Mélenchon promet une économie collectiviste : ce que ça signifie vraiment

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Le programme présidentiel de Jean-Luc Mélenchon prévoit des nationalisations dans six secteurs industriels majeurs, une planification à 168 milliards d’euros par an et un taux marginal d’imposition à 90 %. Crédité de 13 à 16 % dans les sondages de juin 2026, le leader de La France insoumise entre en campagne présidentielle avec un texte qui revendique la rupture avec le capitalisme et refuse simultanément la collectivisation totale des moyens de production.

Le 7 juin 2026, place Victor Hugo à Saint-Denis, ville dont LFI a remporté la mairie en mars avec Bally Bagayoko, Jean-Luc Mélenchon a annoncé un SMIC à 1 700 euros nets. Le contre-budget de LFI, présenté en mai 2026, mentionnait encore 1 600 euros. L’écart avec le SMIC net en vigueur au 1er juin 2026, 1 477,93 euros, atteint 222 euros. Personne dans la direction du mouvement n’a formellement révisé le texte programmatique depuis.

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« Collectiviste » : le mot est lâché

Déjà, en 2012, Jean-Luc Mélenchon défendait explicitement une vision « collectiviste » de la société. Ce discours reste toujours accessible sur son site officiel au 21 juin 2026. Une brochure interne de LFI confirme la ligne : « la pratique du mouvement est d’abord à vocation collectiviste, à l’image de son projet ».

Ce mot, dans la bouche de Mélenchon, ne renvoie pas à la planification soviétique. Il désigne autre chose : la souveraineté populaire sur les ressources naturelles, la primauté du collectif sur l’intérêt privé dans les secteurs jugés vitaux, et ce que LFI appelle la philosophie des biens communs. Mélenchon voit dans le modèle économique dominant en Europe, qu’il nomme « ordolibéralisme », c’est-à-dire le capitalisme de marché encadré par des règles strictes de concurrence, une voie menant inévitablement à la guerre et à la stagflation. Il lui oppose une « société gouvernée par les besoins », avec « le Plan » comme moteur.

Cette trajectoire idéologique s’est construite sur quarante ans. Formé dans les années 1970 à l’Organisation Communiste Internationaliste, sénateur socialiste jusqu’en 2008, Mélenchon a progressivement abandonné le marxisme orthodoxe pour un populisme de gauche théorisé dans L’Ère du peuple (2014) : l’ennemi n’est plus la bourgeoisie de classe, mais une oligarchie financière indifférenciée. L’historien des idées Pierre-André Taguieff, dans LFI. Anatomie d’une perversion (Gallimard, mars 2026), décrit cette construction comme un « dualisme manichéen » entre le peuple et ses oppresseurs. La philosophe belge Chantal Mouffe, que LFI cite comme référence théorique centrale, qualifiait dès 2017 le projet de « réformisme radical », ni social-démocratie, ni révolution. L’économiste Éric Berr, proche du mouvement, a consacré un ouvrage entier à cette cohérence programmatique : Mélenchonomics. Le titre dit l’ambition : une rupture de système, pas un ajustement.

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Nationalisations, impôts, retraites : ce que le programme engage concrètement

Le contre-budget LFI de mai 2026 cible six groupes pour nationalisation : Engie, Atos, Suez, Alstom, TotalEnergies et ArcelorMittal, au nom de la souveraineté industrielle. ArianeGroup figure dans la même liste. Un cloud national souverain, le contrôle public des télécommunications et une filière française de microprocesseurs complètent le volet numérique. Ces nationalisations ont déjà produit un précédent législatif : le 27 novembre 2025, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi LFI visant à nationaliser les actifs français d’ArcelorMittal, avec le soutien de l’ensemble de la gauche, pour un coût estimé à 3 milliards d’euros. Le texte est revenu en discussion à l’Assemblée en juin 2026.

La planification est chiffrée à 168 milliards d’euros d’investissements annuels : 10,6 milliards pour les énergies renouvelables, 22 milliards pour la fonction publique, 7 milliards pour la retraite à 60 ans, abaissée de 64 à 60 ans, 6,2 milliards pour la gratuité scolaire, 2,4 milliards pour le logement. La rénovation thermique des bâtiments, l’économie circulaire et l’agroécologie sont présentés par la députée Aurélie Trouvé, qui pilote ce volet, comme autant de « gisements d’emplois » à ouvrir. Trouvé entend aussi soustraire les capacités industrielles françaises à l’emprise des fonds d’investissement qu’elle qualifie de « prédateurs ».

Le volet fiscal est le plus radical. Le programme prévoit 14 tranches d’impôt sur le revenu, contre 5 aujourd’hui, avec un taux maximal de 90 % au-delà de 400 000 euros par an. Au-delà de 12 millions d’euros transmis par héritage, Mélenchon a déclaré : « Je prends tout. » L’Institut Montaigne chiffre le rendement de cette mesure entre 9 et 11 milliards d’euros. S’y ajoutent le rétablissement de l’ISF, l’impôt sur la fortune supprimé en 2017 par Emmanuel Macron, la suppression de la flat tax, c’est-à-dire le prélèvement forfaitaire de 30 % sur les revenus du capital, la taxation des superprofits et une taxe dite Zucman sur les grandes fortunes mondiales, dont LFI attend 20 milliards de rendement. Un revenu maximum plafonné autour de 300 000 euros annuels figure également dans le texte. En face de ces dépenses, LFI annonce 183 milliards d’euros de recettes supplémentaires.

