24H du Mans : à qui profite vraiment la course ?

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La 94e édition s’ouvre sur deux signaux inhabituels : un musée entièrement reconstruit et une identité de marque inédite en soixante-trois ans d’histoire. L’Automobile Club de l’Ouest, association fondée en 1906, gère aujourd’hui un modèle commercial que les plus grands groupes privés du sport lui envieraient. La montée en gamme est documentée, chiffrée, délibérée. Ce qu’elle coûte à l’âme populaire de l’événement, personne au Mans ne le dit encore clairement.

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Le 28 mai 2026, vingt jours avant le départ de la course, le M24 – Musée du Sport Automobile – a ouvert ses portes sur le circuit sarthois. Ses 8 600 mètres carrés et ses 20 millions d’euros d’investissement remplacent un établissement datant de 1961. Le partenariat avec Richard Mille, via la société MACO, a rendu l’opération possible. L’ambition déclarée : 300 000 visiteurs par an, à 20 euros l’entrée adulte.

Quelques jours plus tard, l’Automobile Club de l’Ouest dévoilait une nouvelle identité de marque mondiale. Elle a été conçue avec frog, part of Capgemini, un cabinet dont le métier habituel consiste à conseiller des multinationales sur leur communication et leurs produits numériques. L’identité s’articule autour du principe « Tracez votre légende », baptisé La Trace. Pour repenser l’image d’une course dont la première édition remonte à 1923, l’ACO a donc choisi un partenaire qui travaille ordinairement pour des banques et des constructeurs technologiques.

Ces deux annonces précèdent de trois jours le départ de la 94e édition, fixé au 13 juin à 16 heures. En 2025, la course avait attiré 332 000 spectateurs sur une semaine – un record – avec des billets écoulés en quelques heures après l’ouverture de la billetterie. Le prix du billet semaine passe à 122 euros en tarif plein pour 2026, contre 118 euros l’an passé.

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162 millions d’euros, une semaine, un département

En 2023, année du Centenaire, les 24 Heures du Mans ont généré 162,1 millions d’euros de retombées économiques en France. Quatre-vingt-neuf pour cent de cette somme sont restés dans un rayon de 200 kilomètres autour du circuit. Jean-Pascal Gayant, économiste spécialisé dans le sport, a estimé que l’événement représente « environ 1 % du PIB départemental de la Sarthe directement ou indirectement lié aux 24 Heures » – soit environ 72 millions d’euros par an pour le seul département – le situant entre Roland-Garros et le Tour de France parmi les grands rendez-vous sportifs récurrents français.

Ana Carolina Leperlier, directrice générale du Leprince Hôtel Spa au Mans, a indiqué que la période de course « doit représenter 40 % du chiffre d’affaires annuel » de son établissement, avec des privatisations à des tarifs qu’elle compare elle-même à ceux de Manhattan. En 2023, le seul département de la Sarthe a enregistré 503 252 nuitées, soit 8 % de la totalité de ses nuitées touristiques annuelles concentrées sur deux semaines. La clientèle étrangère a représenté 51 % du total, en hausse de 56 % par rapport à 2022. Un spectateur étranger sur deux passait au minimum quatre jours sur le circuit.

Dans les restaurants du centre-ville, le patron du Bistrot des Jacobins a chiffré ses recettes à « 25 000 à 30 000 euros le jour de la parade des pilotes ». Plusieurs établissements évoquent une multiplication de leur chiffre d’affaires journalier par quatre, cinq ou six pendant la semaine de course. Stéphane Le Foll, maire du Mans, a déclaré que la métropole enregistre environ 450 000 nuitées au total, dont 150 000 pour la seule ville, avec des visiteurs britanniques, espagnols, italiens, américains et allemands.

Entre 2 000 et 2 500 emplois sont liés à l’activité du circuit à l’année, dont 191 salariés en CDI et plus de 80 saisonniers. Pendant la semaine de course, 10 000 personnes sont mobilisées sur place – commissaires, agents de sécurité, logisticiens, personnel médical. Le Technoparc, zone d’activités aux portes du circuit, réunit une trentaine d’entreprises et 600 emplois permanents.

Six piliers pour une association sans actionnaires

L’ACO a été fondée en 1906 et organise la course depuis 1923. Statut : association à but non lucratif. En 2022, ses produits d’exploitation ont progressé de près de 30 % par rapport à 2021, dégageant un résultat net de 2,9 millions d’euros. Pierre Fillon, son président, a déclaré que l’association avait « retrouvé un niveau de performances économiques supérieures à la dernière année normale, à savoir 2019 ».

Six sources alimentent ce résultat : la billetterie, les partenariats avec des sponsors privés, les contrats de diffusion télévisée, les packages d’hospitalité pour entreprises, les produits dérivés et licences de marque, et enfin le tourisme et l’événementiel. L’ACO a construit cette diversification pour éviter que sa santé financière ne dépende du seul mois de juin.

