Nationaliser TotalEnergies : une facture de 250 milliards pour les contribuables

LFI propose de nationaliser TotalEnergies pour 70 Md€. Le coût réel atteindrait 250 Md€. Constitution, droit européen et actionnariat américain dressent trois obstacles majeurs.

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En mars dernier, TOTSA (Total Oil Trading SA), la filiale de négoce pétrolier de TotalEnergies, a acquis environ 70 cargaisons de brut d’Oman et des Émirats arabes unis, soit quelque 34 millions de barils, avant que le blocage du détroit d’Ormuz, effectif depuis le 28 février, ne fasse s’envoler les cours. Le gain estimé dépasse un milliard de dollars, réalisé en quelques semaines. Ce n’est pas le résultat d’une extraction ou d’un raffinage : c’est du trading de crise, une anticipation sur une guerre. C’est ce mécanisme précis, et non les seuls profits opérationnels du groupe, qui a déclenché l’offensive politique.

Le 1er mai, place de la République, Jean-Luc Mélenchon a lancé : « L’année dernière, 19 milliards de bénéfices distribués aux actionnaires. Si Total était resté nationalisé, il y aurait 30 milliards de plus dans la caisse de l’État en cinq ans. » Trois jours plus tôt, le 28 avril, le groupe LFI avait déposé à l’Assemblée nationale une proposition de loi visant à nationaliser les industries pétrolières françaises, en ciblant en priorité les réseaux terrestres entre raffineries et points de distribution. Manuel Bompard, coordinateur national du mouvement, a chiffré le coût d’une prise de contrôle majoritaire à 70 milliards d’euros.

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40 % aux Américains, 8 % aux salariés

Avant de débattre du prix, encore faut-il savoir à qui l’on rachèterait quoi. Les investisseurs nord-américains détiennent aujourd’hui environ 40 % du capital de TotalEnergies ; les actionnaires français, 26 %. BlackRock pointe en tête avec 7,04 % du capital. The Capital Group Companies a déclaré à l’AMF, le 13 avril 2026, avoir franchi le seuil de 5 %, portant sa participation à 5,10 %. Vanguard Group détient 3,88 %, la banque norvégienne Norges Bank 2,13 %.

Les salariés possèdent 8,4 % du capital, un record en Europe, représentant plus de 11 milliards d’euros d’actions. Une nationalisation les indemnise comme n’importe quel actionnaire, ou les contraint à vendre. Politiquement, l’équation est délicate.

En février 2026, l’Observatoire des multinationales a révélé que la Caisse des dépôts et consignations détenait, au 31 décembre 2025, plus de 30 millions d’actions TotalEnergies, soit 1,37 % du capital, pour une valeur de 1,69 milliard d’euros. Cette participation n’avait jamais été évoquée lors de la commission d’enquête sénatoriale. L’État, en d’autres termes, est déjà actionnaire discret d’un groupe dont il réclame bruyamment le rachat.

En 2024, le PDG Patrick Pouyanné avait publiquement évoqué un transfert de la cotation principale de Paris vers New York, au nom de ce qu’il avait appelé « le business et pas l’émotion ». La déclaration avait provoqué une vive réaction du ministre de l’Économie Bruno Le Maire. Elle dit, plus clairement que tout bilan, où se situe le centre de gravité réel du groupe.

Entre 220 et 250 milliards, et ça commence à compter

La capitalisation boursière de TotalEnergies s’établit à environ 180 milliards d’euros. Une nationalisation intégrale implique une prime pour convaincre les actionnaires de vendre : entre 20 et 30 % selon les précédents historiques. Le coût total se situe donc entre 220 et 250 milliards d’euros. L’État français devrait emprunter la totalité de la somme. Aux taux actuels, entre 4 et 5 %, la seule charge annuelle d’intérêts représenterait entre 10 et 12 milliards d’euros. Le gouvernement Lecornu évaluait à plus de 6 milliards d’euros le coût total de la guerre en Iran pour les finances publiques sur l’année 2026.

LFI et le PCF répondent par un argument de rentabilité : une prise de contrôle à 67 %, financée par emprunt obligataire, serait « rentable dès la première année », les bénéfices du groupe dépassant les intérêts de la dette. Le bénéfice net de TotalEnergies a atteint 15,6 milliards de dollars en 2025. En 2025 précisément, il avait aussi chuté de 17 % par rapport à 2024, à 13,1 milliards, sous l’effet de la baisse des cours du brut. En 2020, le groupe avait enregistré une perte nette massive. Un État endetté à hauteur de 220 milliards d’euros sur un actif aussi cyclique disposerait d’une marge de manœuvre quasi nulle en cas de retournement des marchés.

