TotalEnergies : Patrick Pouyanné, l’homme qui pèse autant qu’un chef d’État

Portrait de Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies : de Polytechnique aux sommets mondiaux, l'itinéraire d'un dirigeant au pouvoir sans précédent en France.

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Un PDG qui force le président de la République à prendre position publiquement sur la sécurité d’approvisionnement du pays. Un homme sans mandat électif reçu par des chefs d’État africains, écouté à Bruxelles avec l’autorité d’un ministre de l’Énergie, invité à Davos aux côtés des dirigeants du monde. Patrick Pouyanné dirige TotalEnergies depuis dix ans avec un poids que peu de dirigeants élus lui contestent ouvertement.

Macron contraint de répondre

Au printemps 2026, alors que les tensions au Moyen-Orient font peser des risques sur le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, Patrick Pouyanné choisit de parler publiquement. Le PDG de TotalEnergies alerte sur la possibilité de pénuries de carburant en France si la crise venait à se prolonger plusieurs mois. Ses déclarations, reprises immédiatement par les médias, placent l’Élysée devant un choix inconfortable.

Emmanuel Macron réagit. Il minimise le scénario d’une pénurie généralisée, mais reconnaît la fragilité des stocks. Un patron du privé a contraint un chef d’État à commenter publiquement la robustesse des réserves nationales de carburant.

Ce n’est pas la première fois que Pouyanné impose son calendrier à l’exécutif. Au printemps 2024, il évoque publiquement la possibilité de transférer la cotation principale de TotalEnergies à New York, autrement dit de faire de la Bourse américaine la place de référence du titre plutôt que Paris, en présentant l’option comme une décision technique liée à un actionnariat de plus en plus international. Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire parle aussitôt de « décision grave » et promet de « se battre » pour maintenir la cotation à Paris. Emmanuel Macron intervient à son tour. Un scénario boursier non encore décidé, et l’exécutif est en mouvement. Un sénateur, anonyme, résume : « Il a le statut de chef d’État. »

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L’École des Mines avant les puits de pétrole

Patrick Pouyanné est né le 24 juin 1963 au Petit-Quevilly, en Seine-Maritime. Il sort de l’École polytechnique, puis de l’École des Mines de Paris, et intègre le Corps des Mines, un corps d’État d’élite qui, depuis le XIXe siècle, forme les hauts fonctionnaires chargés de superviser les secteurs industriels et énergétiques du pays, et dont sont issus de nombreux dirigeants de grandes entreprises françaises.

À partir de 1989, il occupe plusieurs postes au ministère de l’Industrie. Entre 1993 et 1995, il est conseiller pour l’Environnement et l’Industrie auprès du Premier ministre Édouard Balladur. De 1995 à 1996, il devient directeur de cabinet de François Fillon, alors ministre des Technologies et de la Poste. Ces années-là, il travaille les arbitrages budgétaires, les décrets, les négociations entre logique économique et contraintes politiques.

En 1997, il quitte l’administration pour rejoindre Total. Comme beaucoup de hauts fonctionnaires français issus des grands corps de l’État, il effectue ce passage vers le privé après avoir acquis, côté ministères, une connaissance fine des secteurs qu’il s’apprête à intégrer. Son premier poste : l’Angola, au sein de la division Exploration-Production.

La nuit de Moscou change tout

Le 20 octobre 2014, Christophe de Margerie meurt dans l’accident de son avion sur le tarmac de l’aéroport de Vnukovo, à Moscou. Le conseil d’administration de Total choisit, dans les jours qui suivent, un homme de l’interne : Patrick Pouyanné, alors à la tête de la branche Raffinage-Chimie depuis 2012, la division qui gère les raffineries et les usines chimiques du groupe, et qui venait de mener une restructuration difficile en Europe, avec plusieurs fermetures de sites.

Avant ce poste, Pouyanné avait dirigé les finances et l’informatique de la division Exploration-Production, puis la stratégie et la croissance du groupe. Il avait travaillé au Qatar. Margerie était une figure mondaine et charismatique ; Pouyanné avait passé dix-sept ans à maîtriser les dossiers de l’intérieur.