La billetterie monte chaque année : 118 euros en tarif plein en 2025, 122 euros en 2026 pour le billet « Entrée Semaine Course ». Les membres de l’ACO paient 73 euros et bénéficient d’une prévente exclusive – un dispositif qui génère des adhésions récurrentes et fidélise une base de spectateurs d’une édition à l’autre.

L’ACO gère 70 marques déposées. La dénomination « Les 24 Heures du Mans » est protégée depuis 1968, « Le Mans » depuis 1978. Ces marques sont concédées sous licence à des fabricants qui paient un droit pour apposer le logo de la course sur leurs produits. Au moment du Centenaire, 150 contrats de ce type rapportaient « un peu plus d’un million d’euros » à l’organisation. En 2025, la boutique officielle a écoulé plus de 550 000 produits dérivés. L’ACO a réorienté ce portefeuille vers le haut de gamme : des partenariats jugés peu qualitatifs ont été abandonnés, Kappa est devenu l’habilleur officiel avec une collection annuelle en édition limitée.

Rolex depuis 2001, Bosch jusqu’en 2027

Rolex est Partenaire Majeur Exclusif des 24 Heures du Mans depuis 2001. À chaque édition, la marque remet six Cosmograph Daytona aux vainqueurs de la course et aux champions du monde Hypercar. Le partenariat court depuis vingt-cinq ans sans interruption.

L’ACO a constitué autour de ce socle un groupe de Partenaires Premium : TotalEnergies, Michelin, Motul, Goodyear, DHL, CrowdStrike et Bosch. Ce dernier a renouvelé son accord pour les saisons 2026 et 2027. En 2025, Crédit Agricole Personal Finance et Mobility a rejoint le dispositif, aux côtés de partenaires officiels comme MMA et Adecco.

TotalEnergies n’est pas seulement présent sur les panneaux publicitaires du circuit. Le groupe fournit l’Excellium Racing 100, carburant 100 % renouvelable produit à partir de résidus viticoles, utilisé par l’ensemble du plateau du Championnat du monde d’endurance FIA – le WEC – depuis 2022. MMA, du groupe Covéa – dont le siège social est au Mans – a prolongé son partenariat jusqu’en 2028 et a co-financé le centre médical de piste. Un dirigeant du groupe a résumé la démarche sans ambiguïté : « Nous bénéficions des retombées naturelles grâce à la médiatisation de la course. Par ailleurs, nous utilisons les 24 Heures pour convier nos distributeurs et partenaires. »

Plusieurs de ces groupes ont pris des engagements publics de réduction de leur empreinte carbone. Pour eux, associer leur nom à une course qui carbure depuis 2022 à un carburant de synthèse certifié représente un argument que les contrats de sponsoring sportif classiques ne permettent pas de construire. Bosch, Michelin et TotalEnergies ont chacun des objectifs chiffrés sur ce terrain. Leur présence au Mans s’en trouve justifiée différemment qu’il y a dix ans.

Quatorze constructeurs et des budgets en dizaines de millions

L’édition 2026 aligne 62 voitures représentant 14 constructeurs différents : Toyota, Ferrari, Porsche, BMW, Cadillac, Alpine, Peugeot, Lamborghini, Ford. C’est un plateau record. Pour chacun, le budget d’équipe se chiffre en dizaines de millions d’euros par saison.

Le pneu à carcasse radiale de Michelin a été testé au Mans en 1951. Les freins à disque en 1953. L’injection en 1952, le turbocompresseur en 1974, l’hybridation – avec Audi – en 2012. Ces transferts successifs ont ancré dans les directions marketing des constructeurs l’idée que la course est un laboratoire dont les résultats finissent dans les voitures de série. Depuis 2022, le programme MissionH24 développe un prototype à hydrogène, avec l’ambition de préparer le cahier des charges technique de la prochaine génération de voitures du WEC. Plusieurs constructeurs suivent ce programme de près.

Le retour de Ferrari en 2023 a coïncidé avec un afflux de spectateurs italiens, noté publiquement par le maire du Mans. Toyota mobilise les audiences japonaises, Cadillac les américaines, BMW et Porsche l’espace médiatique allemand. Pour les annonceurs présents sur le circuit, le plateau de la course fonctionne comme une carte des marchés où leurs publicités seront vues.

640 rendez-vous professionnels par an sur le circuit

En 2025, le circuit a accueilli 113 000 personnes lors de 640 rendez-vous professionnels – séminaires, congrès, événements clients. Cette activité est indépendante de la semaine de course.

Pendant la course, l’ACO propose aux entreprises des packages tout inclus : espaces décorés aux couleurs de l’entreprise cliente, accès au paddock – la zone de travail des équipes –, invitation sur la grille de départ et le podium, restauration haut de gamme. Sodexo Live! Hospitality commercialise le Le Mans Spirit Club, une formule qui s’étend à l’ensemble des manches du WEC organisées dans l’année : Spa en Belgique, Imola en Italie, Austin aux États-Unis, São Paulo, Bahreïn. Des agences comme Lifevents Group proposent des formules incluant un tour du circuit en hélicoptère et un hébergement privatisé. Le Stade de France est devenu revendeur officiel de ces packages – un canal de distribution sans rapport direct avec l’automobile.