Aux PME, une main tendue sous conditions

Aux Journées économiques de l’Institut La Boétie, en janvier 2025, Mélenchon a défendu une « économie mixte » devant un parterre d’économistes et d’universitaires. « Une partie de la production et de la consommation échappe à la logique du marché : c’est ça que nous voulons faire », a-t-il déclaré.

Le programme distingue trois sphères. Les grandes industries stratégiques, énergie, transports, numérique, aéronautique, passent sous contrôle public. Un secteur intermédiaire regroupe les entreprises cogérées par salariés et usagers, ainsi que les banques de proximité socialisées. Les PME et TPE restent dans le privé, à condition d’adhérer aux objectifs de planification écologique fixés par l’État, en échange de quoi elles recevraient « l’intégralité des subventions disponibles ».

En novembre 2025, Mélenchon a défendu ce volet devant des dirigeants d’entreprises extérieurs au Medef. « Être opposé à l’actionnariat ne signifie pas être contre l’entreprise », a-t-il déclaré. En janvier 2026, il invitait des représentants patronaux à l’Institut La Boétie pour présenter les « bienfaits de la planification ». Le Monde a rapporté que ses interlocuteurs sont repartis « perplexes ».

Les économistes font les comptes, et ne tombent pas d’accord

Pendant que le gouvernement Lecornu traque les économies pour contenir un déficit public sous pression, LFI construit un programme qui va exactement à rebours. L’Institut Montaigne a chiffré le programme 2022, dont l’architecture fiscale est quasi identique à celui de 2027, à 332 milliards d’euros de dépenses supplémentaires annuelles, soit 13 % du PIB, contre 250 milliards revendiqués par LFI. Guillaume Hannezo, ancien conseiller économique de François Mitterrand et contributeur pour Terra Nova, estimait en 2022 le risque d’un déficit « entre 10 et 15 % du PIB », soit « sept fois plus qu’en 1981 en proportion du PIB ». La simulation de francebudget.fr, actualisée au 31 mai 2026, projette une dette publique à 136 % du PIB à l’horizon 2030 et un déficit à -7,4 %.

LFI conteste ces projections. Les économistes du mouvement, Éric Berr, Cédric Durand et Aurélie Trouvé, soutiennent que 250 milliards d’investissements publics généreraient 267 milliards de recettes en retour : chaque euro dépensé par l’État en stimulerait plusieurs dans l’économie réelle, un mécanisme connu sous le nom d’effet multiplicateur keynésien. Eric Coquerel, député et figure économique du mouvement, reconnaissait fin mai que la relance et la hausse des salaires doivent « réduire mécaniquement la dette » en gonflant cotisations et recettes fiscales. Il a cependant admis qu’il existe « un niveau, qui va dépendre des taux d’intérêt, au-delà duquel les charges de la dette peuvent devenir handicapantes pour l’économie ».

Philippe Aghion, prix Nobel d’économie 2025, conteste frontalement ces hypothèses. Il invoque l’effet Laffer, le principe selon lequel au-delà d’un certain seuil, augmenter les impôts fait baisser les recettes parce que les contribuables s’organisent pour les éviter ou quittent le territoire, et chiffre le produit réel de la taxe Zucman à « 4 milliards au maximum », contre 20 milliards annoncés par LFI. Résultat probable selon lui : des dépenses non couvertes, un déficit en forte hausse et une rupture inévitable avec les règles européennes. Mélenchon avait attribué ses propres hypothèses de recettes à la Banque de France. La Banque de France n’a pas confirmé cette attribution.

Le mur européen et le plafond constitutionnel

« Toute la rhétorique de LFI, c’est une sortie de fait de l’UE. Même Orban n’a pas fait ce que Mélenchon propose. » Pascal Canfin, eurodéputé Renew, résume ainsi ce que les juristes et économistes libéraux formulent plus longuement. L’Avenir en commun, dans sa version de janvier 2025, maintient la stratégie de « désobéissance aux traités européens ». LFI exclut toute sortie de l’Union ou de l’euro, mais affirme être prêt à imposer le contrôle des mouvements de capitaux, les nationalisations massives et un protectionnisme sectoriel, trois mesures qui contredisent directement les règles du marché intérieur. LFI envisage également d’obtenir de la Banque centrale européenne des prêts directs aux États, un mécanisme qui permettrait de financer les dépenses publiques sans passer par les marchés financiers, mais qui supposerait une révision des traités européens qu’aucun partenaire n’a acceptée. Une cadre du mouvement prévenait : « On est un membre fondateur, on est la deuxième économie du continent. Avec nous, les choses vont secouer. »

Sans majorité absolue à l’Assemblée nationale, un président Mélenchon gouvernerait en cohabitation dès le premier budget. L’instauration d’une VIe République par Assemblée constituante et référendum, inscrite dans le programme, entrerait en compétition directe avec les réformes économiques d’urgence.

Plusieurs mesures fiscales sont par ailleurs exposées à la censure du Conseil constitutionnel, l’instance qui vérifie que les lois respectent la Constitution. Le collectif de juristes Les Surligneurs signale un « risque majeur d’inconstitutionnalité » sur l’héritage taxé à 100 % au-delà de 12 millions d’euros et sur le taux marginal à 90 %. Le précédent est établi : en 2012, le Conseil constitutionnel avait censuré la taxe à 75 % sur les hauts revenus voulue par François Hollande, jugée « confiscatoire et contraire à la Déclaration des droits de l’homme ».



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