Le De Grasse : le nouveau sous-marin nucléaire d’attaque qui entend tout et frappe à 1 000 kilomètres

Le sous-marin nucléaire d'attaque De Grasse, livré ce 24 juin, est le plus capable de la flotte française. Capteurs, missiles de croisière, commandos : il surclasse tous ses prédécesseurs.

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La Marine nationale a pris livraison, cette semaine, du sous-marin nucléaire d’attaque le plus capable de son histoire. Quatre mois. C’est le temps qu’il aura fallu pour valider en mer un bâtiment de 5 200 tonnes dont les capteurs détectent dix à quinze fois mieux que ceux de la génération précédente. La veille, à Cherbourg, un autre sous-marin avait baissé son pavillon pour la dernière fois, fin de service après trente ans, au lendemain d’une livraison.

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Quatre mois pour convaincre la Marine

La chronologie est serrée. Le 27 mai 2025, le bâtiment quitte la nef de construction du chantier Laubeuf pour rejoindre le bassin voisin. Le 10 octobre, le vice-amiral d’escadre Xavier Petit, commandant les forces sous-marines françaises, préside la cérémonie qui marque le début des derniers travaux d’achèvement. Le 12 décembre, le réacteur nucléaire démarre pour la première fois. Le 24 février 2026, au petit matin, le De Grasse appareille pour sa première sortie en mer depuis la rade de Cherbourg-en-Cotentin. Quatre mois plus tard, jour pour jour, il est livré.

Ce rythme tranche avec les délais enregistrés sur le Suffren, premier bâtiment du programme, dont la mise au point avait exigé des campagnes d’essais bien plus longues. DGA, Direction des applications militaires du CEA, Naval Group, TechnicAtome et sous-mariniers de la Marine nationale ont travaillé en parallèle pendant toute la durée des essais, en Manche d’abord, puis dans l’Atlantique. Le retour d’expérience capitalisé sur trois bâtiments successifs a rendu possible ce raccourcissement.

La livraison ne signifie pas que le sous-marin est immédiatement opérationnel. Le De Grasse entre d’abord dans une longue phase d’essais opérationnels menés par ses propres équipages. Son intégration pleine et entière dans la flotte active est attendue avant la fin de l’année 2026.

Premier du Batch 2 : une série dans la série

Le De Grasse n’est pas le quatrième d’une série uniforme. Il est le premier bâtiment du Batch 2 du programme Barracuda, autrement dit la première unité d’un sous-groupe amélioré au sein d’une même commande globale de six sous-marins. Une distinction que la DGA assume publiquement sans en détailler le contenu : la nature exacte des évolutions apportées par rapport aux trois premiers de la classe reste confidentielle.

Dans les programmes de sous-marins nucléaires, la confidentialité d’une amélioration de série couvre en règle générale des capacités de détection, de discrétion acoustique, de traitement du signal ou d’armement, jamais un changement cosmétique. La DGA n’a pas infirmé ce cadre général.

Deux terminologies coexistent pour désigner ces bâtiments, sans désigner deux réalités différentes. Le programme Barracuda est l’appellation industrielle et administrative portée par la DGA et le constructeur Naval Group. La classe Suffren est la désignation opérationnelle retenue par la Marine nationale, du nom du premier sous-marin livré. Les six bâtiments de la série portent les deux noms selon l’interlocuteur.

Dix à quinze fois plus loin dans les profondeurs

Le De Grasse mesure 99 mètres, affiche 8,8 mètres de diamètre et déplace 4 700 tonnes en surface, 5 200 tonnes en plongée. Les SNA de la classe Rubis qu’il contribue à remplacer pesaient 2 600 tonnes. La masse a pratiquement doublé en une génération.

Cette taille accrue sert d’abord les capteurs. Sous les mers, les sous-marins se localisent mutuellement par le son : les bruits de coque, de machinerie, d’hélice constituent autant de signatures que les sonars adverses cherchent à capter. Les systèmes de détection embarqués sur le De Grasse sont dix à quinze fois plus performants que ceux des Rubis, un rapport qui place le bâtiment dans une catégorie d’écoute acoustique que ses prédécesseurs ne pouvaient pas atteindre.

La propulsion repose sur un système hybride : un réacteur à eau pressurisée, dérivé des chaufferies des sous-marins lanceurs de missiles nucléaires de type Le Triomphant et du porte-avions Charles de Gaulle, associé à des turbines et à deux moteurs électriques. En pratique, ce couplage permet au sous-marin de basculer en propulsion électrique pour les phases les plus silencieuses de ses missions, là où le réacteur seul produirait des vibrations détectables.

Soixante-trois marins composent l’équipage permanent. Des commandos s’y ajoutent selon les missions.

1 000 kilomètres depuis les fonds

Les SNA de la classe Rubis ne pouvaient pas tirer de missiles de croisière. Le De Grasse le peut, et cet écart de capacité a pris sa forme la plus concrète le 18 avril 2024.

Ce jour-là, un SNA de la classe Suffren et la frégate Aquitaine ont tiré simultanément chacun un missile de croisière naval, un engin capable de voler à basse altitude sur plus de 1 000 kilomètres pour frapper une cible terrestre avec précision. Les deux missiles visaient la même cible, sur le site d’essais de la DGA dans les Landes. Trois cents personnes ont été mobilisées pour valider cette première frappe combinée entre un sous-marin et un navire de surface. Le premier tir de ce type depuis un sous-marin français seul remontait au 20 octobre 2020.

