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Le 16 juin 2026, Sébastien Lecornu publie une vidéo. En quelques minutes, le Premier ministre annonce que les technologies de Palantir seront « progressivement remplacées » à la Direction générale de la sécurité intérieure, le principal service de contre-espionnage et de lutte antiterroriste français, par Argonos, une plateforme développée par la société française ChapsVision. L’annonce s’inscrit dans un plan d’investissement de 655 millions d’euros supplémentaires destiné à doter les agents de l’État de nouveaux outils d’intelligence artificielle. Le mot d’ordre : construire une « véritable autonomie » de la France dans le numérique.
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Palantir, l’inquiétant allié des services de renseignement français
Sauf que Palantir n’a pas été congédié. Le contrat liant la DGSI à l’éditeur américain, qui couvre la plateforme Gotham, un logiciel d’analyse de données utilisé par des services de renseignement dans plusieurs pays, ainsi que les services d’intégration, de support et d’assistance opérationnelle, a été renouvelé en décembre 2025 pour trois années supplémentaires, soit jusqu’en 2028. Le gouvernement l’assume sans détour : les systèmes de Palantir seront maintenus « jusqu’à ce que les technologies de ChapsVision puissent être pleinement intégrées », afin d’éviter tout « trou capacitaire ». Le processus de bascule prendra, selon les termes officiels, « plusieurs années ».
Pour comprendre pourquoi, il faut remonter à 2015.
Dix ans plus tard, le provisoire est toujours là
Après les attentats de novembre 2015, les services de renseignement français ont besoin d’accélérer massivement leurs capacités d’analyse. Ils doivent croiser en temps réel des milliers de signaux, communications, déplacements, contacts, pour identifier des menaces. Palantir, entreprise américaine fondée notamment avec des capitaux de la CIA, propose précisément ce type d’outil : sa plateforme Gotham permet d’agréger et de relier entre elles des masses de données issues de sources disparates. Elle est retenue, dans un dispositif présenté à l’époque comme temporaire.
Le contrat a été renouvelé à plusieurs reprises au fil des années, chaque fois pour des raisons présentées comme transitoires. La dernière prolongation, signée en décembre 2025 et portant le partenariat jusqu’en 2028, a été décidée, selon une réponse écrite du ministère de l’Intérieur au Sénat publiée au printemps 2026, « pour garantir une transition rationnelle et maîtrisée » dans l’attente d’une solution française.
Laurent Nuñez, qui a occupé le poste de coordonnateur national du renseignement avant de devenir préfet de police de Paris, avait été plus direct devant une commission parlementaire. Des difficultés techniques rencontrées avec les solutions françaises avaient rendu ce renouvellement nécessaire, a-t-il indiqué, ajoutant que la succession à l’outil américain n’était pas encore pleinement opérationnelle au début de l’année 2026. L’annonce de Lecornu arrive dans ce contexte précis : une solution de remplacement existe sur le papier, mais pas encore dans les systèmes.
Le programme qui devait tout changer
Le projet OTDH, pour « Outil de traitement de la donnée hétérogène », a été lancé au début des années 2020 par la DGSI elle-même. Son objectif : construire une plateforme française capable de faire ce que fait Gotham, c’est-à-dire traiter simultanément des volumes massifs d’informations de natures très différentes. Les agents des services de renseignement manipulent chaque jour des documents administratifs, des bases de données, des images, des vidéos, des enregistrements audio et des flux provenant de systèmes informatiques disparates. La difficulté n’est pas de stocker tout cela : c’est de le rendre exploitable, croiser les sources, les relier entre elles, permettre à un analyste d’identifier rapidement une connexion significative dans un volume d’informations qu’aucun être humain ne pourrait parcourir seul.
