Défense : la dépendance aux États-Unis s’aggrave

Malgré 574 milliards dépensés en 2025, l'Europe reste dépendante des États-Unis pour ses armes, son cloud et sa défense antimissile.

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Bruxelles engage des milliards dans le réarmement du continent. Washington, elle, continue d’en capter l’essentiel. Une étude vient de mesurer précisément cet écart, sans détour diplomatique. Reste à savoir si les instruments financiers créés depuis un an suffiront à l’inverser.

Le chiffre qui contredit le réarmement

105%. C’est la hausse des importations d’armes des pays européens membres de l’OTAN entre les périodes 2015-2019 et 2020-2024, selon les données du SIPRI, l’institut suédois de référence sur les dépenses militaires mondiales. Sur cette même période récente, 64% de ces importations provenaient des États-Unis, contre 52% lors du cycle précédent. Le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan (HCSP), l’organisme rattaché à Matignon chargé d’éclairer les choix stratégiques de l’État, a publié le 25 juin 2026 une étude qui met ces chiffres en perspective.

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Plus l’Europe dépense pour se réarmer, plus elle achète américain : c’est le paradoxe que documente le HCSP. Les segments concernés touchent au cœur des arsenaux nationaux : avions de combat, missiles, défense aérienne, capteurs, drones, composants électroniques, cloud militaire, services de maintenance. L’Europe y achète des capacités qu’elle ne produit pas, qu’elle produit en quantités insuffisantes, ou qu’elle ne parvient pas à livrer à temps. Le HCSP y voit une dépendance qui s’installe précisément au moment où l’Europe affirme vouloir s’en affranchir.

Dépenser plus sans changer de fournisseur

574 milliards de dollars. C’est le montant consacré à la défense en 2025 par les alliés européens et le Canada, selon le rapport annuel du secrétaire général de l’OTAN publié le 26 mars 2026. La hausse atteint près de 20% en termes réels par rapport à 2024. Pour la première fois depuis la fixation de cet objectif en 2014, les 32 membres de l’Alliance ont tous atteint ou dépassé le seuil de 2% du PIB consacré à la défense.

La part des alliés européens et du Canada dans les dépenses totales de l’OTAN est passée de 27% en 2014 à 41% aujourd’hui. Les commandes n’ont pourtant pas suivi la même trajectoire vers les industriels européens. Le SIPRI mesure au contraire un approfondissement de la dépendance américaine, année après année.

Le sommet de l’OTAN de La Haye, les 24 et 25 juin 2025, a ajouté une pression supplémentaire. Les alliés s’y sont engagés à porter leurs dépenses à 5% du PIB d’ici 2035, dont 3,5% pour la défense au sens strict et 1,5% pour la sécurité au sens large. Cet engagement a été obtenu sous forte pression du président américain Donald Trump. Sans préférence industrielle fixée par les Européens eux-mêmes, cet effort budgétaire supplémentaire risque de bénéficier d’abord aux industriels américains, avertit le HCSP.

Le F-35, ou la dépendance après l’achat

Le bureau indépendant chargé d’évaluer les équipements militaires pour le Pentagone a jugé en 2024 la mise à niveau technique TR-3 du F-35 « principalement inutilisable », en raison d’instabilités et de défauts persistants. Cette mise à niveau, un ensemble de nouveaux calculateurs et logiciels de bord, conditionne l’accès au standard suivant, appelé Block 4, censé apporter de nouvelles capacités d’armement et de détection. Son calendrier accumule les retards. Les pays européens qui ont acheté l’appareil découvrent ainsi que l’achat initial n’est que la première étape d’un engagement qui s’étend sur des décennies.

Le rythme des mises à jour, la certification et le soutien technique restent déterminés à Washington. Un pays européen équipé de F-35 ne pilote pas seul le calendrier de modernisation de sa propre flotte. À cela s’ajoute une contrainte réglementaire directe : en vertu du régime ITAR (International Traffic in Arms Regulations), tout équipement européen intégrant certains composants américains peut nécessiter une autorisation de Washington pour être exporté. Un industriel français ou allemand peut ainsi voir sa liberté commerciale limitée par une législation américaine, même sur un système largement conçu en Europe.

Le HCSP relie ce point à un changement plus large : l’allié américain se montre désormais plus transactionnel et moins prévisible, et il concentre ses arbitrages sur ses propres priorités. Le HCSP pointe aussi les délais de livraison et le risque d’une dépendance durable sur les usages et la maintenance.

Le cloud américain, angle mort de la dépendance

23 États européens sur 28 dépendent de fournisseurs cloud américains pour des fonctions critiques liées à leur sécurité et à leur défense. Le chiffre provient d’un rapport du Future of Technology Institute (FOTI), relayé en avril 2026 par plusieurs médias économiques et juridiques. Microsoft serait présent dans 19 déploiements de défense en Europe, Oracle dans 5 et Google dans 4.

Les données, les chaînes de commandement, l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les systèmes de maintenance des armées européennes figurent parmi les fonctions concernées. Un ministère de la Défense qui héberge ses données sensibles sur une infrastructure américaine dépend, de fait, des décisions d’un fournisseur soumis au droit américain.

La Commission européenne et l’Agence européenne de défense ont engagé en 2026 la création d’un espace commun de données pour l’intelligence artificielle de défense, baptisé European Defence Artificial Intelligence Data Space. L’objectif est de permettre aux armées européennes de partager des données militaires sensibles sans dépendre d’une infrastructure étrangère. Son horizon de réalisation est fixé à 2030. Quatre ans séparent donc le diagnostic du FOTI de la première réponse européenne structurée sur ce terrain.

