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KNDS devait entrer en Bourse dans les prochaines semaines. Le projet vient d’être suspendu, sans nouvelle date annoncée. Une enquête sur un vieux contrat, un actionnariat partagé entre deux capitales et un désaccord sur le prix se sont greffés, l’un après l’autre, aux explications officielles avancées par le groupe. Pris séparément, chacun de ces éléments aurait pu passer inaperçu.
Le 1er juillet, KNDS a annoncé la mise en attente de son projet d’introduction en Bourse. La décision tombe trois semaines après la présentation officielle du calendrier de cotation, fin juin, qui prévoyait une double entrée à Paris et Francfort autour de la mi-juillet. Le fabricant franco-allemand des chars Leclerc et Leopard invoque des « conditions de marché difficiles » pour le secteur défense. Dans son communiqué, le groupe précise que ses actionnaires « continueront à surveiller de près les conditions des marchés de capitaux et sont prêts à reprendre le processus d’IPO dès que les conditions le permettront ».
L’annonce du 29 juin fixait les termes de l’opération : une offre portant sur environ 20 % du capital, pour une valorisation ciblée entre 12 et 15 milliards d’euros, selon des informations du Financial Times reprises par Euronews. Le média britannique situait la cotation autour de la mi-juillet. Neuf jours séparent cette présentation détaillée et sa suspension.
Le calendrier s’effondre à trois semaines de l’échéance
Le carnet de commandes du groupe s’élevait à plus de 33 milliards d’euros à la fin de l’exercice 2025, porté par la hausse des budgets militaires en Europe depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022. Issu de la fusion entre le français Nexter et l’allemand Krauss-Maffei Wegmann, KNDS fabrique également le canon Caesar. Paris et Berlin présentaient cette IPO comme une priorité industrielle pour 2026, destinée à faire du groupe la vitrine boursière du réarmement du continent.
Un objectif affiché : permettre aux actionnaires historiques de céder une partie de leurs titres tout en ouvrant le capital à des investisseurs institutionnels. La part du capital réellement mise sur le marché, ce que les financiers appellent le flottant, restait limitée à environ 20 %.
Un contrat de 2013 resurgit au pire moment
Le 29 avril, KNDS a confirmé faire examiner par des cabinets externes un accord conclu en 2013, à une époque où la branche allemande du groupe opérait encore sous le nom de Krauss-Maffei Wegmann. Ce contrat porte sur la vente de 62 chars Leopard 2 et de 24 obusiers PzH 2000, pour un montant évalué à environ 1,89 milliard d’euros par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel.
Selon Der Spiegel, cité par Reuters, des commissions de plusieurs millions d’euros auraient été versées à une société de conseil qatarie, des sommes que les enquêteurs examinent comme de possibles pots-de-vin. Le conseil de surveillance de KNDS a mandaté plusieurs cabinets, dont le cabinet d’avocats Freshfields, pour reprendre le dossier et réexaminer les revues effectuées à l’époque des faits.
KNDS a indiqué que l’enquête était « largement avancée », sans être achevée, et qu’« aucun signe ne laisse penser que des employés de KNDS se soient rendus coupables d’actes pénalement répréhensibles » à ce stade. Der Spiegel apporte une précision qui pèse directement sur le calendrier boursier : le cabinet d’audit PwC, chargé de valider les comptes du groupe, aurait suspendu la délivrance de sa certification pour l’exercice 2025 tant que l’enquête ne serait pas close. Or une entreprise ne peut pas entrer en Bourse sans que ses comptes aient été validés par un auditeur indépendant : sans certification, KNDS ne peut donc pas boucler une cotation dans les délais annoncés fin juin.
Aucune poursuite judiciaire n’a été engagée à ce jour. Les investisseurs internationaux qui examinent l’opération intègrent néanmoins cette enquête dans leur évaluation du groupe.
Paris et Berlin scellent un actionnariat inédit
La holding KNDS est aujourd’hui détenue à parts égales par l’État français, via ses structures de participation dans l’armement Nexter et GIAT, et par les familles propriétaires historiques de Krauss-Maffei Wegmann. Un accord politique prévoit qu’après la cotation, la France et l’Allemagne détiennent chacune 40 % du capital, le solde d’environ 20 % constituant le flottant, selon Reuters.
Pour atteindre ce niveau, l’État allemand devra payer plus cher que le simple prix affiché lors de l’introduction en Bourse. Ce surcoût, appelé prime de contrôle dans le jargon financier, rémunère le fait de détenir un pouvoir de décision plus large qu’un actionnaire ordinaire. Les familles allemandes actionnaires, elles, céderont leurs parts dans le cadre de l’IPO.
Un verrou supplémentaire encadre l’accord : pendant les dix années suivant l’introduction en Bourse, aucun des deux États ne pourra descendre sous 30 % du capital sans le consentement de l’autre. Tant qu’il restera au-dessus de ce seuil, chacun conservera un droit de veto sur les décisions stratégiques du groupe, selon Reuters. Le flottant prévu, limité à environ 20 % du capital, réduit d’autant la part de titres réellement échangés sur le marché après la cotation.
Le désaccord de prix qui bloque l’opération
Les premiers scénarios de valorisation, évoqués au printemps dans la presse spécialisée, allaient jusqu’à 20 à 25 milliards d’euros, sur le modèle d’un « Airbus de la défense terrestre ». Les discussions plus récentes, rapportées par le Financial Times et reprises par Euronews, ont ramené la fourchette entre 12 et 15 milliards d’euros.
Reuters, citant le Financial Times, précise que KNDS peine à convaincre des investisseurs d’accepter une valorisation supérieure à 12 milliards d’euros. Certains acteurs de marché estiment que le prix final devrait se situer en dessous de ce seuil. Le principal actionnaire familial allemand refuse, à l’inverse, toute introduction en dessous de 12,5 milliards d’euros.
Cinq cents millions d’euros séparent le plancher accepté par les investisseurs et celui qu’exige l’actionnaire familial allemand. KNDS a suspendu l’IPO le 1er juillet, alors que cet écart de valorisation n’était toujours pas résorbé.
Un secteur porté par les budgets, guetté par la correction
Les budgets militaires ont augmenté dans toute l’Europe depuis 2022, entraînant une hausse des cours de plusieurs groupes de défense cotés. Ces titres ont ensuite connu des phases de correction, avec une sensibilité accrue aux annonces géopolitiques. Bloomberg évoque un mouvement de repli des valeurs défense qui rend l’opération KNDS plus risquée dans son calendrier.
Reuters qualifie la décision du 1er juillet de revers pour l’une des introductions les plus surveillées du secteur, à un moment où certains fonds réduisent leur exposition à la défense malgré la progression continue des budgets militaires nationaux.
Les investisseurs pèsent aujourd’hui plusieurs facteurs à la fois : la dépendance de KNDS aux commandes publiques nationales, la gouvernance partagée entre deux États, l’historique d’exportations vers des pays sensibles, et l’enquête ouverte sur le contrat de 1,89 milliard d’euros. KNDS assure que l’opération est suspendue, non abandonnée. Aucune date de reprise n’a été communiquée.


