Propagande russe en prime time : qui protège Xenia Fedorova ?

Depuis CNews, Xenia Fedorova diffuse le lexique du Kremlin et attaque des alliés de l'OTAN. Enquête sur une opération d'influence que la France n'a jamais su arrêter.

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Une opérative identifiée comme propagandiste par le Quai d’Orsay siégeait le 21 mai dernier au déjeuner de lancement d’un cercle de réflexion politique organisé par Vincent Bolloré, en vue de la présidentielle de 2027. Autour de la table : une ministre en exercice, un ancien chef d’état-major des armées, un conseiller de Jordan Bardella. Xenia Fedorova n’est plus seulement présente dans les médias grand public, elle est présente dans les dîners qui précèdent les élections.

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Le 21 mai, au siège de Vivendi

Le 21 mai 2026, Xenia Fedorova siégeait au siège parisien de Vivendi pour le déjeuner inaugural de l’« Institut de l’Espérance ». Ce groupe de réflexion politique, financé par Vincent Bolloré et conçu pour peser sur le débat public avant la présidentielle de 2027, réunissait ce jour-là Annie Genevard, ministre de l’Agriculture en exercice, le général Pierre de Villiers, ancien chef d’état-major des armées, un proche conseiller de Jordan Bardella et plusieurs figures des milieux économiques chrétiens conservateurs. Le Quai d’Orsay qualifie publiquement Fedorova de « propagandiste patentée » servant « la soupe de Vladimir Poutine ». Personne, semble-t-il, n’a jugé utile de le signaler avant le repas.

Sur CNews, ses interventions du mercredi soir rassemblent jusqu’à 230 000 téléspectateurs. Elle tient par ailleurs une chronique régulière sur Europe 1, collabore à l’hebdomadaire JDNews, présente l’émission « Lumières orthodoxes » sur Canal+ et a publié un ouvrage chez Fayard. Le passage de RT France, chaîne d’État russe interdite dans l’Union européenne depuis 2022, à l’écosystème médiatique de Bolloré ne l’a pas marginalisée. Il l’a installée.

Paris, 2017 : le visa accordé, la menace nommée

Xenia Fedorova est arrivée en France en 2017, mandatée par Margarita Simonian pour fonder la déclinaison française de RT. Simonian dirige RT depuis sa création : la chaîne est financée par le budget fédéral russe et placée sous la tutelle directe du gouvernement de Vladimir Poutine, dont Simonian est une proche personnelle. Fedorova, fille d’un officier de l’Armée rouge et d’une journaliste de la presse soviétique, a été formée aux relations internationales. Elle maîtrise le russe, l’allemand, l’anglais et le français.

En avril 2017, les autorités françaises lui ont accordé un « passeport talent », titre de séjour réservé aux personnalités étrangères dont la venue est jugée utile à l’économie ou au rayonnement du pays, en sa qualité de mandataire sociale de RT France. Trente jours plus tard, le 29 mai 2017, Emmanuel Macron recevait Vladimir Poutine au château de Versailles. Lors de la conférence de presse commune, il a qualifié RT et Sputnik d’« organes d’influence, de propagande et de propagande mensongère », dénonçant leur production de « contrevérités infamantes ».

La menace était donc nommée, datée, formulée par le président de la République en personne. Aucune procédure de retrait du titre de séjour n’a été engagée entre 2017 et 2022.

L’interdiction européenne de RT a accéléré la mutation

En février 2022, la Russie envahissait l’Ukraine dans sa totalité. L’Union européenne a interdit RT dans les semaines suivantes pour « actions de propagande continues ». Pour Fedorova, cette décision a fonctionné comme un accélérateur.

Sous la protection éditoriale du groupe Bolloré, elle a obtenu des tribunes sur CNews, Europe 1, Canal+ et dans la presse écrite en quelques mois. RT touchait un public déjà acquis à la défiance envers les médias occidentaux et identifiait clairement son origine. CNews et Europe 1 atteignent un auditoire plus large, moins filtré, qui consomme du commentaire politique ordinaire : l’audience de 230 000 téléspectateurs le mercredi soir sur CNews n’avait pas l’équivalent sur RT France.

Bruno Clermont limogé par texto, Victor Eyraud écarté

Le 5 mars 2026, le général de l’armée de l’air Bruno Clermont a reçu un texto. En quatre ans de collaboration avec CNews comme consultant défense, il avait régulièrement analysé les conflits en cours. Ce jour-là, sa collaboration était terminée. La semaine précédente, il avait déclaré sur l’antenne que « les forces israéliennes et américaines ont obtenu en quatre jours la supériorité aérienne que les Russes n’ont pas été capables d’obtenir en quatre ans ». Cette analyse contredisait directement le discours que Fedorova tient chaque semaine sur la même chaîne.