Il est nommé directeur général quelques jours après l’accident. En 2015, il prend également la présidence du conseil d’administration, l’instance qui est censée contrôler la direction exécutive, et qu’il préside désormais lui-même. Les mandats se renouvellent : en 2024, il en commence un quatrième, de trois ans, qui court jusqu’en 2027.

160 milliards d’euros et cent pays

TotalEnergies emploie environ 100 000 personnes dans plus de cent pays, avec un chiffre d’affaires annuel compris, selon les exercices récents, entre 150 et 170 milliards d’euros. La capitalisation boursière du groupe, c’est-à-dire la valeur totale de ses actions en Bourse, atteignait environ 160 milliards d’euros à la mi-2026, ce qui le place parmi les toutes premières valorisations européennes.

Le groupe fait partie du cercle très fermé des « supermajors » : ces cinq ou six groupes pétroliers et gaziers intégrés, ExxonMobil, Shell, BP, Chevron, qui contrôlent à la fois l’extraction, le raffinage, la distribution et la vente d’énergie à l’échelle mondiale. TotalEnergies opère des champs en Angola, au Nigeria, en Irak, au Kazakhstan, au Qatar, en Arabie saoudite, en Australie, aux États-Unis, au Brésil. Il exploite plus de 10 000 stations-service dans le monde. Il s’est imposé comme l’un des acteurs centraux du gaz naturel liquéfié, du gaz refroidi à très basse température pour être transporté par bateau, et figure parmi les premiers exportateurs de ce GNL américain vers l’Europe et l’Asie, une position dont le poids s’est considérablement accru depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.

Dans plusieurs pays producteurs, TotalEnergies négocie directement avec les gouvernements les conditions fiscales de ses projets, les modalités de partage des revenus pétroliers ou les garanties juridiques protégeant ses investissements sur plusieurs décennies. Des négociations que mènent habituellement les diplomates.

Yamal, Kampala, Bruxelles : la diplomatie sans ambassade

Sur le dossier de l’oléoduc est-africain EACOP, un pipeline de 1 400 kilomètres destiné à acheminer le pétrole brut des champs de la région du lac Albert, à l’ouest de l’Ouganda, jusqu’à un terminal portuaire en Tanzanie, Patrick Pouyanné n’a pas adopté la posture habituelle de communication corporate.

Le Parlement européen a adopté une résolution appelant à un moratoire sur le projet. Des ONG ont déposé des recours devant des juridictions ougandaises et européennes. Des parlementaires européens ont convoqué Pouyanné à une audition. Il a refusé de s’y présenter, estimant la procédure biaisée, et a engagé à la place des discussions directes avec les présidents ougandais et tanzanien. Il a mandaté l’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou pour mener une évaluation indépendante des impacts sociaux et environnementaux du projet. Il a pris des engagements publics sur les standards de construction et les compensations versées aux populations déplacées.

Sur la Russie, la ligne tenue par Pouyanné depuis février 2022 repose sur une distinction juridique précise. TotalEnergies a cessé tout nouvel investissement en Russie et a déprécié plusieurs participations après l’invasion de l’Ukraine. Mais le groupe a maintenu ses contrats dans le projet Yamal LNG, une usine de liquéfaction de gaz naturel en Sibérie dans laquelle TotalEnergies est actionnaire, aussi longtemps que les sanctions adoptées par l’Union européenne ne visaient pas explicitement ces actifs. Pouyanné a déclaré que « la fixation des lignes rouges relevait des États, pas des entreprises ». À mesure que l’Union européenne a durci ses sanctions, il a annoncé que le groupe interromprait ses livraisons de GNL russe vers l’Europe à l’horizon 2027, tout en cherchant à reconstituer ces volumes auprès d’autres fournisseurs, notamment américains et qataris.

À Davos, il a appelé l’Union européenne à « protéger son industrie verte » face à la concurrence chinoise. Aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, il a plaidé pour une gouvernance commune de l’énergie en Europe, sur le modèle de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, l’ancêtre de l’Union européenne, créé dans les années 1950 pour coordonner la production industrielle entre États membres. À l’Institut français des relations internationales, ses interventions portent sur des scénarios d’approvisionnement énergétique à vingt ans et sur les rapports de force entre puissances exportatrices.