Le programme est structuré en deux grandes phases. ChapsVision avait remporté la première, consacrée à la collecte et à la préparation des données, fin 2024. Elle vient de remporter la seconde, dédiée à l’analyse, à la sécurisation et à la visualisation des informations. D’autres acteurs s’étaient positionnés sur ces appels d’offres, la coentreprise Athea, issue du rapprochement d’Atos et Thales, ainsi que la société Blueway, sans parvenir à s’imposer. ChapsVision est désormais le maître d’œuvre de la future plateforme souveraine de la DGSI.
Le montant du programme n’a pas été rendu public ; des sources spécialisées l’évaluent à plusieurs dizaines de millions d’euros. L’horizon de déploiement complet est fixé à 2028, soit la même échéance que la fin du contrat Palantir.
ChapsVision, de la finance au renseignement
Olivier Dellenbach a fondé ChapsVision en 2019. Polytechnicien, il avait auparavant créé eFront, un logiciel de gestion d’actifs pour le secteur financier, vendu pour plus d’un milliard de dollars à BlackRock en 2019. Avec ChapsVision, il a pivoté vers un marché très différent, la gestion et l’analyse de données sensibles pour les États, en rachetant successivement plusieurs entreprises spécialisées et en levant des fonds pour accélérer.
La société développe Argonos, mais aussi des agents d’intelligence artificielle destinés aux administrations et aux entreprises qui souhaitent traiter leurs données sur leurs propres serveurs, sans les confier à des infrastructures américaines comme celles d’Amazon, Microsoft ou Google. C’est ce que l’on appelle dans le secteur une solution « souveraine » : les données restent sous le contrôle de celui qui les produit, sur un territoire national. En 2026, ChapsVision figure régulièrement dans la presse économique parmi les entreprises françaises les plus en vue du numérique.
Les deux victoires successives sur le programme OTDH, première phase fin 2024, seconde en 2026, lui ont fourni quelque chose qu’aucun argument commercial ne remplace : une validation par les services de renseignement eux-mêmes.
Berlin a choisi en premier
En mai 2026, le Bundesamt für Verfassungsschutz, le service de renseignement intérieur allemand, équivalent de la DGSI, a sélectionné ChapsVision pour ses besoins en analyse et fusion de données. La presse allemande a précisé que le BfV avait retenu cette option pour réduire sa dépendance aux services informatiques américains dans un domaine jugé particulièrement sensible.
Ce contrat précède d’un mois l’annonce de Lecornu. Il lui donne une portée différente : ChapsVision n’est plus seulement un pari franco-français, elle devient une alternative crédible à Palantir pour les services de renseignement intérieur à l’échelle européenne.
La comparaison avec d’autres choix occidentaux rend la situation plus complexe. En 2025, l’OTAN a signé un contrat majeur avec Palantir pour un système d’intelligence artificielle destiné à la conduite d’opérations militaires. Paris et Berlin réduisent donc leur exposition à Palantir sur leurs données intérieures, tandis que l’Alliance atlantique dont ils sont membres renforce simultanément son partenariat avec la même société sur le terrain militaire.
La souveraineté, selon les ministères
La décision concernant la DGSI ne dit rien de ce que font les autres ministères.
L’Éducation nationale a confirmé le maintien d’un accord-cadre avec Microsoft jusqu’en 2029, couvrant près d’un million de postes et de serveurs, en dépit de recommandations officielles invitant les administrations à limiter le recours aux solutions américaines. Dans le même temps, la plateforme nationale des données de santé, qui centralise les informations médicales de millions de Français et opérait jusqu’ici sur les serveurs du groupe américain Microsoft, a officiellement engagé au printemps 2026 sa migration vers un opérateur français, avec un basculement complet attendu d’ici 2027.
Le gouvernement a actualisé sa doctrine d’achat numérique pour faire de la souveraineté un critère explicite dans le choix des logiciels. Sur le terrain, cette doctrine produit des résultats radicalement différents selon les ministères et les contraintes héritées de contrats signés des années plus tôt. Palantir continuera de tourner dans les locaux de la DGSI au moins jusqu’en 2028, aux côtés de la plateforme censée le remplacer.


