Qui menace la France et quels scénarios de guerre Paris prépare réellement ?

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Depuis trente ans, la France faisait la guerre loin de chez elle. Ce temps est officiellement révolu. Un document publié le 14 juillet 2025 a reconfiguré le cadre de référence de toute la défense française, sans que ses implications aient été pleinement mesurées par le débat public. Moscou nommée, Pékin en ligne de mire, le territoire national lui-même intégré dans le périmètre du risque : Paris a changé de logique de guerre, et ce basculement est plus radical que ce que la communication officielle laisse entendre.

Quand Paris change de doctrine de guerre

Le 14 juillet 2025, le gouvernement a publié la Revue nationale stratégique 2025. Ce n’est pas un document de communication. C’est le texte qui oriente l’ensemble des arbitrages militaires, industriels et budgétaires de la France pour les années qui viennent, et il rompt explicitement avec trois décennies de priorité donnée aux opérations extérieures et à la gestion de crise lointaine.

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La Revue fixe onze objectifs stratégiques, parmi lesquels la dissuasion nucléaire, la préparation à un conflit de haute intensité, entendez un affrontement armé majeur entre États avec des pertes massives et des frappes profondes, et le renforcement du pilier européen de l’OTAN, c’est-à-dire la capacité des pays européens à assurer leur propre défense au sein de l’Alliance atlantique sans dépendre exclusivement des États-Unis. La liste est en elle-même un programme. Chacun de ces objectifs pointe vers la même hypothèse de fond : la France doit se préparer à un conflit armé majeur, possiblement sur le continent européen, dans lequel elle serait directement engagée.

Trois ans séparent cette revue de la précédente, publiée en 2022. Cette révision anticipée n’était pas prévue dans le calendrier normal. Elle a été décidée parce que l’environnement stratégique a été jugé suffisamment dégradé pour ne pas attendre.

Le glissement sémantique est net : la France ne parle plus de « gestion de crise », elle parle de « préparation au choc ».

413 milliards : ce que le budget dit que les discours taisent

La Loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413,3 milliards d’euros sur six ans. C’est l’enveloppe la plus importante consacrée à la défense française depuis la fin de la Guerre froide, soit environ 69 milliards par an en moyenne, contre 32 milliards en 2017. Le chiffre est consolidé et voté : il ne s’agit pas d’une projection indicative.

Dans les documents budgétaires disponibles pour 2026, la défense figure parmi les très rares postes bénéficiant d’une hausse marquée de crédits, dans un contexte de contrainte budgétaire généralisée. Cet arbitrage, réarmer malgré la pression sur les finances publiques, dit quelque chose que les textes doctrinaux n’écrivent jamais aussi directement : la priorité accordée au réarmement n’est pas rhétorique.

Les investissements ciblent en priorité les systèmes de commandement et de communication, les munitions longue portée, les capacités spatiales, la cyberdéfense et la remise à niveau des équipements existants. Ce ne sont pas les postes d’une armée conçue pour des interventions légères en Afrique ou au Levant. Ce sont ceux d’une armée qui prépare un affrontement prolongé sur plusieurs fronts simultanés.

Une réserve s’impose. Les projections annuelles très détaillées à l’horizon 2030, souvent reprises dans les commentaires publics, varient selon les documents et les hypothèses macroéconomiques retenues. Le total de 413,3 milliards, lui, est solide. Les montants de fin de période restent conditionnels.

La Russie désignée

En avril 2025, la France a publiquement désigné le groupe de hackers APT28, une unité du renseignement militaire russe, le GRU, comme responsable de plusieurs cyberattaques visant des entités françaises. Cette désignation nominale est un acte politique rare dans la diplomatie française : elle engage la responsabilité de l’État sur une accusation directe adressée à Moscou.

La Revue nationale stratégique 2025 va plus loin encore dans les textes. Elle décrit Moscou comme un acteur engagé dans une logique durable d’hostilité envers l’Europe, combinant menaces militaires, désinformation, sabotage, cyberattaques, espionnage et pression politique. Ce n’est plus le vocabulaire de la compétition stratégique. C’est celui de la confrontation.

Au premier semestre 2025, le ministère des Armées a documenté des campagnes de désinformation russes visant explicitement à affaiblir le soutien français à l’Ukraine et à fracturer la cohésion nationale. Ces campagnes ont été présentées comme coordonnées et délibérées, pas comme des effets collatéraux d’une influence diffuse.

La conséquence opérationnelle est directe. Les armées françaises se réorganisent autour de la capacité à tenir dans un conflit de haute intensité sur le théâtre européen, en coalition et principalement dans un cadre OTAN. Ce n’est plus une option parmi d’autres : c’est le scénario prioritaire pour les cinq à dix prochaines années.

La Chine, l’autre horizon

La France est l’un des rares États européens à posséder des territoires en Indo-Pacifique, Polynésie française, Nouvelle-Calédonie, La Réunion, ainsi qu’une zone économique exclusive, c’est-à-dire un espace maritime où elle exerce des droits souverains, parmi les plus étendues au monde. Des milliers de soldats français y sont déployés en permanence. Pour Paris, un conflit régional impliquant la Chine ne serait donc pas un événement de portée purement lointaine.

