Hantavirus : les vrais risques sous-estimés par le gouvernement français

Paris décrète 42 jours de quarantaine et répète « ce n'est pas un nouveau Covid ». Les épidémiologistes pointent 30 ans de sous-diagnostic et un vide vaccinal assumé.

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Une Française rapatriée du navire Hondius est en réanimation à l’hôpital Bichat, à Paris, atteinte du virus des Andes — le seul des 38 hantavirus connus à se transmettre d’humain à humain. Sa létalité dépasse 30 %. Il n’existe ni vaccin ni traitement spécifique. Face à l’émotion, le gouvernement a publié dans la nuit un décret de quarantaine parmi les plus sévères d’Europe, tout en répétant que « ce n’est pas un nouveau Covid » — un message qui occulte des lacunes sanitaires bien antérieures à cette crise.

À bord du Hondius, le virus a devancé les autorités

Le 1er avril 2026, le MV Hondius quittait Ushuaïa avec 147 passagers et membres d’équipage de plus de douze nationalités. Le navire d’expédition de la compagnie néerlandaise Oceanwide Expeditions naviguait sur une route baptisée Atlantic Odyssey, reliant l’Argentine au Cap-Vert via les îles isolées de l’Atlantique Sud : Sainte-Hélène, l’île de l’Ascension, Tristan da Cunha. Un voyage à plusieurs milliers d’euros la place.

Les premiers symptômes sont apparus entre le 6 et le 28 avril : fièvre, troubles gastro-intestinaux, puis pneumonie sévère et syndrome de détresse respiratoire aiguë. Le 2 mai, l’OMS était alertée d’un possible foyer de syndromes respiratoires sévères à bord. Le 6 mai, les autorités sanitaires sud-africaines identifiaient par biologie moléculaire la souche responsable : le virus des Andes.

Cette confirmation était inédite. Pour la première fois dans l’histoire de la santé publique mondiale, une chaîne de transmission interhumaine de cette souche se produisait hors du continent américain, impliquant des ressortissants d’une douzaine de pays. Bilan au 11 mai : 9 cas confirmés, 2 cas probables, 3 décès. Le navire, refoulé au Cap-Vert le 3 mai, avait finalement été autorisé à accoster à Tenerife le 10 mai pour les opérations d’évacuation.

Le problème de traçabilité était déjà irréversible. Le 24 avril, soit dix jours avant que le moindre protocole d’urgence soit activé, 30 passagers avaient débarqué à Sainte-Hélène et s’étaient dispersés dans de nombreux pays. Au total, 161 contacts ont été recensés dans le monde et font l’objet d’un suivi de 42 jours. En France, 22 cas contacts ont été identifiés, dont des passagers ayant transité par Johannesburg et Amsterdam.

Cinq ressortissants français ont été rapatriés le 10 mai par vol sanitaire à l’aéroport du Bourget, avant d’être transférés en isolement strict à l’hôpital Bichat. L’une d’elles présentait des symptômes à l’arrivée. Le lendemain matin, la ministre de la Santé Stéphanie Rist confirmait sur France Inter que son état s’était « malheureusement dégradé cette nuit ». Dans l’après-midi, le Premier ministre Lecornu indiquait sur X qu’elle était « en réanimation dans un état stable ». Les quatre autres compatriotes avaient été testés négatifs.

Un virus qui tue un malade sur trois

Le virus des Andes a été identifié pour la première fois en 1996, dans le village argentin d’El Bolsón. Depuis, des transmissions entre membres d’un même foyer, entre partenaires intimes et entre patients et soignants ont été régulièrement confirmées en Argentine et au Chili. Aucun autre des 38 hantavirus connus ne présente cette caractéristique.

L’INSERM situe le taux de mortalité du syndrome cardio-pulmonaire qu’il provoque entre 30 % et 60 %. Lors de l’épidémie argentine de 2018, le Dr Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à Genève, avait calculé une létalité de 32 %, avec 56 % de formes très graves nécessitant des soins intensifs, et un nombre de reproduction de base de 2,1 cas secondaires par cas avant toute mesure de contrôle. Il a déclaré sur LCI : « La létalité est de l’ordre de 30 à 40 %. Elle nous rapproche plus du virus de type Ebola ou SRAS que du Covid-19 ou de la grippe. »

La période d’incubation peut atteindre six semaines. Un passager infecté peut donc voyager, transiter par plusieurs aéroports et côtoyer son entourage pendant des semaines avant que les premiers signes apparaissent.