50 milliards par an, pendant dix ans

Le Kiel Institute for the World Economy, un centre de recherche économique allemand connu pour son suivi du soutien financier à l’Ukraine, a publié le 6 mai 2026 un rapport baptisé Sparta 2.0. Parmi ses signataires figure Thomas Enders, ancien président exécutif d’Airbus, l’un des industriels les plus influents du secteur en Europe. Le document identifie dix lacunes critiques que l’Europe doit combler pour réduire sa dépendance aux États-Unis : commandement et contrôle, drones et systèmes autonomes, frappe longue portée, aviation de combat de nouvelle génération, défense antimissile, satellites de renseignement, communications sécurisées, accès autonome à l’espace, capacités de renseignement, surveillance et reconnaissance, et cloud militaire souverain.

Le rapport chiffre l’effort nécessaire à environ 50 milliards d’euros par an, pendant dix ans, un montant qui dépasse largement les enveloppes déjà mobilisées par les instruments européens existants. Thomas Enders et ses coauteurs insistent moins sur le montant que sur la méthode : dépenser cette somme ensemble plutôt que séparément. L’Europe dispose, selon Sparta 2.0, des moyens financiers et technologiques nécessaires. Il lui manque des choix de priorité assumés et une production mutualisée entre États.

SAFE, EDIP, ReArm Europe : l’argent est là

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a présenté le 4 mars 2025 le plan ReArm Europe, depuis rebaptisé Readiness 2030. Il vise à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros pour la défense européenne, principalement via une flexibilité budgétaire accrue laissée aux États membres.

Le règlement SAFE (Security Action for Europe), adopté le 27 mai 2025, permet à la Commission de lever jusqu’à 150 milliards d’euros sur les marchés financiers. Les prêts accordés dans ce cadre peuvent courir jusqu’à 45 ans, avec une période de grâce de dix ans sur le principal. Une condition les distingue des financements classiques : les équipements financés doivent intégrer au moins 65% de contenu européen, et les achats doivent en principe associer au moins trois pays.

La France a signé le 17 juin 2026, en marge du salon Eurosatory, un accord de prêt SAFE de 15,1 milliards d’euros. Il doit financer 35 projets répartis entre armement, recherche et spatial. À cela s’ajoute l’EDIP, le règlement (UE) 2025/2643, adopté le 16 décembre 2025 et entré en vigueur le 30 décembre suivant. Il prévoit 1,5 milliard d’euros pour la période 2025-2027, dont 1,2 milliard pour le programme principal et 300 millions pour un instrument de soutien à l’Ukraine.

Ces montants existent. Rien ne garantit qu’ils suffisent à inverser la courbe mesurée par le SIPRI si aucune préférence industrielle contraignante ne les accompagne.

SCAF, Eurodrone : deux programmes qui coincent

Emmanuel Macron, président de la République, et Friedrich Merz, chancelier allemand, ont officiellement acté, le 8 juin 2026, l’abandon du Système de combat aérien du futur (SCAF), le projet d’avion de combat commun entre la France, l’Allemagne et l’Espagne. Cette décision intervient après l’échec d’une médiation politique lancée au printemps 2026. Le différend opposait Dassault Aviation et Airbus Defence and Space sur le partage industriel et la propriété intellectuelle autour du Next Generation Fighter (NGF).

L’épisode confirme que, sur les programmes les plus sensibles, les intérêts industriels nationaux peuvent l’emporter sur la logique d’intégration européenne, même quand les budgets sont réunis.

L’Eurodrone, porté par Airbus, Dassault et Leonardo, illustre une difficulté différente. Le premier vol de l’appareil est désormais attendu en 2028, l’entrée en service pas avant 2031. La France reste formellement engagée dans le programme, mais elle a gelé toute acquisition immédiate dans sa programmation militaire. Le chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace a déclaré, en 2025, que l’Eurodrone était un « drone d’hier qui pourrait être obsolète demain ».

Les décisions que Bruxelles doit encore prendre

Le HCSP, en croisant ses propres constats avec les données de l’OTAN et du Kiel Institute, dégage quatre pistes concrètes. La première consiste à identifier les segments où une souveraineté stricte est indispensable : cloud de défense, logiciels critiques, communications sécurisées, capteurs, composants sensibles, renseignement spatial, munitions, missiles et systèmes de commandement. Sans cette hiérarchisation, chaque euro supplémentaire dépensé par les Européens reste susceptible de repartir vers un fournisseur américain.

La deuxième piste conditionne l’effort budgétaire déjà engagé à une préférence industrielle européenne réelle, inscrite dans les règles d’achat plutôt que dans les discours. Les mécanismes SAFE et EDIP posent une première base avec leurs seuils de contenu européen. Leur portée dépendra de la manière dont les États membres les appliqueront concrètement, projet par projet.

Le SCAF vient de démontrer les limites d’une gouvernance partagée à parts égales entre pays partenaires. Concrètement, cela signifierait confier la direction technique et industrielle d’un programme à un seul acteur plutôt qu’à plusieurs partenaires de rang égal : l’absence d’un tel arbitrage a précisément bloqué le NGF. Cela suppose aussi, pour certains États, de renoncer partiellement au « retour géographique », ce principe selon lequel chaque pays récupère des contrats industriels proportionnels à sa participation financière, auquel ils restent traditionnellement attachés.

La quatrième piste porte sur le terrain le moins visible mais peut-être le plus déterminant à long terme. Sans souveraineté sur les données, les architectures logicielles, les mises à jour et les infrastructures de cloud, l’Europe restera dépendante des États-Unis même lorsqu’elle assemblera ses plateformes militaires sur son propre sol. Les 23 pays recensés par le FOTI comme utilisateurs de cloud américain pour leurs fonctions de défense n’ont, à ce jour, fixé aucun calendrier commun de bascule vers des solutions européennes.



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