La Revue 2025 présente Pékin comme une puissance qui transforme en profondeur les équilibres mondiaux, par la compétition technologique, les dépendances industrielles héritées des décennies de mondialisation, la projection dans le cyberespace et les routes maritimes, et le risque d’escalade autour de Taïwan.

Sur ce dernier point, les textes officiels français maintiennent une position délibérément ouverte. Paris n’a pas décidé ce qu’elle ferait si une guerre éclatait entre la Chine et les États-Unis autour de Taïwan. L’objectif affiché est de protéger les territoires, les populations, les flux maritimes et les infrastructures françaises, sans engagement automatique aux côtés de Washington.

La Chine structure la réflexion française à dix ou vingt ans. Pas à deux ou cinq.

Iran, Corée du Nord : deux foyers qui s’aggravent

L’Iran reste identifié par les services français comme un facteur majeur de déstabilisation régionale, avec des conséquences directes sur les intérêts de Paris : sécurité des navires en mer Rouge et dans le Golfe persique, approvisionnements énergétiques, engagement diplomatique au Moyen-Orient. La préoccupation porte sur le programme nucléaire iranien, l’extension des affrontements dans la région et la capacité de Téhéran à agir par l’intermédiaire de groupes armés alliés, Hamas, Hezbollah, milices irakiennes.

La Corée du Nord occupe une place différente dans l’analyse. Depuis 2024, Pyongyang livre des munitions à la Russie et procède à des transferts technologiques militaires documentés. Ce partenariat fait du régime nord-coréen un facteur direct d’aggravation du conflit en Ukraine, et donc une variable qui pèse sur la sécurité européenne. En parallèle, la Corée du Nord a poursuivi ses essais balistiques et nucléaires : le premier essai atomique remonte à 2006, et les capacités du pays n’ont cessé de progresser depuis, malgré les sanctions internationales.

Ces deux pays, pris séparément, ne menacent pas directement le territoire français. Leur poids tient à ce qu’ils ajoutent à un paysage stratégique déjà saturé : plusieurs foyers de crise actifs en même temps, susceptibles de s’enchaîner ou de s’alimenter mutuellement. À quoi s’ajoute la menace terroriste, qui n’a pas disparu. Les données disponibles pour 2025 confirment un niveau élevé de menace djihadiste sur le territoire français, avec l’État islamique au Khorassan, la branche afghane du groupe, identifié comme priorité par les services de renseignement intérieurs.

Les guerres que la France répète

L’exercice Orion 26 est le plus grand entraînement interarmées organisé par les armées françaises depuis la fin de la Guerre froide. Il est conçu pour tester la capacité de la France à commander et à combattre aux côtés de ses alliés dans un conflit long, dur et simultané sur plusieurs espaces : terrestre, aérien, maritime, spatial et numérique. Ce n’est pas un exercice de routine. C’est un test grandeur nature du nouveau modèle d’armée.

Le scénario qui oriente l’ensemble de la préparation est celui d’une guerre de haute intensité en Europe. C’est lui qui détermine les volumes de munitions à stocker, les effectifs à former, les équipements à acquérir. Orion 26 en est l’expression la plus visible.

Derrière ce scénario principal, la Revue 2025 envisage explicitement qu’un conflit extérieur s’accompagne d’attaques sur le territoire national lui-même. Des cyberattaques sur les réseaux électriques ou ferroviaires, des opérations de sabotage contre des barrages ou des câbles sous-marins, des campagnes de manipulation de l’information visant à diviser l’opinion publique : tout cela formerait un second front. La défense nationale ne se limiterait plus aux armées, elle impliquerait les collectivités locales, les grandes entreprises d’infrastructure et l’ensemble des administrations de l’État.

Un troisième scénario couvre l’Indo-Pacifique : tenir les positions françaises dans la zone et protéger les territoires ultramarins en cas de crise autour de Taïwan. Enfin, le flanc sud. Entre 2022 et 2024, la France a été contrainte de retirer ses forces du Mali, du Burkina Faso et du Niger, après que des juntes militaires arrivées au pouvoir par coups d’État ont exigé son départ. L’opération Barkhane, qui mobilisait jusqu’à 5 000 soldats français au Sahel pour combattre les groupes djihadistes, n’a pas de successeur désigné. Paris cherche désormais à maintenir une présence militaire plus légère sur le continent africain, dans des pays encore disposés à l’accueillir, tout en surveillant de près les retombées sécuritaires de l’instabilité sahélienne sur l’Europe.

Ce qu’aucun texte ne résout encore

La Revue nationale stratégique 2025 identifie l’économie de guerre comme un objectif à part entière. Concrètement : être capable de faire tourner les usines d’armement à plein régime en cas de conflit prolongé, de reconstituer rapidement des stocks de munitions épuisés, et de maintenir des approvisionnements critiques même sous pression ennemie. Cet objectif est formulé. Il n’est pas encore atteint.

La revue fixe également la résilience de la nation parmi ses priorités, autrement dit la capacité de la société française à fonctionner, à tenir et à se défendre si la guerre venait à la toucher directement. Les plans existent dans les textes. Leur traduction en exercices civils, en formation des élus locaux, en préparation des entreprises stratégiques et en information des citoyens reste très en retrait de l’ambition affichée.
L’armée française progresse en équipements et en entraînement. La société civile, elle, n’a pas encore été mise en ordre de marche pour ce que la Revue 2025 lui demande de faire en cas de crise majeure.



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