, Jair Bolsonaro et leurs relais locaux, a conduit à des prescriptions inappropriées et à des effets indésirables cardiovasculaires graves. En 2021, le CNRS avait établi que la mécanique du « populisme scientifique » reposait sur l’opposition entre un héros local et un establishment déconnecté. Retailleau a tenu ce rôle pendant des semaines, avec une intensité que ses déclarations de l’époque attestent. Il n’a pas pris la parole publiquement pour en tirer le bilan. D’ici 2027, dans les débats présidentiels, ses adversaires auront la possibilité de le faire à sa place.


