La guerre froide Dassault-Airbus vire au conflit financier

Après l'abandon du SCAF, Dassault et Airbus s'affrontent sur l'Eurodrone. L'avionneur français exige un dédommagement pour les parts de travail perdues suite au retrait français du programme.

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Alors que le programme de drone européen accuse onze ans de retard sans un seul vol, Dassault Aviation exige d’Airbus une réparation financière pour les parts de travail perdues après le retrait des acquisitions françaises. La demande, inédite et révélée par Reuters, surgit au pire moment : les deux groupes viennent d’enterrer ensemble le chasseur de combat SCAF. Celui qu’un rapport allemand désignait encore en décembre 2024 comme responsable de retards sur le programme est aujourd’hui celui qui présente la facture.

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Ce que Dassault réclame à Airbus

Trois sources proches du dossier ont confirmé à l’agence Reuters que Dassault Aviation a demandé à Airbus une compensation partielle pour les investissements engagés sur le programme Eurodrone que l’avionneur risque de ne pas récupérer. Le litige porte sur la réduction mécanique de la part de travail allouée aux industriels français, consécutive à la décision de Paris de sortir de ses achats prévus dans le programme. Dassault est responsable, sur ce drone, des systèmes de commande de vol et de communication mission, deux briques technologiques critiques dont le périmètre se contracte à mesure que la commande française disparaît.

Airbus, chef de file du programme, n’a pas répondu directement. Le groupe européen s’est retranché derrière une déclaration faite en avril par son PDG Guillaume Faury, selon laquelle le programme allait « très vraisemblablement avancer dans une configuration légèrement différente » après le changement de position du ministère français des Armées. Dassault a refusé tout commentaire et renvoyé les questions vers Airbus. Le ministère des Armées français n’a pas répondu dans l’immédiat.

Le 8 avril 2026, Paris signe sa sortie

La décision qui est à l’origine du litige a été actée en Conseil des ministres le 8 avril 2026, lors de la mise à jour de la Loi de programmation militaire 2024-2030. Le texte est explicite : « le besoin militaire de capacité MALE de théâtre a été réorienté pour saisir l’opportunité présentée par l’émergence d’une filière souveraine de drones de théâtre de moindre coût ». La France ne commande plus d’Eurodrone. Elle reste formellement partie au contrat signé avec l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAR), mais les négociations de sortie contractuelle sont en cours avec ses partenaires.

La ministre des Armées Catherine Vautrin avait déclaré que le programme « ne progresse pas de manière satisfaisante ». Le général Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, avait été plus direct encore, qualifiant l’Eurodrone de « drone d’hier ». Dans la même LPM, le drone Patroller de Safran a également été abandonné, signal que le pivot doctrinal dépasse un simple arbitrage budgétaire.

Le retrait français a un prix pour ceux qui restent. L’Allemagne, l’Italie et l’Espagne devront absorber un surcoût estimé à plus de 700 millions d’euros pour poursuivre le programme à trois. En vertu du principe européen de répartition économique des travaux, dit geo-return, la sortie française entraîne mécaniquement une réduction des commandes allouées aux industriels français, au premier rang desquels Dassault. C’est précisément cette perte que l’avionneur entend faire compenser par Airbus.

Onze ans, 7,1 milliards, toujours pas de vol

Le contrat Eurodrone a été signé en février 2022 entre Airbus et l’OCCAR. Il porte sur le développement et la production de vingt systèmes, soit soixante vecteurs aériens et quarante stations sol, pour un montant total de 7,1 milliards d’euros. La répartition initiale prévoyait sept systèmes pour l’Allemagne, cinq pour l’Italie, quatre pour la France et quatre pour l’Espagne, avec des options portant la commande potentielle à vingt-six systèmes.

Premier vol attendu mi-2027. Entrée en service repoussée aux années 2031-2032 au mieux, plus d’une décennie depuis le lancement du programme, sans avoir quitté le sol une seule fois. En octobre 2025, la Critical Design Review a été franchie avec succès, clôturant la phase de conception et ouvrant la voie à la production des prototypes. C’est le seul jalon positif récent.

