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Un printemps de peinture rouge sur les murs, un bénéfice net en hausse de 66 % dans les comptes. Thales réalise ses meilleurs résultats depuis des années précisément au moment où ses sites sont ciblés par des militants qui l’accusent de fournir des technologies à l’armement israélien. Le groupe français de défense et de haute technologie, longtemps discret dans le débat public, se retrouve pris entre une expansion commerciale portée par le réarmement mondial et une contestation qui monte de la rue, des tribunaux et de ses propres salariés.
Peinture rouge, bilans verts
Le 2 mars 2026, Thales Group publie ses résultats annuels. Bénéfice net : 1,68 milliard d’euros, en hausse de 66 % sur un an. Les commandes enregistrées mais non encore livrées dépassent 25 milliards d’euros. Patrice Caine, président-directeur général depuis 2014, décrit devant les marchés un cycle favorable « long d’une génération ». Six semaines plus tard, dans la nuit du 11 au 12 avril, de la peinture rouge est projetée sur le siège du groupe à Meudon. Le lendemain, un blocage est revendiqué devant le site de Gennevilliers, spécialisé dans les télécommunications militaires. À Moirans, près de Grenoble, un rassemblement vise le site industriel.
Quelques semaines plus tôt, devant l’usine de Tubize, dans le Brabant wallon belge, une cinquantaine de militants avaient lancé par-dessus les grilles une roquette en carton et distribué des tracts où le nom du groupe apparaissait aux côtés d’Elbit Systems et d’Israel Aerospace Industries, deux des principaux fabricants d’armements d’Israël. La formule de Caine, « un cycle favorable long d’une génération », résonne différemment depuis les murs tagués de Meudon.
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La lumière et ses inconvénients
Sept militants ont comparu devant le tribunal de Nanterre pour avoir recouvert les murs du site Thales de Vélizy-Villacoublay de peinture et collé des affiches accusant l’entreprise de participer aux violences menées à Gaza. Thales avait porté plainte. Les prévenus ont invoqué l’état de nécessité, un motif de défense pénale qui consiste à justifier une infraction commise pour prévenir un danger jugé plus grave, en s’appuyant sur une enquête du média d’investigation Disclose publiée le 17 juin 2024.
Disclose avait établi que des équipements Thales se retrouvaient dans des drones israéliens ayant participé à des frappes à Gaza après le 7 octobre 2023. À partir de cette publication, des collectifs militants ont commencé à cibler méthodiquement les installations du groupe : Stop Arming Israel Belgium à Tubize, la coalition Guerre à la guerre à Gennevilliers et Moirans. Les organisations varient, le grief reste le même. Thales serait un maillon dans des chaînes d’armement, de surveillance et de guidage utilisées par Israël. Face à ces mises en cause, le groupe répond que ses exportations relèvent d’autorisations de l’État et que ses activités sont encadrées par les autorités compétentes. Il ne répond pas dans le détail.
Pendant des années, Thales avait évolué dans un espace réservé : les pages économiques, les salons d’armement, les cercles de l’État. Depuis l’été 2024, son nom figure dans des tracts distribués devant ses usines, dans des dossiers de plaidoirie devant un tribunal correctionnel, sur les murs de ses propres bâtiments.
Drones Hermès : la question des composants
L’enquête de Disclose porte précisément sur des équipements que Thales a fournis à l’industrie d’armement israélienne. Parmi eux, des transpondeurs, des boîtiers électroniques qui identifient un aéronef et transmettent sa position en temps réel, et d’autres systèmes embarqués, destinés à des drones Hermès 900. Ces appareils de surveillance et de frappe sont fabriqués par Elbit Systems. Selon Disclose, ils ont participé à au moins huit frappes meurtrières à Gaza après le 8 octobre 2023. La valeur des systèmes Thales identifiés dans l’enquête est estimée à près de 2 millions d’euros. Le groupe ne confirme pas ce chiffre et ne détaille pas publiquement ses contrats, en invoquant la confidentialité commerciale.
Les collectifs militants ne s’arrêtent pas à ce contrat. Ils citent également une société commune créée entre Thales et Elbit Systems au Royaume-Uni pour fabriquer des systèmes d’imagerie embarqués dans des aéronefs militaires, ainsi que d’autres coopérations dans les radars et l’électronique de bord. Leur argument central porte sur ce qu’ils nomment une responsabilité de chaîne : Thales ne livrerait pas l’arme finale, mais des composants sans lesquels certains systèmes de guidage ou de surveillance ne fonctionneraient pas. Ce grief est plus difficile à réfuter qu’une livraison directe d’armes, et plus difficile à documenter.
