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Dans le Loiret, sur les ruines d’un fabricant d’éoliennes en faillite, le premier missilier européen va construire sa plus grande usine. Le projet dit quelque chose que les communiqués officiels n’écrivent pas : les sites existants ne suffisent plus, et personne dans le groupe ne sait encore quand la demande plafonnera. Pour un continent qui a passé trente ans à vider ses arsenaux, la facture industrielle est en train d’arriver.
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La France manque de missiles pour ses Rafale
Le 11 juin 2026, trois jours avant l’ouverture du salon Eurosatory à Villepinte, Stéphane Reb, directeur général de MBDA France, a annoncé lors d’une conférence de presse la création d’un nouveau site de production dans l’agglomération d’Orléans. Le groupe n’a pas communiqué officiellement le nom de la commune. Plusieurs médias, dont La République du Centre, l’ont identifiée comme Ormes, dans le Loiret, sur les 40 hectares de l’ancien fabricant d’éoliennes Vergnet, mis en liquidation judiciaire au début de l’année 2026, dont les actifs immobiliers sont en cours d’acquisition par MBDA.
Quarante hectares : c’est le double de la superficie de l’usine de Bourges-Aéroport, le principal site de fabrication de MBDA en France. Sans attendre la construction des infrastructures définitives, le groupe prévoit de louer des bâtiments mitoyens pour démarrer la production dès le début de 2027, avec des dizaines de recrutements immédiats. L’usine sera pleinement opérationnelle à l’horizon 2030.
La future unité ne produira pas des missiles finis. Stéphane Reb a indiqué qu’elle « accueillera des lignes dédiées à la production d’éléments de missiles pour lesquels nous avons une forte demande », sans préciser davantage. Selon Challenges, il s’agira de fabrication d’éléments mécaniques, pièces et composants destinés à être ensuite assemblés sur d’autres sites, non des engins complets. Le Monde évoque une probable orientation vers l’Aster et le MICA, deux missiles antiaériens parmi les plus sollicités par les armées européennes. MBDA n’a confirmé ni l’un ni l’autre.
44 milliards de commandes : le carnet qui ne se ferme pas
Le carnet de commandes de MBDA dépassait 44 milliards d’euros au printemps 2026, contre 37 milliards fin 2024. En 2025, le chiffre d’affaires du groupe a atteint 5,77 milliards d’euros, en hausse de 17,6 % sur un an, et près de 40 % au-dessus du niveau de 2021, quand il s’établissait à 4,2 milliards. La seule année 2024 a généré 13,8 milliards de prises de commandes.
MBDA a pourtant déjà doublé sa production globale de missiles entre 2023 et fin 2025, augmenté ses livraisons de 33 % en 2024 et prévu une nouvelle hausse de 40 % pour 2026. Éric Béranger, PDG du groupe, a déclaré en mars 2026 que cette accélération « ne suffit pas encore ».
Parmi les commandes enregistrées en 2024, 70 % portaient sur des missiles antiaériens. En Ukraine, les frappes russes par drones et missiles balistiques ont rendu la défense du ciel prioritaire pour toutes les armées du continent : sans systèmes capables d’intercepter ces engins, les positions au sol deviennent indéfendables. Les États européens ont tiré la leçon, et leurs achats en témoignent directement.
Le Centre-Val de Loire, colonne vertébrale du missile français
Le site orléanais ne surgit pas dans un désert industriel. MBDA compte déjà deux établissements majeurs en région Centre-Val de Loire.
À Bourges, dans le Cher, 2 250 salariés fabriquent des sous-ensembles mécaniques. Le site a absorbé 28 nouvelles machines en deux ans, dont la moitié dédiée au programme Aster, un missile sol-air longue portée utilisé pour la défense des territoires contre les aéronefs et les missiles ennemis. À Selles-Saint-Denis, en Loir-et-Cher, 270 hectares au cœur de la forêt solognote accueillent le seul site d’assemblage final de missiles du groupe en France, où les composants mécaniques, électroniques et pyrotechniques, les charges explosives, sont intégrés en engins opérationnels. Ce dernier fait l’objet d’un plan d’extension qui doit pratiquement doubler son périmètre.
Le futur site d’Ormes s’insère en amont de cette chaîne : les composants mécaniques qu’il produira alimenteront l’assemblage final de Selles-Saint-Denis, à moins de deux heures de route. Créer une nouvelle usine de composants, c’est permettre aux deux sites existants de produire davantage sans se trouver à court de pièces.
Les résultats sur les programmes existants donnent la mesure des efforts déjà consentis. La production mensuelle du Mistral 3, missile portable sol-air utilisé notamment pour protéger les troupes contre les aéronefs à basse altitude, a quadruplé depuis 2022, passant de 10 à 40 unités, et son cycle de fabrication a été divisé par deux. La cadence de l’Aster a été multipliée par cinq entre 2024 et 2025. Éric Béranger a déclaré en mars 2026 : « Nous livrons déjà cinq fois plus d’Aster que prévu initialement. » Ormes devra permettre de tenir et d’amplifier ces rythmes sans saturer les capacités des sites de Bourges et de Selles-Saint-Denis.
Cinq milliards d’euros et deux contrats en dix jours
Le site orléanais s’inscrit dans un plan d’investissement global de 5 milliards d’euros entre 2026 et 2030, entièrement déployé sur le sol européen, le double des 2,5 milliards d’euros initialement prévus pour la période 2025-2029. Dès 2025, MBDA a engagé un milliard d’euros sans attendre les commandes fermes, pour comprimer les délais de livraison et rassurer des clients qui ne peuvent plus se permettre d’attendre. L’objectif affiché : multiplier par six la production totale de missiles à l’horizon 2030, par rapport au niveau de 2023.
