Taïwan se prépare à une invasion chinoise

Des chars dans les rues, des missiles pointés vers la Chine... Taïwan répète la guerre comme si elle commençait demain.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Des colonnes blindées dans les rues d’une métropole à vingt kilomètres de Taipei. Une commande d’armement de 14 milliards de dollars bloquée à Washington. Et un sommet entre Xi Jinping et Donald Trump dont le communiqué final n’a pas prononcé le nom de l’île une seule fois. Ce que les généraux taïwanais préparent désormais, c’est la guerre : sans préavis, sans période de transition, dès les premières heures d’une attaque.

Les blindés descendent en ville

Lundi 23 juin, des colonnes de véhicules blindés de l’armée taïwanaise ont progressé sur les axes routiers de Taoyuan, ville de deux millions d’habitants adossée à Taipei et siège du principal aéroport international du territoire. Les images, diffusées en direct par les chaînes de télévision locales, montraient des blindés à roues « Clouded Leopard » de l’armée taïwanaise sur la route provinciale 31, à hauteur de Qingpu, des artères d’ordinaire réservées à la circulation civile.

Le ministère de la Défense avait annoncé la veille le début de ces «exercices de préparation au combat immédiat», prévus du 22 au 26 juin. Cinq jours. Taoyuan n’a pas été choisie au hasard : l’aéroport international qu’elle abrite serait l’une des premières cibles d’un assaillant cherchant à couper Taipei du reste du monde, et tenir cette zone conditionnerait la survie de la capitale.

Le scénario répété est précis. Les forces taïwanaises s’entraînent à répondre à des manœuvres chinoises qui basculeraient en invasion à grande échelle, sans période de transition, sans signal d’alerte préalable. Le ministère a insisté sur le caractère «en temps réel, à munitions réelles et sur le terrain» du dispositif.

Dans la nuit du 21 juin, vingt-trois avions

Dans la nuit du 21 au 22 juin, vingt-trois aéronefs militaires chinois et sept navires de guerre avaient évolué à proximité de Taïwan. Cinq bâtiments gouvernementaux de Pékin s’y ajoutaient. Aucun tir. Aucune violation formelle de l’espace aérien.

Pékin procède depuis plusieurs années selon cette méthode que les autorités taïwanaises désignent sous le nom de «stratégie de la zone grise» : multiplier les incursions sous le seuil de la riposte, tester les délais de réaction taïwanais, épuiser les états-majors par la répétition. Ce que Taipei redoute, c’est le glissement : qu’une opération de harcèlement calibrée devienne, par escalade délibérée ou par incident non maîtrisé, le début d’une offensive réelle. Les cinq jours d’exercices visent précisément à réduire le délai entre détection et riposte.

La pression aérienne ne date pas de cette seule nuit. Début juin, lors du salon technologique Computex, du 2 au 5 juin, le ministère taïwanais de la Défense a comptabilisé 79 sorties d’appareils militaires chinois autour de l’île en quatre jours. Le même mois, des navires gouvernementaux de Pékin ont pénétré dans les eaux interdites autour de l’île de Taiping, dans la mer de Chine méridionale, forçant les garde-côtes taïwanais à intervenir.

Premier tir vers le détroit

Deux semaines avant les exercices de Taoyuan, l’armée taïwanaise avait franchi un seuil inédit dans son histoire militaire récente. Le 10 juin, lors d’un exercice à Taichung, sur la côte ouest de l’île, elle a tiré pour la première fois des roquettes de son lance-roquettes à haute mobilité HIMARS en direction du détroit de Taïwan, c’est-à-dire en direction de la Chine.

Ce système d’armes, fourni par les États-Unis et largement utilisé par l’Ukraine depuis 2022, possède une portée maximale de 190 miles. Depuis la côte ouest taïwanaise, il est en mesure de frapper des cibles dans la province chinoise du Fujian, qui lui fait face de l’autre côté du détroit. Les tirs du 10 juin étaient de portée réduite et destinés à rester dans les eaux du détroit, mais le message était double : démontrer à Pékin une capacité de frappe sur ses propres lignes côtières, et rappeler à Washington que Taipei sait employer les armes qu’on lui livre.

Lors de ces mêmes exercices, l’armée taïwanaise a mis en avant la tactique dite du «tirer-décrocher» : lancer une roquette, puis déplacer immédiatement le lanceur avant que l’ennemi ne localise sa position. L’objectif est de préserver les équipements face aux frappes de représailles chinoises.