Le taux d’erreur de la polymérase du virus des Andes est de 10⁻⁴, soit un niveau équivalent à celui du VIH, nettement supérieur à celui du SARS-CoV-2 (10⁻⁶). Chaque nouveau virus produit porte en moyenne 1,21 mutation, le taux le plus élevé parmi les grands pathogènes. Le séquençage complet de la souche prélevée à bord du Hondius, publié le 8 mai, n’a pour l’instant révélé « aucune mutation particulière associée à une augmentation de transmissibilité ou de virulence ». L’ANRS MIE a précisé que des « analyses phylogénétiques et fonctionnelles complémentaires sont en cours ».

Six mois de prison pour un risque « très faible »

Dans la nuit du 10 au 11 mai, un décret était publié au Journal officiel. Il impose une quarantaine de 42 jours aux cas et cas contacts à risque, calquée sur la période d’incubation maximale du virus des Andes. Le dispositif prévoit une évaluation hospitalière de trois jours, un maintien strict à domicile, et le port du masque FFP2 lors des contacts inévitables. Le non-respect de ces mesures est passible d’une amende de cinquième classe. En cas de récidive : jusqu’à six mois d’emprisonnement.

La porte-parole du gouvernement Maud Bregeon a défendu ces « mesures drastiques » en appelant simultanément à « ne pas créer de panique ».

Dans le même temps, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, répétait que ce n’était « pas un nouveau Covid ». L’ECDC jugeait le « risque pour la population générale de l’Union européenne très faible ». La Commission européenne avait abondé dans le même sens le 7 mai. Sur France 24, le Dr Bruno Mégarbane, chef du service de réanimation de l’hôpital Lariboisière, indiquait que « le risque de contagiosité est proche de zéro ».

Ces affirmations ne sont pas inexactes pour ce qui concerne l’épisode du Hondius pris isolément : la transmission du virus des Andes nécessite des contacts étroits et prolongés, sans commune mesure avec la diffusion aéroportée du SARS-CoV-2. Mais l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Suisse et la Grèce ont opté pour une quarantaine de 45 jours, légèrement supérieure à la durée française. Les États-Unis, en refusant de placer systématiquement en quarantaine leurs ressortissants rapatriés, ont suscité de vives critiques.

L’erreur que les experts jugent déterminante n’est pas française : c’est le retard dans le diagnostic et l’isolement des malades à bord, qui étaient contagieux pendant la phase prodromique, avant même leur hospitalisation. Ce délai, selon plusieurs épidémiologistes, « a certainement conduit à l’épidémie ».

Deux mille cas en France, et personne n’en sait rien

Entre 2005 et 2024, 2 046 cas de fièvres hémorragiques à syndrome rénal ont été diagnostiqués en France métropolitaine, soit une centaine par an en moyenne selon Santé publique France. Entre janvier et mars 2026, 19 cas confirmés avaient déjà été recensés, un chiffre qualifié de « moyenne mensuelle française » par l’ANRS MIE.

Ces chiffres sont très probablement inférieurs à la réalité. Les tests sérologiques permettant de diagnostiquer l’infection ne sont pas pris en charge par l’Assurance maladie pour les patients non hospitalisés, ce qui dissuade les médecins de les prescrire en dehors des formes graves. La quasi-totalité des cas détectés se concentre dans le quart nord-est du pays : Ardennes, Avesnois, massif du Jura, Hauts-de-France, Grand Est, Bourgogne-Franche-Comté. Les auteurs du Bulletin épidémiologique hebdomadaire de Santé publique France admettent eux-mêmes que « l’absence de détection de cas en dehors du nord-est de la France reste une énigme », évoquant la possibilité que la maladie « reste méconnue ou son diagnostic de laboratoire ne soit pas évoqué en dehors de cette zone ».

En 2021, 320 cas avaient été recensés, soit plus du double de la moyenne annuelle. En 2013, 14 cas seulement avaient été détectés, le minimum historique. Les cycles de pullulation des rongeurs réservoirs, directement influencés par les conditions climatiques, commandent ces oscillations.

Santé publique France confirme dans ses données les plus récentes « une extension vers le sud et l’ouest de la zone d’endémie du virus Puumala depuis quelques années ». En Guyane française, 13 cas du virus Maripa, une souche américaine, ont été identifiés entre 2008 et mai 2026. Six se sont révélés mortels. Ce territoire ultramarin est une zone d’endémie active pour les hantavirus américains les plus létaux. Aucune capacité thérapeutique spécifique n’y a été développée.

El Niño, les campagnols et la progression silencieuse

En Bavière, 55 cas de hantavirus ont été recensés dans la seule première moitié de 2025, en lien direct avec une explosion des populations de campagnols roussâtres (Myodes glareolus), le réservoir principal du virus Puumala en Europe centrale. Sur l’ensemble de l’Allemagne, les cas ont doublé sur cette période par rapport à l’année précédente.

En Argentine, la saison épidémiologique 2025-2026 a enregistré 101 cas confirmés, contre 57 la saison précédente et 75 en 2023-2024. L’Organisation panaméricaine de la santé classe désormais l’Argentine comme le pays comptant le plus grand nombre de contaminations au virus des Andes sur le continent américain. Le taux de létalité de cette saison dépasse 31 %, en hausse de dix points par rapport à la précédente. Les experts argentins incriminent directement le phénomène El Niño, qui « a apporté de fortes pluies, un plus grand développement de la végétation constituant la nourriture des rongeurs réservoirs ».

Une étude publiée dans Environmental Research en 2026 modélise à l’échelle pan-européenne les facteurs de risque d’infection par hantavirus, identifiant le changement climatique, la perte de biodiversité et les facteurs socio-économiques comme déterminants principaux.

Le gouvernement français affiche depuis plusieurs années une ambition de pionnier en matière d’approche One Health, intégrant santé humaine, animale et environnementale, et porte à l’international l’initiative Prezode. L’OMSA a rappelé dans un communiqué du 7 mai 2026 que « 75 % des maladies infectieuses émergentes chez l’humain proviennent des animaux » et que « renforcer notre capacité à détecter et surveiller les maladies dans les populations animales constitue un élément fondamental de la prévention ». En France, les pics épidémiques de hantavirus ont jusqu’ici été constatés a posteriori, sans qu’une surveillance systématique des populations de rongeurs réservoirs ait permis de les anticiper.

Pas de vaccin : un choix, pas une fatalité

Aucun vaccin n’est approuvé contre le virus des Andes ni contre les hantavirus nord-américains. Deux vaccins sont disponibles dans le monde, tous deux destinés aux souches asiatiques Hantaan et Séoul, uniquement en Chine et en Corée du Sud, avec une efficacité qualifiée de « modérée ». Quatre candidats vaccins contre le syndrome pulmonaire à hantavirus sont en développement : trois en phase 1 d’essais cliniques, un en phase 2a. La prise en charge des cas graves repose exclusivement sur des soins symptomatiques : oxygénothérapie, ventilation mécanique, dialyse rénale, ECMO.

Le site d’analyse Le Grand Continent a mis en cause les raisons de ce vide dans une analyse publiée en mai 2026 : « L’absence de vaccins et d’anticorps monoclonaux est surtout due à une absence d’intérêt économique. Il n’y a à date pas d’obstacle majeur au développement d’anticorps monoclonaux ou de vaccins. » Les épidémies de hantavirus sont historiquement trop rares et trop localisées pour générer une demande commerciale suffisante.

L’organisation Gavi, dans une analyse publiée en mai 2026, qualifie le risque pandémique du hantavirus de « faible », mais précise que « des épidémies de transmission interhumaine du virus Andes en Argentine et au Chili suggèrent qu’il pourrait évoluer vers une transmission durable entre humains ». Cette hypothèse conditionnelle n’a pas été reprise dans les communications gouvernementales françaises.

L’infectiologue Anne-Claude Crémieux l’a indiqué dans une déclaration au JDD : « Il faut attendre les conclusions de l’enquête épidémiologique pour confirmer que les capacités de transmission de la souche responsable du foyer à bord du navire sont bien celles qu’on connaît pour ce virus. » L’enquête n’est pas close. Les mécanismes exacts de la transmission à bord, ventilation partagée, espaces communs, contacts directs, n’ont pas encore été formellement établis. La quarantaine des passagers du Hondius, elle, prendra fin dans quarante-deux jours.



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