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Coup de tonnerre au Palais du Luxembourg, dans la nuit du 2 au 3 juin dernier. Le texte sur l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 s’est vu retoqué à la surprise générale. Le sénateur Cédric Perrin – président de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées – avait rendu son rapport le 27 mai où il préconisait même une rallonge de 50 milliards – contre les 36 milliards proposés par le gouvernement Lecornu. Résultat des courses, le curseur est retombé à zéro. Désormais, c’est en commission mixte paritaire que députés et sénateurs pourraient lever leurs désaccords.
Pour le gouvernement, ce coup de théâtre est mal venu, à quelques jours du salon Eurosatory, le Mondial de la Défense et de la sécurité qui doit s’ouvrir le 15 juin. Mais il serait très surprenant que Matignon baisse les bras, tant la rallonge qu’il a budgétisée est attendue avec impatience par les forces armées françaises.
Rattraper notre retard sur les drones
Ce supplément – venant s’ajouter aux 413,3 milliards prévus dans la loi de 2023 – doit permettre d’accentuer les efforts en termes de drones et de munitions, avec 8,5 milliards d’euros supplémentaires, portant l’enveloppe totale à 25 milliards pour ce seul poste de dépenses. Le fléchage de ce budget additionnel s’explique par les leçons tirées de deux conflits en cours, en Ukraine et dans le Golfe persique. Objectif pour la base industrielle et technologique de défense (BITD) française et pour ses consœurs européennes : innover et asseoir l’indépendance stratégique de l’Europe.
Les game changers des théâtres d’opérations sont évidemment les incontournables drones, de toutes sortes, et les moyens de s’en prémunir. De l’Ukraine à l’Iran en passant par le Sud-Liban, ils se sont imposés comme des pièces maîtresses dans toutes les opérations. Mais la France n’avait pas anticipé cette évolution et a donc du retard à rattraper. « La France commence à bouger, constate Pierre Sauveton, fondateur d’OpexNews. Mais le point de départ est modeste : quelques centaines de drones kamikazes produits sur l’ensemble de l’année 2025. Depuis, les chantiers s’accumulent, poussés autant par l’urgence que par une volonté de rattraper le retard. » Les industriels montent donc en puissance et étoffent leurs catalogues avec plusieurs types d’engins : drones armés longue portée – le Male Aarok de Turgis & Gaillard –, drones furtifs de combat – comme le nEUROn de Dassault Aviation – ou encore de renseignement – le Patroller de Safran.
Mais le modèle low-cost imposé par le Shahed iranien a changé la donne. Certains fabricants français tentent de répondre à ce besoin spécifique de frappes de saturation et de munitions rôdeuses, avec notamment le One Way Effector (OWE) conçu par MBDA et Aviation Design, et qui devrait être disponible courant 2027, ou avec le MV-100 Larinae, conçu par KNDS et EOS Technologie, dont les tests doivent être effectués en 2026.
Les frappes dans la profondeur, le nerf de la guerre
Mais il est un domaine où l’industrie française est déjà hautement performante et capable d’équiper les forces françaises et leurs partenaires européennes, surtout face à une potentielle menace russe : les missiles de croisière permettant des frappes de précision dans la profondeur (FPP). Les atouts de la BITD hexagonale concernent à la fois les spécifications de ces missiles et le potentiel pour les produire en masse. « Plus de 2,4 milliards d’euros seront consacrés aux munitions en 2026, dans le prolongement du plan lancé en 2023, détaille Catherine Vautrin, la ministre des Armées. L’objectif : augmenter nos stocks de combat et d’entraînement, renforcer la profondeur stratégique et la résilience industrielle. » La question des stocks – on l’a vu avec la campagne US en Iran –, et celle de la consolidation des capacités logistiques et industrielles sont désormais centrales pour Paris.
Dans ce domaine, l’Europe a déjà des arguments : le missile air-sol Scalp-EG/Storm Shadow (portée : 500km) – de fabrication franco-britannique – est une référence et un symbole réussi de coopération entre Paris et Londres. L’autre success story, c’est bien évidemment le Missile de Croisière Naval (MdCN) (portée : 1400km), produit par MBDA, seul équivalent européen du Tomahawk américain. La révision de la LPM prévoit d’ailleurs un accroissement de 85%des livraisons des deux systèmes, par rapport à la loi originelle. En outre, le constructeur testera dès 2027 la version terrestre du MdCN, le Land Cruise Missile (LCM) dont l’entrée en service pourrait intervenir en 2029 dans le cas où la Direction générale de l’Armement (DGA) choisirait d’en équiper les forces armées françaises. Au début des années trente, les deux versions du Stratus de MBDA devraient équiper nos navires et nos avions (dont le Rafale F5), la version RS (rapid strike) étant très attendue pour les missions de SEAD (suppression des défenses aériennes adverses), selon le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’air et de l’espace.
Si le catalogue français n’a pas d’égal en Europe, la vraie question réside dans les capacités de production et dans le volume des commandes publiques. Le couac au Sénat reporte donc à une date indéfinie d’éventuels achats. « Il faut accélérer la fabrication de tous les types de munitions, avait demandé Alice Rufo, la ministre déléguée aux Armées, lors d’une visite dans une usine de MBDA, en avril dernier. Cependant, l’assemblage de missiles complexes n’est pas non plus un sport de masse. L’actualisation de la LPM vous donnera de la visibilité pour accélérer. » Le temps presse, et certains analystes ne masquent pas leur inquiétude, considérant que les efforts financiers annoncés sont en deçà des besoins, notamment en comparaison avec l’Allemagne. « Était-il possible de faire davantage un an avant l’élection présidentielle ? s’interrogent Stéphane Audrand et Élie Tenenbaum, de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Peut-être, mais pas “beaucoup” plus. Ce n’est pas un manque de compréhension des enjeux qui la rend insuffisante, mais un manque de marges de manœuvre. »
Si la situation budgétaire de la France est dans toutes les têtes, la technologie et le savoir-faire tricolores méritent d’être promus davantage auprès de nos partenaires européens. Alors que la course au réarmement bat son plein, l’État français pourrait saisir cette séquence pour relancer le programme ELSA (European Long-Range Strike Approach), dont il a été à l’initiative en 2024 et qui réunit l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, la Pologne et la Suède. Si ELSA n’a pas encore tenu ses promesses – notamment en dotant l’Europe de nouveaux systèmes de frappes d’une portée de 2000km –, il n’est pas trop tard pour rectifier le tir. Le président français, qui avait mis toute son énergie à l’origine du projet, pourrait remettre un coup de collier pour faire coïncider les actes aux paroles : « La capacité des missiles à longue portée et des frappes de précision en profondeur est primordiale, ne serait-ce que pour être crédible dans le dialogue avec la Russie. L’initiative européenne ELSA est cruciale à cet égard », avait déclaré Emmanuel Macron en février dernier lors la 62e Conférence de Munich sur la sécurité (MSC). À lui d’accélérer lors de la dernière ligne droite de son mandat. Et aux parlementaires – députés comme sénateurs – de sortir de l’impasse actuelle.