Une portée supérieure à 1 000 kilomètres signifie concrètement qu’un sous-marin positionné au large de l’Atlantique peut frapper des cibles situées en Europe centrale, sans jamais s’approcher des zones de défense côtière adverses. Le De Grasse hérite de cette capacité de frappe longue portée, en y ajoutant les torpilles lourdes guidées F21 pour le combat sous-marin, les missiles antinavires Exocet SM39 pour cibler des bâtiments de surface, et des mines. La Marine nationale lui assigne cinq missions officielles : soutenir la dissuasion nucléaire française, escorter le groupe aéronaval du Charles de Gaulle, recueillir des renseignements, mener des opérations de lutte sous-marine et conduire des frappes antinavires.

Six nageurs de combat dans l’obscurité

Le De Grasse peut transporter des commandos jusqu’à leur zone d’action sans jamais faire surface, et les y déposer dans la plus grande discrétion. C’est l’une de ses capacités les moins visibles, et l’une des plus stratégiques.

Un module de onze mètres de long, trois mètres de large et quarante-trois tonnes peut être fixé sur la coque du sous-marin avant qu’il ne plonge. Ce caisson étanche, appelé Dry Deck Shelter ou DDS, abrite le propulseur sous-marin de troisième génération (PSM3G), développé par la société française Exail. Mesurant environ 8,5 mètres, ce véhicule sous-marin peut embarquer jusqu’à six nageurs de combat et les conduire silencieusement jusqu’au rivage. Le Commando Hubert, unité d’élite de la Marine nationale spécialisée dans les opérations clandestines, est son utilisateur principal.

Deux modules DDS ont été produits par Naval Group. La combinaison complète, sous-marin, module et véhicule de nageurs, a atteint sa première capacité opérationnelle à l’été 2025.

Le 23 juin à Cherbourg, deux générations se croisent

La Perle a quitté Toulon le 20 mai 2026. Elle est arrivée à Cherbourg le 1er juin pour y être désarmée et démantelée. Le 23 juin s’est tenue sa dernière cérémonie, au cours de laquelle son pavillon a été descendu pour la dernière fois. C’était vingt-quatre heures exactement avant la livraison du De Grasse.

Le retrait anticipé de la Perle avait temporairement réduit à quatre le nombre de sous-marins nucléaires d’attaque en service dans la flotte française, au sein de l’Escadrille des sous-marins nucléaires d’attaque (ESNA) basée à Toulon. Avec la livraison du De Grasse, l’ESNA remonte à cinq bâtiments : Suffren, Duguay-Trouin, Tourville, De Grasse et Améthyste, ce dernier étant le seul représentant de l’ancienne classe Rubis encore en activité. Son retrait est attendu à l’été 2027.

La distinction entre livraison et intégration dans la flotte active mérite d’être posée ici, car elle structure tout le calendrier du programme. Quand la DGA livre un sous-marin à la Marine nationale, le bâtiment est techniquement validé mais pas encore opérationnel au sens militaire. Ses équipages doivent d’abord le prendre en main sur plusieurs mois d’essais opérationnels avant qu’il ne soit officiellement déclaré apte au combat. C’est ce second jalon qui compte pour la flotte. Le Suffren a été livré en novembre 2020 mais n’a rejoint le service actif qu’en juin 2022, à Brest. Le Duguay-Trouin, livré en juillet 2023, a été admis en avril 2024 à Toulon. Le Tourville, livré en novembre 2024, a rejoint le service actif en juillet 2025.

Dix milliards d’euros et deux sous-marins encore à livrer

Le programme Barracuda a coûté environ dix milliards d’euros pour six sous-marins, contre 7,9 milliards prévus au lancement. L’écart n’a été ni officiellement expliqué ni officiellement contesté par la DGA, qui se borne à confirmer le chiffre global.

Deux bâtiments restent à livrer. Le prochain, qui portera le nom de Rubis, sans lien de parenté avec le SNA du même nom récemment retiré du service, est attendu pour 2028. Le dernier, le Casabianca, est prévu pour 2030 selon le Naval Review de Naval Group publié en juillet 2025. Des sources de presse spécialisée, notamment Capital.fr et Le Figaro, font état d’une possible livraison avancée à 2029. La DGA ne l’a pas confirmé et se limite à indiquer que les deux livraisons interviendront « d’ici 2030, conformément à la loi de programmation militaire 2024-2030 ». Naval Group a indiqué que « 90 % de la partie industrielle du programme est aujourd’hui bouclée ».

L’infrastructure portuaire suit le même rythme. À Toulon, le bassin Missiessy n°2, l’emplacement couvert où les sous-marins sont entretenus à quai, a été inauguré le 4 juillet 2025, au terme de six ans de travaux ayant mobilisé 129 entreprises, 29 000 mètres cubes de béton et 55 kilomètres de câbles électriques, pour un coût de 450 millions d’euros. Un troisième bassin du même type, destiné aux révisions techniques lourdes, doit être livré avant 2030. Le programme total de modernisation de la zone Missiessy représente près de deux milliards d’euros.



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