Espagne : pourquoi l’épouse du Premier ministre socialiste est inculpée pour corruption

Begoña Gomez, épouse du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, est inculpée pour corruption. Le juge lui a confisqué son passeport et lui interdit de quitter l'Espagne.

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Son passeport est saisi. Elle ne peut plus quitter le territoire espagnol. Deux ans d’instruction ont conduit le juge Juan Carlos Peinado à franchir un seuil que l’affaire n’avait pas encore atteint, plaçant l’épouse du Premier ministre espagnol dans une situation judiciaire inédite. Pedro Sanchez n’est pas mis en cause, mais son gouvernement est sous pression.

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Passeport confisqué, déplacements interdits

Le juge Juan Carlos Peinado a ordonné en avril 2026 la remise immédiate du passeport de Begoña Gomez, épouse du Premier ministre Pedro Sanchez, et lui a interdit de quitter le territoire espagnol. Elle devra en outre se présenter tous les quinze jours devant le tribunal. Ces mesures de contrôle judiciaire, prononcées pour empêcher une fuite ou une disparition de preuves, sont intervenues au terme d’une phase d’instruction ouverte depuis plus de deux ans. Le magistrat a retenu quatre accusations formelles : trafic d’influence, corruption dans les affaires, détournement de fonds publics et appropriation illicite de biens.

Un cinquième grief, celui d’exercice irrégulier d’une profession, a été abandonné. Le juge a estimé les preuves insuffisantes sur ce point précis. Pour les quatre délits retenus, les mesures prononcées s’appliquent indépendamment des rebonds procéduraux à venir, et aucune instance supérieure ne les a suspendues à ce stade.

Une chaire universitaire au cœur des soupçons

Au centre du dossier se trouve la chaire de « Transformation sociale compétitive » que Begoña Gomez dirigeait à l’Université Complutense de Madrid. En Espagne, une chaire universitaire de ce type est une structure de recherche et de formation adossée à des financements privés, ce qui lui confère un pouvoir de prescription sur des partenariats industriels et des contrats publics. Le juge Peinado reproche à Begoña Gomez d’avoir utilisé cette position, combinée à son statut d’épouse du chef du gouvernement, pour orienter l’attribution de contrats et de subventions publiques en faveur d’entreprises déterminées. Le montant global des contrats jugés irréguliers se chiffre à plusieurs millions d’euros, selon les éléments figurant au dossier d’instruction.

Un second volet concerne un logiciel développé au sein de l’université. Les enquêteurs soupçonnent que cet outil a été enregistré à son nom dans des conditions frauduleuses, c’est le sens de l’accusation d’appropriation illicite. L’instruction s’intéresse également aux grands groupes privés qui finançaient les activités de la chaire en qualité de sponsors : plusieurs d’entre eux sont suspectés d’avoir obtenu, en contrepartie, un accès privilégié à des marchés publics.

Dans le dossier : une conseillère et un homme d’affaires

Deux autres personnes sont formellement impliquées dans la procédure. Cristina Álvarez, conseillère de Begoña Gomez, est poursuivie pour les mêmes quatre délits que sa mandante. Juan Carlos Barrabés, homme d’affaires dont les entreprises étaient liées à la chaire, est mis en cause pour trafic d’influence et corruption.

Le cas Barrabés a donné lieu à l’ouverture d’une procédure séparée. Le juge y examine des soupçons de corruption d’agents publics et de détournement de fonds européens, des subventions ou marchés financés par l’Union européenne qui auraient été attribués de manière frauduleuse. L’affaire déborde ainsi du seul cercle de la Première dame pour dessiner, selon la thèse de l’instruction, un réseau impliquant des acteurs économiques et des circuits de financement qui dépassent le cadre universitaire initial.

Le jury populaire écarté, la procédure relancée

Le juge Peinado avait d’abord voulu soumettre l’affaire à un jury populaire composé de neuf citoyens, une voie que le droit espagnol réserve aux affaires pénales jugées particulièrement graves ou sensibles, à l’image du jury d’assises en France. La cour d’appel de Madrid en a décidé autrement : elle a annulé cette décision, estimant que le juge n’avait pas suffisamment justifié son choix, et lui a ordonné de poursuivre l’enquête avant tout renvoi en jugement.

Aucune date de procès n’est donc fixée. Ce n’est pas la première friction entre Peinado et le parquet : le ministère public s’était déjà opposé à la prolongation de l’instruction et au renvoi devant jury, estimant qu’une partie des accusations restait insuffisamment étayée. L’inculpation formelle de Begoña Gomez et les mesures de contrôle judiciaire prononcées à son encontre demeurent cependant en vigueur, aucune des juridictions saisies ne les a remises en cause.

Les plaignants venus de l’extrême droite

En Espagne, le droit permet à des associations ou des particuliers de porter plainte et de se constituer accusation devant les tribunaux, indépendamment de la position du parquet. C’est ce mécanisme, l’« accusation populaire », qui est à l’origine de cette procédure et qui explique pourquoi elle a pu prospérer malgré les réserves répétées du ministère public.

C’est Manos Limpias qui a déposé la plainte initiale. Ce groupuscule, qui se présente comme un syndicat sans en avoir les caractéristiques ni la représentativité, est classé à l’extrême droite de l’échiquier politique espagnol. Il réclame une lourde peine de prison contre Begoña Gomez, tout en ayant depuis pris ses distances avec certains développements de la procédure. L’association ultracatholique Hazte Oír, très engagée dans la contestation du gouvernement Sanchez, s’est jointe à la plainte et demande une peine pouvant atteindre plusieurs décennies de réclusion. Des figures proches du parti d’extrême droite Vox se sont également constituées parties civiles. Leurs représentants n’ont jamais dissimulé leur objectif : contraindre Pedro Sanchez à quitter le pouvoir par la voie judiciaire.

Sanchez en témoin, son gouvernement sous tension

Le nom de Pedro Sanchez n’apparaît dans aucune des inculpations. Il a été entendu au cours de l’instruction comme simple témoin. Le Premier ministre a publiquement dénoncé ce qu’il a qualifié de « campagne de judiciarisation orchestrée par l’extrême droite ». Il a déclaré vouloir aller au terme de son mandat, prévu jusqu’en 2027, et appelé à laisser la justice suivre son cours.

Son gouvernement de coalition reste fragile : il s’appuie sur les forces de gauche, plusieurs partis nationalistes et des formations indépendantistes, sans majorité absolue à la chambre des députés. L’affaire visant son épouse s’ajoute à une série de dossiers judiciaires touchant des responsables socialistes ou des alliés de la coalition, qui alimentent depuis plusieurs mois un climat de défiance autour de la Moncloa, le palais gouvernemental madrilène, équivalent espagnol de Matignon. Pedro Sanchez a jusqu’ici résisté à chaque tentative de déstabilisation en transformant les offensives judiciaires en argument politique. Mais avec l’inculpation formelle de son épouse et la saisie de son passeport, la pression change de nature.



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