Politique étrangère : ce que Mélenchon ferait vraiment à l’Élysée

Taiwan, Ouïghours, Iran : les positions de Jean-Luc Mélenchon sur les grandes puissances autoritaires divisent la gauche française.

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Cinq jours après avoir officialisé sa quatrième candidature à l’Élysée, Jean-Luc Mélenchon a précisé, le 8 mai 2026 sur LCI, ce que serait sa politique étrangère face aux grandes puissances autoritaires. Sur Taiwan, les Ouïghours et l’Iran, ses positions exposent la France à des risques stratégiques que ses propres alliés de gauche refusent désormais de cautionner.

Le 8 mai 2026, depuis Marseille, Jean-Luc Mélenchon répond pendant une heure trente aux questions de LCI. La Chine envahit Taiwan — que fait la France ? « Si la Chine prend Taïwan et si je suis président de la République, nous ne nous en mêlerons pas. » Il ajoute : « Taïwan, c’est la Chine. » Il admet dans la même phrase que la Chine est « une dictature ». Cela ne modifie pas sa réponse.

La déclaration a une généalogie. Quelques jours avant son annonce officielle de candidature, le 3 mai sur TF1, Mélenchon avait publié sur Meta qu’il entendait « honorer la parole et la signature de la France et du Général De Gaulle » sur le principe d’une seule Chine, référence à la reconnaissance diplomatique de la République populaire par Paris en 1964. La France ne reconnaît pas Taipei : c’est un fait diplomatique réel, partagé par de nombreux États. Mais annoncer préventivement qu’aucune annexion militaire de l’île ne justifierait une réaction française va nettement au-delà de la continuité juridique.

Dominique Moïsi, conseiller géopolitique à l’Institut Montaigne, a posé la conséquence directe : déclarer à l’avance la passivité de la France « revient à donner à Pékin un chèque en blanc ». Les 24 millions de Taïwanais vivent sous un régime démocratique menacé par une puissance nucléaire. Ce n’est pas une abstraction géopolitique.

La gauche se fracture

Marine Tondelier, présidente des Écologistes, a répondu sur les réseaux sociaux : « Si la Chine annexe Taïwan, “il faut qu’on intervienne de manière polie et respectueuse pour que ça se passe dans le calme”. Xi Jinping doit trembler ! » Quelques semaines plus tôt, elle avait publié une note intitulée « Sortir de la fascination pour la Chine », où elle dénonçait la vision de Pékin comme « pôle de stabilité » dans la pensée de Mélenchon.
LFI a répondu sans délai. Bastien Lachaud a accusé Tondelier de posture « va-t-en-guerre ». Danièle Obono a dénoncé le « malaise » provoqué par ses attaques.

Raphaël Glucksmann avait formulé la même critique en termes plus tranchants, dès février 2024, à propos de l’Ukraine. Les réticences de LFI à armer Kyiv lui ont inspiré cette formulation : La France insoumise œuvre « à la défaite des démocraties ». Rachid Temal, sénateur PS et vice-président de la commission des Affaires étrangères au Sénat, parle de « Radio-Moscou ». Ces deux formules visaient l’Ukraine. Elles s’appliquent désormais à un deuxième théâtre.

169 voix pour, quatre abstentions LFI

En janvier 2022, l’Assemblée nationale votait une résolution reconnaissant les violences contre les Ouïghours en Chine comme « constitutives de crimes contre l’humanité et d’un génocide ». Le texte a recueilli 169 voix pour, une contre, et cinq abstentions. Les quatre élus LFI présents dans l’Hémicycle, dont Clémentine Autain, se sont abstenus.

Avant ce vote, Mélenchon avait exposé publiquement sa position : « Je ne crois pas à la thèse du génocide. Ceux qui l’utilisent, à mon avis, ne nous rendent pas service, parce qu’ils banalisent un mot dont ils ne semblent pas percevoir toute la portée. » Il avait décrit la situation comme « une répression que fait le gouvernement chinois contre les organisations islamistes ouïghoures ». Sur Thinkerview, il avait qualifié ceux qui parlaient de génocide de « caniches » des Américains.

Amnesty International a établi en 2021 que le traitement infligé par Pékin aux musulmans turcophones du Xinjiang s’apparentait à des crimes contre l’humanité. Human Rights Watch a chiffré à environ 500 000 le nombre d’Ouïghours encore détenus après la vague répressive engagée en 2017. En août 2022, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a conclu que ces violations « pourraient constituer des crimes de droit international, en particulier des crimes contre l’humanité ». Le refus du terme « génocide » par Mélenchon n’est pas une nuance juridique prudente : c’est une lecture des faits en contradiction directe avec les conclusions de trois institutions indépendantes.