14 milliards sur la table de Trump

Le budget de la défense taïwanais pour 2026 a été fixé à 949,5 milliards de dollars taïwanais, soit environ 31,27 milliards de dollars américains, représentant 3,32 % du PIB, un niveau que l’île n’avait pas atteint depuis 2009. La hausse annuelle dépasse 22,9 %.

Un contrat de 14 milliards de dollars, le plus important jamais conclu entre Washington et Taipei, attend pourtant la signature de Donald Trump. Il porte sur des missiles intercepteurs avancés, des systèmes anti-drones et des équipements de défense aérienne. Le Congrès américain a approuvé ce paquet en janvier. Le parlement taïwanais a voté son financement en mai. Taïwan ne fabrique pas ses propres systèmes d’armes majeurs : il les achète à Washington, et Washington n’a pas signé.

En mai, Donald Trump a déclaré publiquement que cette vente d’armes représentait «un très bon levier de négociation» avec Pékin. En juin, selon un officiel américain de haut rang, Washington a mis la livraison en pause pour préserver ses propres stocks de munitions, engagés dans la guerre contre l’Iran. Le 18 juin, le président taïwanais Lai Ching-te a indiqué conserver un «grand optimisme» quant à l’approbation du contrat, estimant que les ventes d’armes américaines à Taïwan avaient jusqu’ici «largement répondu aux besoins» de l’île.

Ce que Xi a dit à Trump sur Taïwan

Les 13 et 14 mai, Xi Jinping et Donald Trump se sont retrouvés à Pékin. Xi a placé Taïwan au centre des discussions, la qualifiant de «problème le plus important dans les relations sino-américaines». Il a déclaré que si la question taïwanaise était «mal gérée», les deux pays s’exposeraient à des «chocs et même des conflits, mettant en péril l’ensemble de la relation».

Selon le compte-rendu diffusé par Pékin, Xi aurait ajouté en privé que si Taïwan était bien géré, les relations sino-américaines «jouiraient d’une stabilité globale». La formule ressemble à une offre autant qu’à une mise en garde.

Le communiqué publié par la Maison Blanche à l’issue du sommet n’a pas mentionné Taïwan. Trump a depuis invité Xi à Washington le 24 septembre pour un troisième sommet. Taipei observe cette séquence depuis sa capitale : une négociation bilatérale s’est engagée entre les deux premières puissances mondiales, dans laquelle le sort de l’île est peut-être devenu une pièce à négocier, sans que Taipei y soit représenté.

Ce que dit le renseignement américain

En mars 2026, le Bureau du directeur du renseignement national américain a publié son évaluation annuelle des menaces. Sur Taïwan, la conclusion est sans ambiguïté : «la communauté du renseignement estime que les dirigeants chinois n’ont pas actuellement l’intention d’exécuter une invasion de Taïwan en 2027, et qu’ils n’ont pas de calendrier fixe pour parvenir à la réunification».

Depuis 2021, une partie des cercles stratégiques américains redoutait une attaque chinoise à l’horizon 2027, date à laquelle l’amiral Phil Davidson avait estimé que l’Armée populaire de libération aurait atteint les capacités nécessaires. Ce scénario n’est plus l’hypothèse dominante à Washington. L’évaluation de mars 2026 note cependant que l’armée chinoise accomplit des «progrès réguliers mais inégaux» dans le renforcement de ses capacités militaires face à Taïwan. Des analystes ont relevé le déploiement récent de 2 000 bateaux de milice et de plus de 200 bâtiments militaires lors d’exercices chinois.

Le consensus qui prévaut chez les experts : une pression militaire prolongée plutôt qu’une guerre totale à brève échéance. Les généraux taïwanais, eux, s’entraînent sur l’hypothèse inverse.

Après Taoyuan, l’été des exercices

Les cinq jours de Taoyuan ne ferment pas le cycle. Selon des sources citées par le Taipei Times, un exercice de défense conjointe d’une semaine doit s’ouvrir le 13 juillet. Il précédera les grandes manœuvres annuelles : le Han Kuang n°42, prévu du 5 août pour dix jours et neuf nuits, avec en parallèle des exercices de résilience civile en milieu urbain et une mobilisation des réservistes.

Des simulations sur ordinateur, reconstituant des scénarios d’invasion, se sont déjà tenues du 11 au 24 avril pendant quatorze jours. L’été 2025 avait fixé un premier record : environ 22 000 réservistes mobilisés lors des Han Kuang, avec le déploiement pour la première fois des HIMARS et des missiles sol-air Sky Sword.

D’avril à l’automne, sans interruption, l’armée taïwanaise enchaîne les exercices à un rythme que ses propres officiers décrivent comme inédit.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire