Ce rapport qui accable les pharmacies françaises

Remises contournées, groupements non régulés, villages abandonnés : les inspections d'État ont instruit le dossier à charge que la pharmacie française redoutait depuis dix ans.

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En janvier 2026, l’Inspection générale des affaires sociales et l’Inspection générale des finances ont remis au gouvernement un document que la profession pharmaceutique n’attendait pas avec sérénité. Leurs conclusions sont cinglantes : la rémunération de la chaîne de distribution des médicaments absorbe 51 % des dépenses de l’Assurance maladie pour les médicaments de ville, soit 13,7 milliards d’euros en 2024. Les syndicats de pharmaciens, qui avaient déjà battu le pavé en août 2025 contre une réforme des remises commerciales, parlent désormais de « casus belli ».

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1 036 fermetures en quatre ans

Entre 2020 et 2024, 1 036 pharmacies ont définitivement fermé en France. Parmi elles, 211 étaient la dernière officine de leur commune, dans des villages ou des bourgs ruraux où aucune autre n’a pris le relais. La carte de ces disparitions dessine une France périphérique privée d’un accès de proximité aux médicaments.

Les syndicats tiennent à corriger une image trop exclusivement rurale : 40 % de ces fermetures ont eu lieu dans les grands centres urbains. Le fait ne contredit pas le tableau d’ensemble, il l’élargit.

Sur dix ans, l’excédent brut d’exploitation des officines a reculé de 11 %. La rentabilité globale du secteur a perdu trois points. Ce sont les pharmacies du premier quartile de chiffre d’affaires, les plus petites, les plus fragiles, qui encaissent les coups les plus durs.

Le rapport Igas-IGF a été commandé dans un contexte de tension ouverte. En août 2025, les pharmaciens étaient descendus dans la rue pour s’opposer à la volonté du gouvernement de baisser les plafonds des remises commerciales accordées sur les médicaments génériques. Le document publié en janvier 2026 dépasse largement ce point de friction initial : il ausculte l’ensemble du modèle économique officinal et en prononce un diagnostic sévère.

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La béquille des remises

55 000 euros. C’est le montant moyen des remises commerciales versées chaque année par les laboratoires à une officine. Ce chiffre représente plus de la moitié de l’excédent brut d’exploitation médian d’une pharmacie française. Sans ces versements, le modèle économique de pans entiers du réseau s’effondre.

Le gouvernement avait fixé en 2015 un objectif explicite : décorréler la rémunération des pharmaciens des prix et des volumes de médicaments vendus. Dix ans plus tard, 71 % de leur rémunération reste indexée sur le nombre de boîtes délivrées. L’objectif n’a pas été atteint.

Le plafond légal des remises sur les génériques est fixé à 40 %. Il est contourné. Les industriels ont recours à des « prestations commerciales », des versements qui ne sont pas déclarés au Comité économique des produits de santé, l’instance publique chargée de réguler les prix des médicaments. Au bout de la chaîne, entre 35 % et 67 % du chiffre d’affaires hors taxes des fabricants de génériques repart vers la distribution et ses intermédiaires. L’amplitude de cette fourchette dit, à elle seule, l’état de la transparence dans ce secteur.

Les groupements dans le viseur

90 % des pharmacies françaises adhèrent à un groupement, une centrale de référencement ou une enseigne commerciale qui négocie en leur nom les conditions d’achat auprès des fabricants. Ces structures captent chaque année entre 240 et 680 millions d’euros versés par les fabricants de génériques, selon les estimations du rapport.

Elles ne sont soumises à aucune obligation de service public. Les pharmaciens titulaires, eux, sont astreints à des contraintes lourdes : permanence des soins, garde, délivrance obligatoire. Les groupements perçoivent des flux financiers considérables en dehors de tout cadre réglementaire contraignant.

Appels d’offres : la proposition qui fâche

Pour faire baisser les prix et rendre lisible le coût industriel réel des médicaments, l’Igas et l’IGF proposent de transposer au secteur de ville un mécanisme qui existe déjà à l’hôpital : des appels d’offres pour l’achat des génériques, pilotés par des centrales d’achat. La logique est simple, mettre les fabricants en concurrence pour révéler leurs marges réelles.

En parallèle, le rapport préconise de basculer vers un modèle dit « tout honoraires » : remplacer les remises et les marges liées aux volumes par une tarification à l’ordonnance dégressive ou des forfaits structurels. La rémunération du pharmacien serait ainsi attachée à l’acte, non à la boîte.

Ces deux pistes remettent en cause un équilibre économique construit sur plusieurs décennies.

L’Union des pharmacies groupées de France a qualifié le rapport de « hors-sol ». Son premier argument est méthodologique : les inspections auraient fondé leurs conclusions sur un échantillon de seize officines seulement. Pour un réseau de plus de 20 000 pharmacies, l’UPGF juge cette base insuffisante pour étayer des préconisations d’une telle portée.

Sur le fond, les représentants syndicaux s’opposent frontalement aux appels d’offres. Selon eux, ce mécanisme favoriserait la concentration du marché, éliminerait les acteurs les plus petits et aggraverait les pénuries de médicaments, un risque que l’actualité récente des ruptures d’approvisionnement rend difficile à écarter d’un revers de main.

Face au « tout honoraires », l’UPGF avance une contre-proposition concrète : une marge minimale garantie de 5 % sur les médicaments les plus coûteux, pour couvrir les frais logistiques que leur manipulation et leur délivrance génèrent. C’est une position de négociation, pas un rejet de toute réforme.

Le mouvement de protestation d’août 2025 n’est pas soldé. Les syndicats ont annoncé une mobilisation « très forte » d’ici 2027 si des mesures leur sont imposées sans accord.

Le gouvernement prudent

0,09 % : c’est la part que représentent les médicaments les plus onéreux dans le total des volumes vendus en ville. Ces mêmes traitements absorbent 24 % des dépenses remboursées. Ce déséquilibre, documenté par le rapport, n’est accompagné d’aucune préconisation directe, il est posé là, comme un problème que personne n’a encore décidé de traiter.

Le rapport est public depuis janvier 2026. Le gouvernement doit officiellement y répondre. Il le fera dans un contexte budgétaire dégradé pour l’Assurance maladie et face à une profession qui a déjà montré, l’été dernier, qu’elle savait se mobiliser vite et massivement.



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