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Exail Technologies et Safran ont confirmé l’ouverture de négociations exclusives en vue d’un rachat. Le prix proposé par Safran : 128,50 euros par action. Rapporté au nombre de titres en circulation, ce chiffre porte la valorisation globale d’Exail à un peu plus de 2,2 milliards d’euros.
Le dernier cours coté avant l’annonce s’établissait à environ 93 euros, soit une prime implicite de 38 %. En séance, l’action Exail a bondi d’environ 20 % jusqu’à 111,6 euros avant que l’Autorité des marchés financiers ne suspende la cotation. Safran a reculé de 2 à 3 % : les marchés ont vendu, comme ils le font habituellement quand un acheteur paie au-dessus du cours.
L’opération se déroulerait en deux temps. Safran rachèterait d’abord le bloc de contrôle détenu par la holding familiale Gorgé S.A., qui possède un peu plus de 40 % du capital d’Exail et plus de 50 % de ses droits de vote. En droit boursier français, le franchissement de ce seuil oblige l’acheteur à lancer une offre publique sur la totalité des titres restants, au même prix — 128,50 euros par action — afin de protéger les actionnaires minoritaires.
Safran met 2,2 milliards sur la table pour acheter
Exail Technologies est née en 2022 de la fusion entre ECA Group et iXBlue, deux sociétés françaises aux profils complémentaires : robotique maritime pour la première, systèmes de navigation de précision pour la seconde. La nouvelle entité a rapidement construit une position de premier plan mondial dans deux domaines : les drones autonomes de guerre des mines, des engins sous-marins capables de détecter et neutraliser des mines immergées sans intervention humaine, et les centrales inertielles, des systèmes qui calculent en permanence la position et le cap d’un navire ou d’un sous-marin sans recourir à aucun signal extérieur comme le GPS.
Le groupe emploie plus de 2 000 personnes réparties sur une trentaine de sites dans le monde. Sa clientèle est quasi exclusivement composée de marines militaires, européennes, asiatiques et moyen-orientales, ce qui assure la visibilité de ses revenus et explique la sensibilité de ses technologies.
Les chiffres 2025 donnent la mesure de l’accélération. Le chiffre d’affaires a progressé de 28 % pour atteindre 479 millions d’euros. Les prises de commandes ont bondi de 87 %, à 844 millions d’euros. Le carnet total dépasse désormais 1,1 milliard d’euros, en hausse de plus de 50 % par rapport à 2024. L’EBITDA courant, une mesure de la rentabilité opérationnelle courante, s’établit à environ 103 millions d’euros, en hausse de 40 %, avec une marge proche de 23 % au second semestre.
Le segment qui concentre l’essentiel de la valeur, celui de la navigation et de la robotique maritime, affiche une croissance proche de 30 % et une marge d’EBITDA supérieure à 20 %. C’est précisément sur ce périmètre que Safran construit son offre.
Un carnet de commandes bâti contrat par contrat
En France, Exail et Thales ont été retenus conjointement pour le programme SLAM-F, portant sur la fourniture de seize drones sous-marins A18-M à la Marine nationale. Le contrat est d’environ cent millions d’euros. Ces engins constituent la nouvelle capacité française de guerre des mines, un domaine que Paris n’avait pas modernisé depuis deux décennies.
L’OTAN, via son agence de soutien et d’acquisition NSPA, a notifié un contrat d’environ 60 millions d’euros à Exail pour des drones de neutralisation de mines K-Ster, au bénéfice des marines belge et néerlandaise dans le cadre de leur programme commun de déminage.
Une troisième commande, dont le client n’a pas été rendu public, représente à elle seule plusieurs centaines de millions d’euros : la plus importante commande de drones autonomes de lutte contre les mines qu’Exail ait jamais remportée. La marine indonésienne, de son côté, a opté pour les systèmes UMIS du groupe, une combinaison de drones de surface, de drones sous-marins et de munitions téléopérées K-Ster, pour moderniser ses capacités de surveillance et de déminage côtier.
En janvier 2026, plusieurs marines ont passé une commande portant sur plusieurs centaines de drones K-Ster, pour un montant d’environ 40 millions d’euros. Le carnet de commandes sur cette seule famille de drones dépasse désormais mille unités.
Exail est désormais fournisseur de référence dans les programmes belgo-néerlandais et français de guerre des mines au sein de l’OTAN. Substituer un tel acteur imposerait aux marines clientes de recommencer de zéro les procédures de qualification des nouveaux équipements, sur des programmes déjà en cours d’exécution, un délai et un coût que peu d’états-majors accepteraient.
Safran n’improvise pas : les chiffres le confirment
Safran a publié en début d’année ses résultats 2025 : chiffre d’affaires ajusté de 31,3 milliards d’euros, en progression d’environ 15 % ; résultat opérationnel récurrent de 5,2 milliards d’euros, soit une marge de 16 % ; flux de trésorerie disponible, l’argent effectivement généré après investissements, dépassant 3,9 milliards d’euros.