Les tensions ne datent pas de 2026. Dès 2019, des sénateurs français qualifiaient l’Eurodrone de « lourd et coûteux » et pointaient des désaccords persistants sur les spécifications. En décembre 2024, un rapport du ministère allemand de la Défense a nommément mis en cause « des problèmes concernant le travail de Dassault ». L’avionneur avait vigoureusement contesté ces accusations. Airbus avait tenté de dédramatiser.

C’est dans ce contexte que la demande de compensation de Dassault prend une dimension particulière. La société désignée neuf mois plus tôt comme responsable de retards est aujourd’hui celle qui exige des dédommagements de celui qui l’accusait.

Aarok, Enbata, EyePulse : le pivot français

En quelques années, trois programmes de drones MALE souverains ont émergé en France, là où l’Eurodrone n’a produit aucun vol en plus d’une décennie.

L’Aarok, développé par Turgis & Gaillard, a effectué son premier vol le 9 septembre 2025 sur l’aérodrome de Blois-le-Bray. Aura Aéro a levé 50 millions d’euros pour son drone Enbata le jour même de l’annonce du retrait français, Safran Corporate Ventures figure au capital, et vise un premier vol fin 2026. Daher et Thales ont réalisé le premier vol autonome de leur EyePulse en décembre 2025, moins de six mois après le lancement du développement. La Direction générale de l’armement a engagé des contrats avec ces trois industriels dans le cadre d’un programme d’évaluation de démonstrateurs MALE.

La guerre en Ukraine a accéléré cette bascule. Les drones bon marché déployés en masse dans le Donbass ont démontré une efficacité que les programmes lourds et longs ne peuvent pas reproduire à ce coût. La DGA a formalisé ce virage doctrinal dans la LPM avant que Berlin, Rome ou Madrid n’aient modifié leurs propres commandes.

La réclamation de Dassault n’en est pas simplifiée pour autant. C’est l’État français qui a décidé de sortir du programme, pas Airbus. Dassault adresse sa demande de compensation au maître d’œuvre industriel, non à Paris, un choix juridique dont la solidité reste à établir.

Deux programmes, une même rupture

Le 8 juin 2026, Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont conjointement annoncé l’abandon du SCAF, le chasseur de combat de sixième génération franco-allemand lancé au sommet de Meseberg en 2017. Ils ont constaté l’impossibilité pour Airbus et Dassault de s’entendre sur la gouvernance du programme. La médiation organisée pour tenter de le sauver avait officiellement échoué le 19 avril 2026. Le litige sur l’Eurodrone a éclaté la même semaine.

Éric Trappier, PDG de Dassault, avait prévenu. Lors de la publication des résultats annuels le 4 mars 2026, il avait déclaré qu’Airbus « ne veut pas travailler avec Dassault » et averti que le SCAF serait « mort » si les positions ne changeaient pas. Devant le Sénat, le 25 juin 2025, il avait été plus direct encore : « Est-ce que je sais faire un avion de combat de sixième génération, de A à Z en France ? Je le redis, la réponse est oui. »

Du triptyque franco-allemand de 2017, SCAF, Eurodrone et char MGCS, il ne reste debout que le MGCS, dont une société commune associant KNDS France, KNDS Allemagne, Rheinmetall et Thales a été créée le 10 avril 2025. Le SCAF est abandonné. L’Eurodrone est en litige.

Une source proche du dossier a indiqué que les discussions sur les deux programmes impliquant Dassault et Airbus étaient formellement distinctes, mais « psychologiquement et politiquement » liées. La distinction est nette sur le plan juridique. Elle l’est moins dans les bureaux où les deux négociations se déroulent en parallèle, entre les mêmes acteurs, avec les mêmes ressentiments.

L’Eurodrone a franchi sa Critical Design Review en octobre 2025. Le SCAF n’avait pas encore volé. Renégocier les parts industrielles d’un programme dont les prototypes entrent en production engage des montants sans commune mesure avec la dissolution d’un accord encore en phase amont. Dassault le sait. Airbus aussi.



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