Légion d’honneur et double langage

En juillet 2023, Patrick Pouyanné est promu officier de la Légion d’honneur. Des parlementaires écologistes dénoncent aussitôt une « décoration indécente » et parlent de « criminel climatique » récompensé par la République française. Des ONG rappellent EACOP.

L’exécutif maintient sa décision au nom de la contribution du groupe à l’économie nationale, à l’emploi industriel et à la souveraineté énergétique. L’État ne détient plus de participation directe dans TotalEnergies depuis le début des années 2000. TotalEnergies reste pourtant l’un des premiers contributeurs fiscaux du pays, l’un des principaux employeurs industriels, et un acteur dont les décisions d’approvisionnement pèsent directement sur les prix à la pompe et sur la facture énergétique des entreprises françaises.

La séquence de la cotation à New York, au printemps 2024, a rendu cette ambiguïté encore plus visible. En évoquant un transfert de la cotation principale vers les États-Unis, Pouyanné a déclenché une réaction politique immédiate, sans avoir encore pris la moindre décision formelle. L’exécutif avait répondu à une hypothèse. TotalEnergies n’a pas besoin d’être détenue par l’État pour peser sur ses décisions.

Pétrole et solaire : la ligne qui divise

Patrick Pouyanné revendique ce qu’il appelle le « réalisme » : maintenir des investissements massifs dans le pétrole et le gaz, tout en accélérant dans l’électricité et les renouvelables. Son argument central : la part des combustibles fossiles, pétrole, gaz, charbon, dans la consommation énergétique mondiale a à peine reculé en dix ans, et réduire trop vite l’offre exposerait les pays importateurs à des crises d’approvisionnement majeures.

TotalEnergies consacre désormais plusieurs milliards de dollars par an à des projets électriques, éolien offshore et terrestre, solaire, stockage, fourniture d’énergie aux particuliers et aux entreprises. Pouyanné a déclaré vouloir hisser le groupe parmi les plus grands producteurs mondiaux d’électricité d’ici 2030. Le groupe finance simultanément de nouveaux projets dans le gaz naturel liquéfié, dans l’extraction pétrolière en eaux profondes et dans la production de plastiques et de produits chimiques issus du pétrole.

Pour les ONG climatiques, la stratégie renouvelable de TotalEnergies n’est qu’un habillage destiné à légitimer la poursuite du modèle fossile. Pour certains acteurs du secteur pétrolier traditionnel, Pouyanné s’est au contraire laissé distraire par des investissements verts coûteux qui pèsent sur les rendements. Face à des étudiants qui l’interpellaient sur la responsabilité climatique du groupe, il a déclaré : « On ne peut pas développer les renouvelables contre les gens. »

Un pouvoir concentré, une succession absente

En 2024, une coalition d’actionnaires institutionnels a tenté de faire inscrire à l’ordre du jour de l’assemblée générale de TotalEnergies une résolution demandant la séparation des fonctions de président du conseil d’administration et de directeur général. La direction a refusé de soumettre ce texte au vote, en invoquant les statuts de la société et la nécessité de stabilité.

À la mi-2026, Patrick Pouyanné préside le conseil et dirige l’exécutif. Sa rémunération totale, fixe, variable et éléments en actions, a été estimée par des médias économiques entre 5 et 6 millions d’euros pour les derniers exercices, soit un ratio d’environ soixante fois le salaire moyen des salariés du groupe. Il a déclaré que ce niveau était « cohérent avec les standards des grands groupes internationaux » et que « la vraie question était celle de la création de valeur et de la contribution fiscale ».

Les statuts fixent une limite d’âge pour les fonctions exécutives. Le mandat en cours court jusqu’en 2027. Aucun successeur n’a été désigné, aucun scénario de relève n’a été rendu public. En dix ans, Pouyanné a concentré entre ses mains la stratégie du groupe, ses arbitrages géopolitiques et sa relation aux gouvernements, sans que personne, ni actionnaires ni État, n’ait trouvé le levier pour le contraindre à partager ce pouvoir.



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