« Airbus nous a dit de partir », accuse Dassault

Le PDG de Dassault Aviation, Eric Trappier, accuse publiquement Airbus de vouloir exclure son groupe de l'Eurodrone, programme de drone déjà marqué par des années de retard.

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Un PDG qui accuse publiquement son partenaire industriel de vouloir l’écarter, devant les sénateurs, sans détour ni précaution de langage : la scène ne s’était pas produite depuis des années entre deux géants de l’aéronautique européenne.

Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, était auditionné sur l’état d’avancement de l’Eurodrone ce mercredi par la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat , un programme européen de drone de surveillance à moyenne altitude et longue endurance, dit MALE. La question portait sur le calendrier du programme. La réponse a porté sur autre chose. « Pour nous, c’est très simple. Airbus nous a dit de partir », a déclaré Eric Trappier devant les sénateurs.

La phrase confirme des informations circulant depuis la mi-juin dans plusieurs médias, selon lesquelles Dassault et Airbus négocient en coulisses la répartition des tâches industrielles sur l’Eurodrone. Jusqu’ici, aucun des deux groupes n’avait confirmé publiquement l’ampleur du différend. « Nous ne sommes pas d’accord et nous sommes donc en discussion pour comprendre pourquoi nous sommes exclus », a ajouté le dirigeant. Une phrase, puis une autre, plus sèche encore : « Je ne peux pas vous en dire plus sur l’état du programme, car les relations sont rompues au niveau du programme. »

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Une part de travail rabotée, en cause

Le conflit ne porte pas sur un principe abstrait. Il porte sur des sous-ensembles précis, confiés initialement à Dassault dans le domaine des commandes de vol électriques de l’appareil, les systèmes qui pilotent ses mouvements en vol. Cette part de travail se réduit, et c’est cette réduction que l’industriel français conteste.

Le mécanisme qui l’explique s’appelle le retour géographique. Dans les programmes multinationaux comme l’Eurodrone, la charge industrielle confiée à chaque entreprise reflète la contribution financière de son pays d’origine. Moins la France commande d’appareils, moins ses industriels obtiennent de travail sur la chaîne de production. Paris a révisé à la baisse sa participation au programme. Dassault en paie la facture industrielle.

Airbus, qui pilote la répartition des tâches au sein du consortium, n’a proposé à ce stade aucune contrepartie industrielle à Dassault. Sollicité sur les propos d’Eric Trappier, le groupe n’a pas souhaité commenter dans l’immédiat. Il renvoie à des déclarations antérieures de ses dirigeants, qui évoquaient au printemps la poursuite du programme « dans un cadre un peu différent ». D’un côté, une accusation nominative et datée. De l’autre, une formule générale prononcée plusieurs semaines plus tôt.

Après le SCAF, un second front s’ouvre

Le 8 juin, Emmanuel Macron et le chancelier allemand Friedrich Merz ont acté ensemble l’arrêt du Système de combat aérien du futur, le SCAF. Ce programme d’avion de chasse de nouvelle génération, porté par la France, l’Allemagne et l’Espagne, s’est effondré après des années de tensions entre les industriels chargés de le construire, au premier rang desquels Dassault et Airbus. Les deux dirigeants ont annoncé ne plus poursuivre la construction d’un avion de combat commun.

Côté allemand, la réponse n’a pas tardé. Un consortium mené par Airbus a présenté un projet concurrent baptisé « Team Gen 6 », destiné à préparer un chasseur de sixième génération sous leadership principalement allemand, sans Dassault. Trois semaines plus tard, l’accusation d’Eric Trappier ouvre un second dossier de discorde entre les deux groupes.

Paris a coupé les crédits en avril

Le 8 avril, le gouvernement français a présenté une actualisation de la Loi de programmation militaire 2024-2030. Le texte prévoit des moyens supplémentaires pour les armées à l’horizon 2030. Il acte aussi la suppression des crédits destinés à l’achat de systèmes Eurodrone, ainsi que l’abandon du drone tactique Patroller.

Le ministère des Armées justifie ce choix par l’inadéquation du drone MALE européen aux besoins de la guerre de haute intensité, telle que les conflits récents l’ont révélée aux états-majors. La priorité budgétaire va désormais à une nouvelle génération de drones plus légers, plus rustiques et moins coûteux.

Le texte ne prononce pas l’abandon du programme au niveau européen. Il acte un retrait des financements d’achat français jusqu’en 2035, tout en maintenant une participation institutionnelle destinée à ne pas fragiliser les partenaires du programme. Cette révision budgétaire donne à Airbus, gestionnaire de la répartition industrielle du programme, la justification qu’il invoque pour réduire la part confiée à Dassault.

Cinq ans de retard, déjà

L’Eurodrone a été lancé en 2016 par Airbus, Dassault et Leonardo, pour le compte de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne. Sa mise en service était prévue autour de 2025. La revue critique de conception n’a été franchie qu’en 2025, et la construction du premier prototype vient tout juste de commencer.

Plusieurs sources industrielles évoquent désormais un premier vol autour de 2027, pour une capacité opérationnelle attendue au début des années 2030. Cinq années séparent ainsi le calendrier initial de la trajectoire réelle du programme.

Le retard s’accompagne d’un doute plus profond sur la pertinence de l’appareil. Conçu au début des années 2010 comme équivalent européen du Reaper américain, l’Eurodrone affronte aujourd’hui la comparaison avec des plateformes plus compactes et plus rapidement déployables, inspirées des modèles turc ou israélien. Les états-majors européens jugent désormais ces plateformes plus adaptées aux besoins des conflits actuels. Airbus attribue une partie de ce retard aux arbitrages français, sans jamais évoquer sa propre gestion de la répartition des tâches entre les trois industriels du consortium.

Dassault veut être dédommagé

Le contrat Eurodrone est porté par l’OCCAr, l’agence intergouvernementale chargée des grands programmes d’armement européens, pour le compte des quatre États participants. Il repose sur un engagement financier collectif : le coût unitaire de chaque appareil dépend du volume total commandé par l’ensemble des pays.

Un retrait prolongé des commandes françaises renchérit mécaniquement la facture pour l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. Plusieurs analyses évoquent un risque de pénalités contractuelles en cas de sortie unilatérale de la France, ainsi qu’un coût en crédibilité pour Paris dans les grands programmes de défense européens.

C’est dans ce cadre juridique contraint que Dassault a adressé sa demande directement à Airbus, chef de file industriel du programme. Le groupe estime que la révision de la répartition des tâches, consécutive au désengagement budgétaire français, doit donner lieu à une compensation. Il ne s’agit pas seulement d’argent : Dassault chiffre aussi la perte de compétences et de savoir-faire industriel que représenterait son éviction des sous-ensembles qui lui étaient confiés.

Paris prépare déjà l’après-Eurodrone

La LPM actualisée ne se limite pas à retirer des crédits. Elle en réoriente une partie vers une filière naissante de drones souverains, portée par des industriels et des PME françaises. Deux programmes reviennent régulièrement dans les études spécialisées, Aarok et Enbata, aux côtés d’autres projets plus confidentiels comme EyePulse.

L’ambition affichée diffère radicalement de celle de l’Eurodrone : des plateformes plus légères, moins coûteuses, produites en nombre suffisant pour saturer un adversaire équipé de défenses sol-air modernes. Les retours d’expérience de la guerre en Ukraine nourrissent directement cette doctrine.



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