Un second volet de la contestation concerne les technologies de reconnaissance faciale et d’identification biométrique. Des militants et des ONG renvoient à des dispositifs déployés aux postes de contrôle dans les territoires palestiniens occupés, où ces technologies servent à filtrer et à identifier des populations. Thales indique respecter des engagements en matière de droits humains, sans préciser les usages finaux de ses technologies contrat par contrat.
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La CGT exige une clause de conscience
À l’automne 2024, la coordination CGT Thales a demandé publiquement l’arrêt de tout commerce avec Israël. Le syndicat a réclamé l’interruption de toute collaboration tant qu’Israël ne se conforme pas au droit international, et exigé de la direction plus de transparence sur les contrats, les pays destinataires et les usages finaux des technologies produites par chaque division du groupe.
La note d’orientation adoptée par la CGT Thales dépasse la seule question israélienne. Elle refuse la banalisation des armes comme produits industriels ordinaires. Elle demande que chaque salarié puisse invoquer une clause de conscience, c’est-à-dire refuser de travailler sur un projet contraire à ses convictions éthiques, sur certains contrats. Elle réclame aussi que tout recours à l’intelligence artificielle dans les décisions de frappe soit encadré, et que le contrôle humain sur les systèmes d’armes soit formalisé par écrit.
Ces positions restent minoritaires dans une entreprise de plus de 80 000 salariés. Elles disent pourtant quelque chose de précis sur la nature du travail produit ici. Les ingénieurs de Thales ne fabriquent pas des obus ou des missiles que chacun peut identifier. Ils conçoivent des capteurs, des radars, des logiciels d’analyse de données, des systèmes de transmission sécurisée, des composants techniques dont les usages finaux dépendent de décisions prises ailleurs, par d’autres acteurs, dans d’autres pays. Certains mettent en avant la protection des forces françaises et la souveraineté technologique. D’autres s’interrogent sur les clients finaux et sur ce que leurs créations rendent possible hors des frontières françaises.
Aux uns et aux autres, la direction oppose les autorisations délivrées par les pouvoirs publics : en France, toute exportation de matériel de guerre passe par une commission interministérielle qui instruit chaque dossier et rend un avis avant toute livraison. Cet argument ne ferme pas la discussion. Il la déplace vers une autre question : un contrat validé par l’État engage-t-il aussi, moralement, les ingénieurs qui le rendent techniquement possible ?
Un groupe construit par et pour l’État
Thales doit son existence à des décisions politiques successives, pas à une aventure entrepreneuriale. La Compagnie française Thomson Houston naît en 1893 dans l’électricité et les télécommunications. Elle donne naissance, au fil des fusions du XXe siècle, à Thomson CSF, l’un des piliers de l’électronique de défense française pendant la guerre froide. Thomson SA est nationalisée en 1982. À la fin des années 1990, l’État regroupe autour de Thomson CSF les branches défense d’Alcatel, de Dassault et d’Aérospatiale. En 2000, l’ensemble prend le nom de Thales.
De cette généalogie, il reste une structure d’actionnariat que ses concurrents européens n’ont pas. L’État et Dassault Aviation détiennent ensemble plus de 50 % du capital. Les liens avec la Direction générale de l’armement, l’administration qui commande les équipements pour les forces françaises, sont permanents. Les grands programmes de défense nationale passent par ses divisions : le système de missiles sol-air qui équipe l’armée de terre, les satellites de télécommunications militaires, les radars embarqués sur le Rafale.
Un rapport de la Cour des comptes publié en 2013 avait pointé les tensions qui découlent de cette configuration : l’État est simultanément actionnaire du groupe, son principal client, le stratège qui fixe les priorités industrielles, et l’autorité qui délivre les licences permettant d’exporter des armements. Quand une technologie de Thales se retrouve associée à un conflit controversé, l’entreprise renvoie vers les ministères, qui peuvent invoquer le secret défense ou le cadre diplomatique. La responsabilité circule entre les deux. Elle ne s’arrête nulle part clairement.
