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En dix jours, Europlasma doit décider de son avenir. Le groupe landais négocie la vente de la quasi-totalité de ses actifs à un acquéreur qui n’a pas encore de nom public, pour une somme que l’État lui-même conteste. Derrière le calendrier, une crise financière que des auditeurs indépendants ont refusé de valider.
Fondé en 1992 dans les Landes pour traiter des déchets industriels dangereux, Europlasma a progressivement racheté, à partir de 2023, des entreprises en difficulté dans la défense et le ferroviaire. Le groupe possède aujourd’hui des usines qui fabriquent des obus, des pièces pour blindés et des équipements ferroviaires. Il emploie plusieurs centaines de personnes, principalement en Bretagne et dans les Hautes-Pyrénées.
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Ses comptes 2025 racontent autre chose. La perte nette consolidée a atteint 37,9 millions d’euros, contre 15,9 millions en 2024. Les capitaux propres, ce qui reste au groupe une fois ses dettes déduites de ses actifs, étaient déjà négatifs fin 2024, à -11,1 millions d’euros. Ils ont fondu à -24,3 millions fin 2025. Le résultat opérationnel, mesuré avant impôts et charges financières, s’établit à -19,8 millions d’euros.
Le chiffre d’affaires, lui, a progressé de 65,9 %, à 70,4 millions d’euros, porté par la demande en défense et en ferroviaire. La hausse des coûts de matières premières, de l’énergie et du recours massif à l’intérim aux Forges de Tarbes a absorbé ces revenus supplémentaires, et davantage. L’arrêt prolongé de la Fonderie de Bretagne lors de son intégration a creusé les pertes. Vendre davantage tout en perdant plus d’argent : c’est le résumé brutal de l’exercice 2025.
Le signal d’alarme le plus grave est venu des commissaires aux comptes, des auditeurs indépendants mandatés pour vérifier la sincérité des chiffres. Ils ont prévenu qu’ils se trouvaient « dans l’impossibilité de certifier les comptes annuels et consolidés de l’exercice clos le 31 décembre 2025 », en raison d’incertitudes sur la capacité du groupe à poursuivre son activité. En droit comptable français, c’est la sanction la plus grave qui soit.
La cession, ou comment vendre 96 % de soi-même
En avril 2026, Europlasma a annoncé des négociations exclusives avec un « investisseur français » pour lui céder l’intégralité de son pôle défense pour 150 millions d’euros. Sont concernés la Fonderie de Bretagne (FDB Industries), les Forges de Tarbes, Valdunes Industries et Lafayette Défense, soit 96 % du chiffre d’affaires consolidé du groupe. En pratique, Europlasma vend presque tout ce qu’il a construit depuis 2023.
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La valorisation est qualifiée d’« indicative » par le groupe lui-même. Sa confirmation « demeure subordonnée au résultat d’un audit satisfaisant pour l’investisseur », ce qui signifie que le prix définitif n’est pas encore arrêté. La période d’exclusivité, initialement fixée au 25 mai 2026, a été prolongée d’un mois. L’échéance est désormais fixée au 25 juin, avec une finalisation de la transaction annoncée « au plus tard le 15 octobre 2026 ».
L’identité de l’acquéreur reste soigneusement protégée. Lors d’une audition parlementaire le 22 avril 2026, le PDG Jérôme Garnache-Creuillot a assuré qu’il s’agissait d’un « industriel français du secteur de la défense » dont « tout le monde sait qui il est au niveau de la DGA et du Minarm », c’est-à-dire dans les cercles de l’administration militaire. À la mi-avril, Patrick Pailloux, le patron de la Direction générale de l’armement, qualifiait publiquement le projet de « tout sauf ficelé et finalisé ».
La rapporteure LFI Aurélie Trouvé a saisi l’Autorité des marchés financiers, le gendarme de la Bourse, pour soupçon de manipulation de cours, jugeant la valorisation à 150 millions « totalement invraisemblable ». L’AMF n’a pas encore indiqué publiquement si une enquête formelle avait été ouverte.
Obus de 155 mm et mortiers : ce qui est en vente
Parmi les rares sites industriels français capables de produire les corps creux d’obus de 155 mm, les enveloppes métalliques qui sont ensuite chargées en explosif, pour les canons Caesar, les Forges de Tarbes figurent en première ligne. Une partie de la production est destinée à l’Ukraine. Leur chiffre d’affaires a progressé de 37,5 % en 2025, à 19,8 millions d’euros, porté par « plusieurs contrats majeurs de fourniture de corps d’obus » conclus dans l’année. Un contrat pluriannuel avec KNDS, le groupe franco-allemand qui fabrique le Caesar, prévoit la livraison de 60 000 à 150 000 corps creux sur la période 2026-2028.