Le groupe a par ailleurs lancé en 2025 un programme de rachat de ses propres actions, doté de 5 milliards d’euros sur quatre ans, dont plus d’un milliard a déjà été engagé. Avec près de 4 milliards de trésorerie générée chaque année, Safran peut mener les deux opérations de front, quitte à ajuster le rythme du rachat d’actions.
La logique industrielle est plus directe encore. Safran Electronics & Defense produit déjà des systèmes de navigation de précision, gyroscopes et centrales inertielles, pour les avions de combat, les missiles et les véhicules militaires terrestres. Le groupe a annoncé un investissement de 120 millions d’euros dans son site de Montluçon pour tripler sa capacité de production de ces équipements d’ici 2032 et créer environ 150 emplois. Exail maîtrise exactement la même technologie, mais appliquée aux sous-marins et aux navires de guerre : le seul segment que Safran ne couvre pas encore.
La pièce qui manquait dans un puzzle déjà bien avancé
Exail ne serait pas le premier actif qu’absorbe Safran dans cette logique de montée en gamme. En 2024, le groupe a racheté Preligens, société française spécialisée dans l’analyse automatisée d’images satellites par intelligence artificielle, aujourd’hui intégrée sous le label Safran.AI. En février 2026, il a annoncé l’acquisition de Syntony, qui développe des systèmes permettant à un avion, un navire ou un missile de se localiser avec précision même lorsque les signaux GPS sont brouillés ou coupés par un adversaire.
Deux autres dossiers sont en cours d’examen. Safran s’intéresse aux activités défense de Kayrros, société d’analyse d’images satellites, et étudie le rachat de Satim, entreprise polonaise spécialisée dans le traitement automatisé d’images radar, une technologie qui permet de surveiller une zone depuis l’espace, de nuit comme par mauvais temps. Ces deux acquisitions potentielles n’ont pas encore donné lieu à des annonces formelles.
Mis bout à bout, ces mouvements dessinent une architecture cohérente : des capteurs embarqués dans des plateformes autonomes, une navigation capable de fonctionner sans GPS, des images satellites analysées en temps réel par des algorithmes. Exail apporterait la brique sous-marine, les drones qui opèrent là où ni l’avion ni le satellite ne voient, et les centrales inertielles qui leur permettent de naviguer sans aucun signal extérieur. Ce que Safran construit ressemble moins à un catalogue de produits qu’à une chaîne opérationnelle intégrée, du fond des mers aux hautes couches de l’atmosphère.
L’État regardera, et pas seulement pour la forme
La Direction générale de l’armement suit ce dossier. Les technologies détenues par Exail entrent notamment dans la navigation des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, les bâtiments qui portent les missiles balistiques constituant le cœur de la dissuasion nucléaire française, ainsi que dans les systèmes de guerre des mines et les drones autonomes. Même entre acteurs français, une opération de cette nature appelle un examen attentif des pouvoirs publics.
La Loi de programmation militaire 2024-2030 a porté les crédits d’équipement du ministère des Armées à plus de 31 milliards d’euros en 2025, contre environ 25 milliards deux ans plus tôt. Une part de cet effort finance la modernisation des capacités navales, dont la guerre des mines fait partie. La DGA a intérêt à ce que les industriels porteurs de ces programmes restent solides, et intérêt aussi à ce que l’absorption d’Exail par Safran ne disperse pas des compétences que l’État a mis des années à reconstituer.
Sur le plan formel, l’opération devra franchir plusieurs étapes. Safran devra déposer un projet d’offre publique auprès de l’AMF, qui en examinera les conditions financières. Les autorités européennes de la concurrence pourraient également être saisies, selon la part de marché cumulée que le rapprochement créerait en Europe dans la navigation inertielle et les drones navals. L’État pourra conditionner son aval à des engagements précis : maintien des sites industriels en France, garanties sur la chaîne de sous-traitance, protection des accès réservés aux clients souverains. Ces conditions se négocient en amont : elles ne seront pas rendues publiques.
La famille Gorgé sort, à son heure et à son prix
La cession envisagée n’est pas sans signaux précurseurs. Au printemps 2026, la holding Gorgé S.A. avait cédé 600 000 actions Exail via un placement accéléré auprès d’investisseurs institutionnels, au prix de 126 euros par unité, sans accompagner l’opération d’aucune déclaration sur un projet de sortie globale.
Quelques mois plus tard, le prix discuté avec Safran s’établit à 128,50 euros, soit 2 % au-dessus du cours du placement de printemps. La proximité des deux niveaux de prix suggère que la valorisation avait été arrêtée bien avant l’ouverture des négociations avec Safran.
La famille Gorgé a construit le groupe sur plusieurs décennies, à travers ECA Group, puis la fusion avec iXBlue et la création d’Exail Technologies en 2022. La vente de la holding de contrôle marquerait la fin de cette histoire entrepreneuriale familiale.
Aucune des deux sociétés n’a précisé ce que deviendrait la gouvernance d’Exail après l’acquisition : ni le nom de marque, ni l’autonomie opérationnelle des équipes, ni le statut des dirigeants en place. Pour les marines militaires qui ont choisi Exail pour sa spécialisation et sa réactivité, ces questions ne sont pas secondaires : elles conditionneront le renouvellement de contrats qui courent parfois sur dix ans.