Un dirigeant de MMA a formulé clairement ce que les entreprises achètent : « Nous bénéficions des retombées naturelles grâce à la médiatisation de la course. Par ailleurs, nous utilisons les 24 Heures pour convier nos distributeurs et partenaires. » La course dure 24 heures. Le contrat de relations clients, lui, court toute l’année.

Karting, hôtel, monument préféré des Français

En 2025, le karting des 24 Heures a enregistré plus de 21 000 sessions. Des locations de piste, des écoles de pilotage, des journées privées et des événements corporates complètent un calendrier d’activités que l’ACO cherche à densifier hors de la semaine de juin. En 2024, le Circuit des 24 Heures du Mans a été élu Monument préféré des Français.

Un hôtel 4 étoiles de 104 chambres est en cours de construction sur le circuit, au niveau du virage des Esses de la Forêt. L’ouverture est prévue au printemps 2027. Le projet est porté par la société d’investisseurs privés Virage 5, développé par ADIM Ouest, filiale de VINCI Construction, et conçu par le cabinet d’architecture AW². Il créera 70 emplois permanents. Le site s’inscrit dans le développement du pôle Sud du circuit, aux côtés du Pôle Européen du Cheval, du Golf des 24 Heures et du Parc des Expositions.

L’hôtel, le musée, le karting, l’événementiel d’entreprise : l’ACO a cessé de gérer un circuit pour gérer une destination.

L’Équipe jusqu’en 2029, Eurosport jusqu’en 2030

La chaîne L’Équipe, du groupe Amaury, diffuse les 24 Heures du Mans depuis 2021. En novembre 2025, elle a prolongé son accord avec le WEC jusqu’en 2029. Pour l’édition 2026, plus de 18 heures de direct sont programmées, avec, pour la première fois, la diffusion en direct de l’Hyperpole – la séance de qualification spéciale qui détermine les positions sur la grille de départ.

À l’international, Eurosport couvre l’événement pour environ 200 millions de foyers en Europe, dans le cadre d’un accord avec Warner Bros. Discovery courant jusqu’en 2030. J Sports diffuse la course au Japon, Fox Sports au Mexique, Bandsports au Brésil, DirecTV en Amérique centrale et dans les Caraïbes, SuperSport en Afrique subsaharienne. Un accord pan-asiatique avec Eurosport couvre l’ensemble du continent.

Chaque renouvellement de contrat de diffusion alimente directement les négociations avec les futurs sponsors : la surface médiatique est l’argument commercial le plus simple à produire dans un dossier de partenariat. Les constructeurs attirent des audiences nationales spécifiques – japonaise avec Toyota, italienne avec Ferrari, allemande avec Porsche et BMW, américaine avec Cadillac. Les diffuseurs suivent ces audiences. Les sponsors, eux, achètent l’accès à ces marchés.

122 euros, le CO2 et Squeezie

La billetterie monte chaque année – 118 euros en tarif plein en 2025, 122 euros en 2026. Les hôtels du Mans affichent pendant la semaine de course des tarifs comparables à Manhattan, selon les acteurs de l’hôtellerie locale. Pierre Fillon a formulé la tension devant laquelle l’organisation se trouve : « D’un côté, nous devons préserver l’ADN populaire, sportif et patrimonial de l’événement. De l’autre, nous devons investir en permanence pour accueillir le public, les constructeurs, les partenaires et les médias dans les meilleures conditions. »

L’ACO a obtenu la norme ISO 20121 – certification internationale pour le management responsable des événements – en 2024, ainsi que l’accréditation 3 étoiles de la FIA, la Fédération Internationale de l’Automobile, pour ses performances environnementales. L’organisation s’est fixé l’objectif de réduire ses émissions de CO2 de 30 % à l’horizon 2030. TotalEnergies, Bosch et Michelin ont chacun des engagements publics chiffrés de décarbonation. Maintenir ces partenariats suppose de leur présenter une trajectoire environnementale documentée d’une année sur l’autre.

Le jeu vidéo Le Mans Ultimate, sorti en 2024, cible une génération qui consomme la course sur écran avant d’envisager de la vivre sur circuit. Le partenariat avec le créateur de contenu Squeezie – 20 millions d’abonnés sur YouTube – pour le GP Explorer a attiré 40 000 spectateurs au Circuit Bugatti en 2022, puis 60 000 en 2023. Ces chiffres n’ont pas d’équivalent dans le calendrier habituel de l’événement. Formula E, Extreme E et l’IndyCar Series ciblent le même public jeune et connecté. Le musée à 20 millions d’euros, la nouvelle identité de marque confiée à un cabinet technologique, le partenariat avec le deuxième YouTubeur français : les trois décisions visent le même déficit – une audience plus jeune que l’ACO n’en a encore.



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