Le retour inquiétant des ambitions militaires de l’Allemagne

Livraisons d'armes, service militaire, budgets de défense : Berlin rompt avec la doctrine qui avait fondé sa respectabilité depuis 1945. Un tournant historique sous tension.

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Comment un pays responsable de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste accepte-t-il de redevenir une puissance militaire ? En Allemagne, la question traverse chaque débat budgétaire, chaque livraison d’armes à l’Ukraine, chaque discussion sur le retour du service militaire. Pendant des décennies, la République fédérale a construit sa respectabilité internationale sur un principe inverse : laisser les autres se battre, financer la reconstruction, parler diplomatie. Dans toutes les missions d’intervention de l’après-guerre froide, Berlin a systématiquement cédé l’initiative aux Américains, aux Français et aux Britanniques.

La guerre en Ukraine a rendu cette doctrine intenable. Au début du conflit, l’Allemagne n’avait envoyé que 5 000 casques. Le chiffre est resté dans les mémoires comme le symbole d’une paralysie singulière. Depuis, Berlin est devenu le premier soutien militaire de l’Ukraine en Europe : systèmes de défense antiaérienne, artillerie, véhicules blindés, munitions. Le glissement, en trois ans, est vertigineux.

Les historiens militaires allemands rappellent que le vrai blocage n’était pas moral mais politique : la classe dirigeante refusait de répondre publiquement à une question élémentaire, celle de l’utilité de l’armée, parce que la réponse impliquait d’assumer ce que l’uniforme allemand avait signifié. La guerre en Ukraine a tranché ce débat en le déplaçant. Investir dans l’armement se présente désormais comme une nécessité de protection, un registre que la mémoire collective accepte plus facilement que celui de la puissance.

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Trump retire ses soldats

Le vendredi précédant la publication de cet article, Donald Trump a annoncé le retrait de 5 000 militaires américains des bases installées en Allemagne, où les États-Unis maintiennent plus de 36 000 soldats en permanence. Le lendemain, sans autre précision, il a indiqué que la réduction irait bien au-delà de ce chiffre. Déclencheur officiel : les déclarations critiques du chancelier Friedrich Merz sur la guerre en Iran.
Plus de 80 % des Allemands estiment désormais que Washington n’est plus un allié fiable, selon les instituts de sondage. Pour la première fois depuis 1945, l’Allemagne envisage sérieusement de se défendre seule. Cette perspective, que deux générations de dirigeants avaient soigneusement évitée, est devenue en quelques mois un argument de campagne, puis une ligne budgétaire.

Le ministre de la Défense Boris Pistorius a fixé l’objectif sans ambages : faire de la Bundeswehr l’armée la plus puissante d’Europe. Le gouvernement Merz prévoit de porter les dépenses militaires à 179,9 milliards d’euros d’ici 2030, afin de moderniser un équipement largement obsolète depuis la fin de la Guerre froide. Les effectifs doivent passer de 185 000 soldats à 260 000 d’ici 2035. Le SIPRI classe déjà l’Allemagne au quatrième rang mondial des dépensiers militaires, derrière les États-Unis, la Chine et la Russie.

Une majorité pour le réarmement, pas pour le combat

Plus de 70 % des Allemands se prononcent en faveur d’une hausse des dépenses militaires. Près de 60 % accordent une grande confiance à la Bundeswehr, niveau historique. Mais quand les sondeurs posent une autre question, celle de la disposition à combattre personnellement pour le pays, les chiffres s’effondrent. Les demandes d’objection de conscience augmentent. Approuver un budget militaire est une chose. Endosser un uniforme en est une autre, surtout pour des Allemands qui ont grandi avec le récit de ce que les uniformes allemands ont produit.

Quand on leur demande si l’Allemagne devrait jouer un rôle international plus important, la majorité dit oui, mais uniquement sur le plan diplomatique. Le réarmement est accepté comme bouclier, pas comme projection de puissance. La distinction tient directement à 1945, et personne dans le débat public allemand ne l’ignore.
Les fractures sont géographiques autant que politiques. En ex-Allemagne de l’Est, les réserves envers le réarmement sont sensiblement plus fortes qu’à l’Ouest, héritages mêlés de la culture pacifiste est-allemande et d’une méfiance ancienne envers les discours militaires. Le rejet est plus marqué chez les électeurs de l’AfD et dans l’entourage de Sahra Wagenknecht. Les instituts de sondage relèvent néanmoins un paradoxe : même parmi les électeurs de Die Linke, une légère majorité soutient davantage de dépenses de défense.

La popularité de Boris Pistorius aide à faire passer ce débat. Le ministre social-démocrate est le politique le plus populaire du pays. Son langage direct, sans les précautions oratoires habituelles de Berlin, lui permet de dire des choses que ses prédécesseurs n’auraient pas osé formuler. Mais même lui ne parle jamais de puissance militaire allemande. Il parle de protection.

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Les jeunes, le service et la défiance

Suspendu en 2011, le service militaire a été partiellement rétabli. Le nouveau dispositif, entré en vigueur en janvier 2026, est volontaire : questionnaire obligatoire pour tous les hommes nés à partir de 2008, examen médical, constitution d’un registre national des aptitudes. Les rémunérations démarrent à 2 600 euros bruts mensuels pour attirer des volontaires.

Les experts doutent que cela suffise, et jugent l’introduction d’un service sélectif sur le modèle scandinave inévitable à terme. Le problème est moins organisationnel qu’il n’y paraît. Des chercheurs en sciences sociales observent que la pandémie a creusé chez les jeunes une défiance profonde envers l’État. Beaucoup estiment que les institutions n’ont rien fait pour eux pendant cette période, et ne trouvent pas de raison convaincante de risquer leur vie pour elles. Les sociologues notent par ailleurs que l’absence de critique publique dans ce débat est elle-même un phénomène remarquable, dans un pays où le sujet de la guerre a longtemps été traité avec une extrême prudence. Le consensus apparent autour du réarmement ne doit pas masquer l’inquiétude sourde que beaucoup portent sans l’exprimer.

Les spécialistes de stratégie européenne posent la question autrement. La puissance économique de l’Allemagne lui assigne mécaniquement un rôle sur le continent, mais la confiance des partenaires ne se décrète pas. Berlin devra démontrer qu’elle est capable de subordonner les intérêts de sa propre industrie d’armement au bien commun européen. Sönke Neitzel, professeur d’histoire militaire à l’université de Potsdam, est l’un des rares à nommer cette exigence publiquement : soixante-dix ans après la fin de la guerre, l’Allemagne réapprend à avoir une armée. Elle n’a pas encore décidé ce qu’elle fera avec.



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