Anasse Kazib, militant trotskiste de Révolution permanente, a publié un texte intitulé « Mélenchon et le génocide des Ouïghours : une position scandaleuse ». Il écrit que le leader insoumis « reprend la propagande chinoise qui réduit ce qui se passe au Xinjiang à de la répression contre des organisations islamistes » et « se désolidarise de facto du peuple ouïghour ». La critique ne vient pas de la droite.

Un rapport parlementaire embarrassant

En juin 2025, la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale a publié un rapport de 153 pages signé par la députée LFI Sophia Chikirou sur les relations entre l’Union européenne et la Chine. Le document affirmait que la France « a parfois davantage d’intérêts communs avec la Chine qu’avec ses partenaires européens », fustigeait « l’alignement de l’Union européenne sur la stratégie américaine de confrontation » et estimait que les accusations d’expansionnisme chinois « manquaient de preuves ».

La Ligue des droits de l’Homme a dénoncé un texte qui « passe sous silence les violations massives et systématiques des droits humains commises par le gouvernement chinois, notamment au Tibet, au Xinjiang et à Hong Kong ». Des experts de défense ont critiqué sa « naïveté » face aux menaces d’espionnage économique et d’ingérence académique chinoises. Le Monde l’a jugé « embarrassant » pour les partenaires européens de la France. Ce rapport n’est pas une déclaration d’estrade : c’est un document officiel produit par le groupe parlementaire du candidat.

Khamenei « bourreau » — et puis ?

Le 1er mars 2026, au lendemain des bombardements américano-israéliens ayant tué le guide suprême Ali Khamenei, Mélenchon a publié une déclaration en deux temps. Premier temps : Khamenei était « le bourreau du peuple iranien » dont « le bilan était écrit avec le sang de ses innombrables victimes ». Deuxième temps : l’attaque constitue « la négation de tout droit international », imputable à « la volonté suprémaciste de Trump et Netanyahou ».

Le 8 mai sur LCI, il est allé plus loin : s’il avait été président lors de l’attaque du 28 février, il aurait constitué « un front du refus » réunissant l’Espagne de Pedro Sanchez, le Brésil, la Colombie et le Mexique contre l’intervention. L’argument juridique a une base réelle : une agression sans mandat du Conseil de sécurité viole la Charte des Nations Unies. Mais la revue Regards a relevé que Mélenchon plaçait « sur un pied d’égalité l’agresseur et l’agressé » et renvoyait à Macron et aux Nations Unies la gestion d’une crise pour laquelle il n’a organisé aucune mobilisation significative. Appeler un dirigeant « bourreau » puis bâtir une coalition internationale pour défendre son régime des conséquences de ses actes : la tension entre les deux postures n’a pas été expliquée.

« Ni Washington ni Pékin » : les angles morts d’une doctrine

Mélenchon résume sa vision en une formule : « ni Moscou, ni Washington, ni Pékin, mais Paris ». Il la présente comme une continuité gaulliste : sortie de l’OTAN, refus d’une Europe de défense alignée sur Washington, multilatéralisme fondé sur le droit international. Ses griefs contre Macron ont une consistance : envoyer le porte-avions Charles-de-Gaulle dans le détroit d’Ormuz, suivre « la loi du plus fort », abandonner la tradition d’indépendance diplomatique française. Ces arguments existent dans le débat stratégique sérieux.

Thomas Gomart, directeur de l’IFRI, a identifié devant la commission des Affaires étrangères du Sénat un « schisme transatlantique » qui impose à la France une adaptation, pas un repli. Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, a estimé que l’illusion d’une « interdépendance qui amènerait nécessairement la paix » est « désormais invalidée par les faits ». Traiter la Russie, la Chine et l’Iran comme des partenaires fiables dans un ordre multipolaire stable procède, selon lui, d’une « naïveté profonde ».

La revue Telos, fondée par des politologues universitaires, a été plus directe sur l’Ukraine : la position de Mélenchon, qui a soutenu la thèse selon laquelle Zelensky « n’est plus président », son mandat étant expiré, est « un pur décalque de celle de Vladimir Poutine ». Mikael Hertoff, politologue nordique cité dans le Réseau Bastille, observe que « la grande majorité de la gauche » dans les pays scandinaves soutient l’Ukraine. LFI constitue, sur ce point, une exception dans le paysage de la gauche européenne.

Marianne a résumé la mécanique sous-jacente : « une hostilité farouche à l’impérialisme américain, quitte à minimiser ceux de la Chine et de la Russie ». Le droit international, invoqué pour condamner Washington et Tel-Aviv, est appliqué avec une discrétion notable quand les faits concernent le Xinjiang ou Taipei. Ce double étalon n’est pas une contradiction accidentelle : il est le résultat d’une hiérarchie de priorités dans laquelle l’anti-américanisme prime sur la cohérence éthique. Pour un candidat qui briguera les fonctions de chef des armées et de premier diplomate de France, cette hiérarchie a un coût que ses alliés commencent à nommer.



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