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Pendant que sa flotte de surface essuie des pertes en mer Noire, la Russie creuse l’écart sous la surface. Un chantier naval arctique, un programme qui ne s’est jamais interrompu, et une marine qui mise sur la profondeur là où les missiles ukrainiens ne peuvent pas la suivre. Ce que Moscou construit à Severodvinsk vise moins l’Ukraine que l’Atlantique Nord.
Severodvinsk, 17 juin
Le 17 juin 2026, le chantier naval Sevmash de Severodvinsk a accueilli la cérémonie de pose de quille du Mourmansk, l’acte officiel qui ouvre la construction d’un bâtiment militaire, avant que celui-ci ne soit physiquement lancé à l’eau, à un stade industriel ultérieur. Les aciers sont assemblés, les premières sections soudées, le calendrier de livraison enclenché.
Le Mourmansk est la neuvième unité du projet 885M, dit Yasen-M. Andreï Tchibis, gouverneur de la région de Mourmansk, a pris la parole lors de la cérémonie pour mettre en avant « la réduction du champ acoustique » du bâtiment ainsi que « l’efficacité de l’armement et des systèmes électroniques » de la classe. Aleksandr Moïseïev, commandant en chef de la marine russe, a indiqué que le programme prévoyait désormais une pose de quille annuelle pour les sous-marins du projet 885, avec une répartition des futures unités entre la flotte du Nord et celle du Pacifique.
Sevmash reste, à ce jour, le seul site russe capable d’assurer l’intégralité du cycle de construction et d’essais des sous-marins à propulsion nucléaire.
Six en service, un en essais, des années de retard rattrapées
Le programme Yasen a démarré dans les années 1990, sur les décombres budgétaires de la marine soviétique. Le premier bâtiment, le Severodvinsk, n’a rejoint la flotte qu’en 2014, avec plus de vingt ans de construction au compteur. Face à ces délais, Moscou a lancé une version améliorée, le Yasen-M, intégrant des systèmes de combat, de détection et de discrétion acoustique modernisés. C’est cette série qui est aujourd’hui en cours de production à Severodvinsk.
À la date du lancement du Mourmansk, un Yasen de première génération et cinq Yasen-M sont en service actif. Le Perm, sixième Yasen-M, achève ses essais et doit intégrer la flotte du Pacifique avant la fin de l’année 2026. Moscou affiche un objectif final de dix à douze unités d’ici le milieu des années 2030, pour remplacer progressivement des sous-marins soviétiques vieillissants, les classes Akula, Sierra et Oscar-II, dont les premiers exemplaires ont été mis en service dans les années 1980.
Les cadences restent lentes par nature. Un sous-marin nucléaire d’attaque mobilise des milliers de composants critiques, des années de main-d’œuvre hautement qualifiée et des budgets que peu d’États peuvent soutenir sur la durée.
Chasseur de porte-avions, lanceur de missiles : un bâtiment à tout faire
Les Yasen-M n’appartiennent pas à la catégorie des sous-marins lanceurs d’engins, ces bâtiments dédiés à la dissuasion nucléaire stratégique qui emportent des missiles balistiques intercontinentaux. Ce sont des sous-marins nucléaires d’attaque polyvalents, capables d’opérer dans plusieurs registres simultanément.
La marine russe les a conçus pour traquer des sous-marins adverses, frapper des bâtiments de surface, tirer des missiles de croisière contre des cibles terrestres en profondeur et interdire l’accès à des zones maritimes contestées, empêcher, concrètement, qu’une flotte ennemie puisse opérer librement dans un secteur donné. Un Yasen-M peut menacer un groupe aéronaval américain ou frapper un poste de commandement terrestre depuis les profondeurs, depuis un bâtiment que les systèmes de détection adverse peinent à localiser.
L’intégration attendue du missile Tsirkon, Zircon dans la translittération française courante, ajoute une dimension supplémentaire. Ce missile est présenté par Moscou comme hypersonique, c’est-à-dire capable de voler à plus de cinq fois la vitesse du son, ce qui réduit considérablement le temps de réaction des défenses adverses. Des tirs d’essai ont été conduits depuis le sous-marin Severodvinsk en 2022. Le Perm est désigné pour être le premier bâtiment à l’emporter en service opérationnel normal, et non plus seulement lors d’essais. Le Mourmansk, lui, n’en est qu’à sa pose de quille : affirmer que toutes les unités récentes disposent déjà de cette capacité serait inexact.
Les performances publiées du Zircon, portée annoncée, vitesse affichée, proviennent quasi exclusivement de déclarations russes. Aucune observation indépendante en conditions de combat réel ne permet de les confirmer. Ce qui est documenté, en revanche, c’est que la combinaison d’un sous-marin à faible signature acoustique et d’un missile de ce type complique significativement les calculs défensifs des flottes de l’OTAN.
L’Arctique et l’Atlantique, pas la mer Noire
Depuis 2022, la flotte de surface russe a payé un prix élevé. Le croiseur Moskva, navire amiral de la flotte de la mer Noire, a été coulé en avril 2022 par des missiles ukrainiens, premier bâtiment de guerre majeur à être détruit au combat depuis la guerre des Malouines. Des frégates ont été endommagées, des installations navales frappées en Crimée. Les sanctions ont perturbé les approvisionnements en composants électroniques et en pièces soumises aux contrôles à l’exportation occidentaux.
La flotte sous-marine a emprunté une autre voie. Moscou l’a maintenue à l’écart des théâtres où ses bâtiments de surface ont été les plus exposés, et continue d’y concentrer une part majeure de son investissement technologique naval. Les deux espaces que la marine russe cible en priorité avec les Yasen-M sont l’Arctique et l’Atlantique Nord. Trop fermée et trop surveillée pour des sous-marins nucléaires d’attaque, la mer Noire n’entre pas dans cette équation.
Moïseïev a confirmé cette orientation en juin 2026 en précisant que les futures unités du projet 885 seraient réparties entre la flotte du Nord, basée sur la péninsule de Kola face à la Norvège, et la flotte du Pacifique. La flotte du Nord est celle qui menace directement les routes maritimes par lesquelles transitent, en cas de conflit, les renforts et les approvisionnements américains vers l’Europe, un enjeu central pour la cohésion militaire de l’OTAN.
Sevmash sous pression : un seul chantier pour deux programmes lourds
Sevmash construit simultanément, sur le même site, les sous-marins de deux programmes distincts : les Boreï-A, sous-marins lanceurs d’engins porteurs des missiles balistiques Boulava, colonne vertébrale de la composante navale de la dissuasion nucléaire russe, et les Yasen-M. Cette coexistence concentre sur un unique établissement la totalité des arbitrages en matière de main-d’œuvre, de composants critiques et de créneaux d’assemblage.
Le savoir-faire est préservé dans un seul lieu, transmis, accumulé, mais tout retard sur la chaîne d’approvisionnement, toute pénurie de composants soumis aux sanctions, toute tension sur le recrutement de techniciens qualifiés se répercute immédiatement sur l’ensemble des chantiers en cours. La centralisation protège autant qu’elle expose.
Dans une économie de guerre où les dépenses militaires ont franchi 6 % du PIB en 2024 selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, maintenir le rythme d’un sous-marin nucléaire par an exige des arbitrages budgétaires constants. Moscou a posé la quille du Mourmansk. Reste à savoir à quel rythme réel elle pourra armer, tester et soutenir dans la durée les unités qui suivront, dans un pays dont l’économie finance simultanément une guerre terrestre de grande ampleur.