Le journaliste politique Victor Eyraud a subi le même sort, définitivement écarté de l’antenne après avoir confronté Fedorova sur le plateau. Un ancien contributeur de CNews a décrit l’atmosphère dans les locaux : « Dark Vador qui entre dans la pièce, il ne faut pas parler. »

Ces deux évictions ne désignent pas une personne, elles documentent une mécanique. On ne retire pas un consultant de défense après quatre ans de bons et loyaux services pour une analyse tactique, sauf si quelqu’un a signifié que cette analyse posait problème. Sur les sujets touchant à la Russie ou à l’Ukraine, les plateaux de CNews ne produisent plus la contradiction que permettait la présence d’experts militaires indépendants.

« Opération spéciale », « coup d’État », « réunification »

Sur CNews et Europe 1, Fedorova emploie un vocabulaire cohérent et stable depuis 2022. L’invasion de l’Ukraine est désignée par les termes « opération spéciale », conformément à la terminologie officielle du Kremlin. La révolution ukrainienne de 2014 est qualifiée de « coup d’État ». L’annexion de la Crimée par la Russie cette même année devient une « réunification ». Sur la question des responsabilités, elle a déclaré que « c’est l’Occident qui a décidé de prolonger ce conflit ».

Le 9 mai 2026, date anniversaire de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie choisie avec soin dans ce registre, Fedorova a accusé sur CNews la Lettonie de « glorifier » le nazisme. Membre de l’Union européenne et de l’OTAN depuis 2004, la Lettonie est l’un des pays d’Europe centrale et orientale qui partagent une frontière ou une proximité immédiate avec la Russie et constituent, à ce titre, le point d’appui avancé de l’Alliance atlantique face à Moscou. L’historienne Una Bergmane a indiqué que cette accusation reproduit « un vieux récit bien rodé de propagande russe et soviétique » visant à délégitimer les États baltes depuis leur indépendance. Ce récit est le même que celui utilisé pour justifier, en février 2022, l’invasion de l’Ukraine au nom de la « dénazification ». Aucun responsable de CNews n’a formulé de mise au point à la suite de cette émission.

Dix ans de carte de résident, zéro sanction de l’Arcom

Pendant que Fedorova élargissait chaque année son emprise sur les antennes françaises, le ministère de l’Intérieur et la Préfecture de police de Paris lui accordaient, en 2024, une carte de résident d’une validité de dix ans. La même année, des milliers de demandes de titres de séjour ont été refusées au motif de menaces à l’ordre public. Laurent Nuñez, préfet de police de Paris à cette période, a indiqué que ce renouvellement relevait du « plein droit », un automatisme purement « administratif » qui n’est jamais remonté à l’échelon politique décisionnel.

Plusieurs eurodéputés, dont Valérie Hayer, présidente du groupe Renew Europe au Parlement européen, ont saisi l’Arcom, le régulateur français de l’audiovisuel, à plusieurs reprises pour dénoncer l’alignement des interventions de Fedorova sur la propagande du Kremlin. Aucune sanction n’a été prononcée à ce jour. Le Quai d’Orsay s’est résolu à qualifier Fedorova de « propagandiste patentée » sur un compte de diplomatie numérique, en réponse directe à l’une de ses déclarations publiques.

Entre 2017 et 2026, le président de la République a nommé la menace à Versailles, les régulateurs l’ont documentée, les diplomates l’ont moquée. Le ministère de l’Intérieur lui a accordé dix ans de séjour.

« Liberté d’expression » : l’argument du groupe Bolloré

Arnaud Lagardère, Gérald-Brice Viret et Maxime Saada, dirigeants des entités du groupe concernées, ont justifié la présence de Fedorova dans leurs médias au nom de la « liberté d’expression ». Aucun n’a publiquement mentionné les mandats d’arrêt émis par la Cour pénale internationale contre Vladimir Poutine depuis mars 2023, ni la qualification officielle de RT comme organe de propagande d’État par les institutions européennes.

Le 21 mai 2026, Fedorova siégeait à la table de l’Institut de l’Espérance aux côtés d’Annie Genevard, de Pierre de Villiers et d’un conseiller de Jordan Bardella. Neuf ans après l’octroi d’un passeport talent à la mandataire sociale de RT France, c’est là qu’en est l’opération.



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