Deux commandes notifiées à dix jours d’intervalle donnent la mesure de ce que le groupe doit financer en parallèle. Le 2 juin 2026, la Direction générale de l’armement a commandé à MBDA le développement de l’ASN4G, missile nucléaire hypersonique de quatrième génération, propulsé par un statoréacteur, un moteur à combustion continue qui permet d’atteindre des vitesses très élevées, destiné au Rafale de nouvelle génération à l’horizon 2035, en remplacement du missile nucléaire air-sol actuellement en service. Le 10 juin, la DGA et l’Italie ont commandé au consortium Eurosam, coentreprise formée par MBDA et Thalès, une version évoluée du système sol-air SAMP/T, capable d’intercepter à la fois des cibles lointaines avec l’Aster et des menaces plus proches avec le MICA, avec huit systèmes complets à livrer à partir de 2030.
Maintenir les livraisons en série sur les programmes existants, financer le développement de l’ASN4G sur dix ans, construire une usine de 40 hectares : MBDA conduit ces trois chantiers simultanément avec le même budget d’investissement.
Ce que la guerre en Ukraine a rendu visible
Un rapport de l’Institut français des relations internationales, publié fin 2022, qualifiait les stocks de munitions européens de « dramatiquement bas ». Les chiffres français étaient précis : avant le conflit, la France achetait de quoi produire 20 000 obus par an, soit quelques jours de combats au rythme observé sur le front ukrainien. La commission de la Défense de l’Assemblée nationale concluait, en février 2023, que « la dégradation globale des stocks français de munitions depuis la fin de la guerre froide est désormais intenable ».
Les livraisons à l’Ukraine ont entamé des arsenaux déjà maigres, créant une double obligation pour les gouvernements : réapprovisionner Kiev et reconstituer leurs propres stocks. Le gouvernement français a annoncé un rallongement budgétaire de 8,5 milliards d’euros fléchés sur les munitions, s’ajoutant aux 16 milliards déjà votés dans la loi de programmation militaire 2024-2030. À l’échelle du continent, les États membres de l’Union européenne ont validé une enveloppe de 800 milliards d’euros consacrée à la défense.
Ces enveloppes budgétaires se transforment mécaniquement en commandes chez les industriels en mesure de livrer. MBDA a enregistré 13,8 milliards d’euros de nouvelles commandes en 2024. Son carnet devrait continuer de grossir à mesure que ces programmes de réarmement se traduisent en contrats.
Des centaines de postes à pourvoir
MBDA a annoncé que le site orléanais pourrait employer « plusieurs centaines de personnes » à terme, avec des dizaines de recrutements prévus dès le début de 2027. À l’échelle nationale, le groupe prévoit plus de 1 500 embauches en France en 2026, 1 000 CDI et 500 alternances. En Europe, l’objectif pour la seule année 2026 dépasse 2 800 postes, après 2 700 recrutements déjà réalisés en 2025. MBDA compte désormais plus de 20 000 salariés sur le continent.
La pression sur les bassins d’emploi locaux est déjà perceptible. À Bourges, le groupe a organisé en mars 2026, pour la troisième année consécutive, son opération « Prod’&Job » avec plus de cent postes à pourvoir en CDI et CDD : monteurs, gestionnaires de production, techniciens de maintenance, opérateurs pyrotechniques. Les compétences en mécanique de précision manquent dans ces territoires, et MBDA a mis en place des parcours d’intégration de plusieurs mois pour les recrues sans expérience dans la défense.
Autour de Bourges et de Selles-Saint-Denis, le groupe injecte 15 millions d’euros annuels dans l’économie locale via un réseau de sous-traitants spécialisés. L’arrivée dans le Loiret devrait enclencher une dynamique comparable.
Souveraineté, sans les Américains
MBDA est le seul industriel en Europe capable de proposer une gamme complète de missiles, air-air, sol-air, anti-navires, antichars, de croisière, hypersoniques, depuis la conception jusqu’à la maintenance, sans dépendre d’une technologie ou d’un composant américain. Cet atout, longtemps perçu comme un argument commercial, prend une portée différente depuis que plusieurs gouvernements européens ont commencé à s’interroger ouvertement sur la fiabilité des garanties américaines au sein de l’OTAN, dans un contexte où Washington a par moments semblé conditionner son engagement militaire à des contreparties économiques.
Son capital est partagé entre Airbus, le britannique BAE Systems et l’italien Leonardo, une structure transeuropéenne qui lui permet de porter des coopérations comme celle scellée avec Rome sur le SAMP/T NG le 10 juin.
À Eurosatory, MBDA a présenté ses travaux sur un missile de frappe terrestre longue portée, en concurrence directe avec un projet porté par Thalès et ArianeGroup. Les deux programmes sont proposés aux États clients comme des alternatives aux systèmes américains.
Le groupe a engagé un milliard d’euros en 2025 sans commandes fermes, ouvert un chantier de 40 hectares sur un terrain en cours d’acquisition, et prévoit de recruter 2 800 personnes en Europe en 2026. Son PDG a déclaré en mars que l’accélération actuelle « ne suffit pas encore ». La nouvelle usine du Loiret est la réponse concrète à ce constat.