De Gemalto aux systèmes de ciblage
En 2019, Thales a racheté Gemalto pour 4,8 milliards d’euros. Ce groupe néerlandais était le leader mondial des cartes à puce, des passeports électroniques et de la sécurisation des données numériques, une activité en apparence éloignée des radars et des missiles. La branche héritée de cette acquisition, baptisée Digital Identity and Security, vend aujourd’hui à des États, à des opérateurs télécoms et à des banques. Elle fournit des systèmes qui protègent les communications contre les interceptions, des dispositifs biométriques et des outils permettant de vérifier l’identité d’une personne en ligne ou à une frontière.
Ces technologies ne ressemblent pas à des armes. Mais les mêmes outils peuvent vérifier un paiement bancaire, délivrer un passeport, ou alimenter un système de surveillance à un poste de contrôle militaire. Des ONG et des collectifs militants soutiennent que des technologies issues de la branche Gemalto contribuent à des dispositifs de contrôle et d’identification de populations dans les territoires palestiniens, en complément des critiques portant sur les composants de drones.
Thales développe également des logiciels capables de croiser automatiquement des données radar, des images satellites et des signaux électroniques pour aider des opérateurs militaires à identifier des cibles ou à anticiper des menaces. L’entreprise indique maintenir un contrôle humain dans les décisions les plus sensibles. La CGT Thales demande que cette limite soit inscrite dans les contrats et rendue opposable devant les juridictions. Ces systèmes ne sont pas à l’état de prototype : plusieurs armées clientes du groupe les ont déjà intégrés à leurs opérations.
Caine, le réseau et le silence
Patrice Caine dirige Thales depuis janvier 2015. Polytechnicien, ingénieur du corps des mines, une des formations d’élite qui alimentent les sommets de l’État et de l’industrie française, il a été conseiller technique au ministère de l’économie avant d’entrer chez Thales en 2002. Il préside l’Association nationale de la recherche et de la technologie et représente l’industrie française au sein de France Industrie, le principal syndicat patronal du secteur manufacturier.
Ce parcours dit quelque chose de la culture du groupe. Caine intervient peu en dehors des grands rendez-vous financiers et des salons professionnels. Pas de plateau de télévision, pas de déclaration spontanée à la presse généraliste. Dans ses prises de parole, il insiste sur la cybersécurité, l’identité numérique et ce qu’il appelle les applications duales de ses technologies, c’est-à-dire leur capacité à servir simultanément des usages civils et militaires. En mars 2026, devant les analystes financiers, il a décrit un cycle de réarmement « long d’une génération » sans mentionner Gaza ni les procédures judiciaires en cours contre le groupe.
Pendant dix ans, cette discrétion a fonctionné. Thales n’avait pas à expliquer ses contrats à la presse généraliste ni à gérer des rassemblements devant ses usines. Aujourd’hui, ses directeurs de sites reçoivent des délégations syndicales qui invoquent Disclose, ses juristes comparaissent à Nanterre, ses communicants font face à des campagnes coordonnées entre la France et la Belgique. Un groupe dont la force repose sur l’opacité institutionnelle se retrouve contraint de gérer une visibilité qu’il n’a pas choisie.
2026 : le réarmement comme marché, le groupe comme cible
Les collectifs qui ont mené des actions ce printemps annoncent la poursuite de leur campagne tout au long de 2026. Leurs prochaines cibles désignées : les assemblées générales du groupe, les salons professionnels d’armement et les établissements financiers actionnaires du secteur. Eurosatory, le principal salon mondial d’armement terrestre qui se tient à Paris, figure explicitement dans leurs communiqués.
Dans l’entreprise, la CGT maintient ses trois exigences : suspendre les collaborations avec Israël, inscrire la clause de conscience dans les accords collectifs, encadrer contractuellement l’IA dans les systèmes d’armes. Ces demandes ne mobilisent pas une majorité de salariés, mais dans une entreprise de 80 000 personnes, elles n’ont pas besoin d’être majoritaires pour contraindre la direction à s’en expliquer à chaque cycle de négociation.
La pression vient aussi de l’extérieur. Les lois de programmation militaire, les textes qui fixent les budgets de défense sur plusieurs années et engagent l’État envers ses industriels, accélèrent les commandes de radars, de systèmes anti-drones et de capacités de commandement dont Thales est l’un des premiers bénéficiaires. Mais des associations ont parallèlement déposé des recours sur les autorisations d’exportation délivrées depuis octobre 2023. Des parlementaires européens ont interpellé la Commission de Bruxelles sur les transferts de technologies vers Israël. Ce qui relevait jusqu’ici des couloirs ministériels et des arbitrages diplomatiques se déplace vers les prétoires et les hémicycles.