Il y a un second problème dans le scénario de nationalisation partielle que Clémence Guetté, députée LFI, a détaillé. Nationaliser le raffinage et la distribution, les « 67 % de l’activité totale » qu’elle cite, reviendrait à reprendre les segments historiquement les moins rentables du groupe. La rente que Mathilde Panot chiffre à « 100 milliards de dollars distribués aux actionnaires en dix ans » provient très majoritairement des activités amont d’extraction, que le scénario LFI laisserait entre des mains privées.

Ce que la Constitution permet, et ce que Bruxelles bloque

Sur le plan strictement juridique, une nationalisation n’est pas hors de portée. L’article 34 de la Constitution réserve au Parlement le droit de fixer les règles relatives aux « nationalisations d’entreprises et aux transferts de propriété ». C’est cette base qu’ont utilisée les grandes vagues de 1945 et de 1981-1982.

Mais l’article 17 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui a valeur constitutionnelle depuis 1946, impose une indemnité « juste et préalable ». Ce que la Constitution interdit n’est pas la nationalisation : c’est la confiscation. La distinction a un prix, littéralement.

La proposition de loi LFI du 28 avril bute immédiatement sur l’article 40 de la Constitution, qui rend irrecevable toute proposition créant une charge publique. Seul un projet de loi gouvernemental échappe à cet obstacle. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a indiqué qu’il n’envisageait pas de s’engager dans cette voie.

Le droit européen ajoute deux verrous supplémentaires. L’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’UE garantit la libre circulation des capitaux ; l’article 49, la liberté d’établissement. La Commission européenne avait déjà, par le passé, censuré l’action spécifique de l’État dans Elf-Total au motif d’incompatibilité avec ces principes. Une nationalisation d’actifs situés dans d’autres pays membres serait soumise au même examen. Les actionnaires américains, eux, disposent de traités bilatéraux d’investissement et de mécanismes d’arbitrage de l’OCDE susceptibles d’alimenter des procédures sur plusieurs décennies.

Ce que le Sénat avait proposé en juin 2024

La commission d’enquête sénatoriale présidée par l’écologiste Yannick Jadot avait rendu, en juin 2024, une recommandation unanime : l’État devrait prendre une « action spécifique », une golden share, au capital de TotalEnergies. Ce mécanisme offrirait des droits « décorrélés du poids dans le capital » : nomination d’un représentant de l’État au conseil d’administration sans voix délibérative, droit d’opposition aux cessions d’actifs stratégiques, agrément préalable du ministre pour tout franchissement de seuil significatif. Des instruments de ce type existent déjà chez Thalès, Engie, Safran Ceramics ou Nexter Systems.

Un obstacle légal bloque la démarche. TotalEnergies est aujourd’hui hors du périmètre des sociétés où une telle action peut être instituée en droit français. En janvier 2025, le Sénat avait adopté un amendement Jadot allant en ce sens, immédiatement qualifié de « juridiquement impossible en l’état » par le président de la commission des finances Claude Raynal. Une réforme législative préalable serait nécessaire.

Cette option ne capte aucune rente, ne modifie aucun prix à la pompe, et ne satisfait ni les marchés ni la gauche radicale. Elle est aussi, pour l’heure, la seule qui franchisse les filtres constitutionnel et européen sans procédure d’exception.

Le prix du plafonnement

Depuis février 2023, TotalEnergies maintient ses tarifs entre 10 et 30 centimes en dessous de la concurrence dans ses 3 300 stations-service. Le groupe en supporte le coût. En échange, il bénéficie d’une protection politique de fait.

Début mai 2026, Patrick Pouyanné a posé la condition explicitement : « En cas de surtaxe sur nos raffineries, qui sont par ailleurs souvent déficitaires, nous ne pourrons pas maintenir le plafonnement dans nos stations en France. » Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, a qualifié cette déclaration d’« odieux chantage », refusant la nationalisation mais réclamant la mise en cause directe du PDG, une ligne distincte de celle de LFI. Olivier Faure, premier secrétaire du PS, s’est positionné pour une taxe de 20 à 40 % sur les superprofits, estimée à « à peu près deux milliards », en rappelant qu’« à chaque grande guerre, l’État a considéré que ceux qui avaient profité de la guerre devaient contribuer au redressement du pays ».

Le gouvernement Lecornu n’a pas tranché. Sébastien Lecornu a cité cinq pays européens, Espagne, Autriche, Allemagne, Italie, Portugal, ayant adopté des mécanismes de taxation des superprofits, tout en défendant le groupe comme une entreprise qui « marque une part des intérêts stratégiques du pays ». Une taxe fragiliserait l’accord informel sur les prix. L’absence de taxe consacre l’arrangement. L’État français négocie avec une multinationale dont il n’est plus actionnaire, sur un terrain qu’il n’a jamais réglementé, à partir d’un levier que l’autre partie peut retirer à tout moment.



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2 commentaires sur « Nationaliser TotalEnergies : une facture de 250 milliards pour les contribuables »

  1. réquisition, voilà le mot qui convient.
    Pourquoi devrait on payer en plus de tout ce qu’ils nous ont spolié !

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2 commentaires