Ancienne filiale automobile de Renault implantée à Caudan, dans le Morbihan, la Fonderie de Bretagne a été reprise le 1er mai 2025, avec 266 salariés, dans le but de la reconvertir vers la fabrication d’obus de mortier de 120 mm, un calibre standard dans les armées de l’OTAN, en forte demande depuis le début de la guerre en Ukraine. Le 20 janvier 2026, un incendie a provoqué l’arrêt total de la production. Un arrêté préfectoral du 5 juin 2026 a levé les suspensions sous conditions. La direction espère « reprendre l’activité courant juin ».
Dès l’automne 2025, avant l’incendie, les représentants du personnel avaient déclenché une procédure d’alerte économique, un mécanisme légal qui oblige la direction à s’expliquer devant les salariés sur la santé financière de l’entreprise. Ils dénonçaient l’absence de commandes, le limogeage du directeur général et des retards d’investissements.
Des obligations convertibles et un fonds aux Bahamas
Depuis 2024, Europlasma se finance via un mécanisme d’obligations convertibles en actions, émises au profit d’Environmental Performance Financing, une filiale du fonds Alpha Blue Ocean, un fonds d’investissement domicilié aux Bahamas. Le principe est le suivant : le fonds prête de l’argent au groupe, puis convertit progressivement sa créance en actions qu’il revend aussitôt en Bourse. Les actions issues de ces conversions sont « cédées sur le marché à très brefs délais », selon la formule que le groupe est lui-même tenu d’inscrire dans ses communiqués officiels. Chaque cession pèse sur le cours et dilue les actionnaires existants. Un nouveau programme de ce type, d’un montant maximum de 45 millions d’euros sur trente-six mois, a été signé le 30 avril 2026. En décembre 2025, l’un des intermédiaires d’Alpha Blue Ocean s’était rendu à la police des Bahamas, un fait mentionné dans les travaux parlementaires, sans que les suites en soient connues à ce jour.
Ces éléments ont alimenté la création d’une commission d’enquête parlementaire sur « la prédation des capacités productives françaises par des fonds spéculatifs ». Le PDG Jérôme Garnache-Creuillot et Laurent Collet-Billon, administrateur du groupe et ancien délégué général pour l’armement de 2008 à 2017, c’est-à-dire l’ex-patron de la DGA, y ont été auditionnés pendant plus de trois heures le 2 avril 2026. La DGA elle-même a été convoquée le 6 mai 2026, en la personne de Patrick Pailloux et du directeur de l’industrie de défense Benoît Laroche de Roussane, pour expliquer comment l’État entend défendre ses intérêts dans ce dossier.
Deux filiales déjà en procédure collective
Le 2 juin 2026, le tribunal de commerce de Grenoble a placé Satma Industries en redressement judiciaire, à la demande de la direction elle-même. Satma, spécialisée dans les traitements de surface pour condensateurs, bénéficie d’une période d’observation jusqu’au 1er décembre 2026, un délai pendant lequel un administrateur judiciaire examine si l’entreprise peut être sauvée. Le 9 juin 2026, le tribunal de commerce de Tours a prononcé la liquidation judiciaire de FP Industries, une filiale spécialisée dans le désamiantage, avec une poursuite d’activité autorisée jusqu’au 26 juin, délai correspondant à l’expiration de son autorisation réglementaire de retrait d’amiante délivrée par l’organisme de certification AFNOR.
Ces deux procédures ne concernent pas la maison mère, qui reste cotée sur Euronext Growth. En droit des sociétés, chaque filiale est une personne juridique distincte : ses difficultés n’entraînent pas automatiquement celles du groupe. Mais elles signalent l’état réel du périmètre. Le député LFI des Hauts-de-Seine Aurélien Saintoul a publiquement anticipé une « banqueroute » prochaine de la société.
L’argent public en jeu, les salariés dans l’attente
Dans le cadre de la reprise de Valdunes Industries, l’État a accordé à Europlasma un prêt du Fonds de développement économique et social, un dispositif public destiné à soutenir les entreprises en difficulté, d’un montant maximum de 15 millions d’euros, dont 4 millions effectivement versés à fin 2025.
Le 21 mai 2026, une question posée au Sénat a pointé la contradiction : des actifs « consolidés grâce à de l’argent public » pourraient être « revendus à profit, sans garantie sur le maintien des emplois ni sur la pérennité des capacités industrielles ». Le groupe La France Insoumise a déposé un amendement demandant au gouvernement de « réquisitionner ou prendre le contrôle » des actifs d’Europlasma, une mesure d’exception qui permettrait à l’État de s’emparer d’une entreprise privée pour des raisons d’intérêt national. Le gouvernement n’a pas répondu publiquement à cette demande.
Si la cession n’aboutit pas au 25 juin, le groupe se retrouvera sans acquéreur identifié, avec des capitaux propres négatifs et des commissaires aux comptes qui refusent de valider ses comptes. Pour les salariés des Forges de Tarbes et de la Fonderie de Bretagne, engagés dans une reconversion industrielle au cœur de l’économie de guerre européenne, cette date est aussi la leur.


