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En 2025, l’Italie a attiré 3 600 millionnaires étrangers, troisième rang mondial, devant la Suisse. La même année, le Royaume-Uni en perdait 16 500, record planétaire. Ce grand déplacement de fortunes tient à une arithmétique simple : transmettre dix millions d’euros à ses enfants peut coûter zéro en Italie, contre quatre millions en France ou au Royaume-Uni. L’Europe n’avait pas vu un tel écart dans la taxation des héritages entre pays voisins depuis des décennies.
3 600 en un an
Le cabinet spécialisé Henley & Partners a publié, en 2025, un classement des flux migratoires de millionnaires par pays. L’Italie y apparaît en troisième position mondiale avec 3 600 entrées nettes, derrière les Émirats arabes unis (9 800) et les États-Unis (7 500), mais devant la Suisse (3 000). Dans le même temps, le Royaume-Uni enregistrait une sortie nette de 16 500 millionnaires, un record documenté depuis que ces mesures existent.
La France perd, elle, environ 800 fortunes sur la même période. Le phénomène y reste contenu : les économistes rappellent que moins de 0,25 % des contribuables fortunés quittent le territoire chaque année. Mais sur les soixante premières fortunes françaises recensées par le classement Challenges, dix-huit ont établi leur résidence fiscale à l’étranger. Sur les vingt-cinq premières, ce sont dix individus, dont plusieurs noms connus de l’industrie du luxe et de la grande distribution.
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Ce qui a changé : l’héritage
Pendant vingt ans, le débat sur l’exil fiscal tournait autour d’un seul impôt : celui sur la fortune, ou sur les hauts revenus. Ce cadre est dépassé. Les grandes fortunes ont, depuis longtemps, résolu la question du revenu par des structures juridiques : holdings, sociétés patrimoniales, trusts. Ce qu’elles ne maîtrisent pas seules, c’est la transmission du patrimoine à leurs enfants.
Ces taux s’appliquent aux droits de succession, ce que l’État prélève sur un héritage au moment de la mort du parent. En France, le taux marginal d’imposition en ligne directe atteint 45 %, avec un abattement de 100 000 euros par enfant. Au Royaume-Uni, c’est 40 % taux unique, avec un abattement de 325 000 livres. En Allemagne, 30 % au-delà de 400 000 euros par héritier. En Italie : 4 % au-delà de un million d’euros par héritier, avec un abattement d’un million d’euros. Le Portugal, la Suède et l’Autriche ont supprimé cet impôt.
Sur dix millions d’euros de patrimoine, une famille française ou britannique laisse entre 3,8 et 4,2 millions à l’État. Dans les cabinets parisiens qui traitent ces dossiers de mobilité patrimoniale, ce calcul tient sur une ligne.
Londres a appuyé sur la gâchette
Le déclencheur le plus récent et le plus brutal est britannique. Le 6 avril 2025, une réforme de l’Inheritance Tax est entrée en vigueur au Royaume-Uni. Elle change le critère d’assujettissement : non plus le domicile, mais la résidence. Quiconque a vécu dix ans sur vingt sur le territoire britannique devient résident de longue durée et voit l’ensemble de son patrimoine mondial soumis à cet impôt au taux de 40 %, sans abattement au-delà de 325 000 livres.
Les résidents du Golfe installés à Mayfair, les expatriés français ou allemands qui avaient choisi Londres pour sa neutralité fiscale, les grandes familles d’Europe de l’Est : tous sont devenus imposables sur leurs actifs à Dubaï, à Genève ou à Paris, du seul fait de leur résidence britannique.
Ce qui rend le dispositif particulièrement contraignant est une clause rarement mentionnée dans les commentaires de presse. L’exposition à cet impôt se prolonge de trois à dix ans après le départ, selon la durée de résidence préalable. Quitter Londres en janvier 2025 n’efface pas l’obligation fiscale. Les trusts détenant des actifs non britanniques sont eux aussi concernés, dès lors que leur fondateur avait le statut de résident de longue durée. Trois à dix ans pendant lesquels le fisc britannique reste en droit de réclamer sa part : le délai varie selon la durée de résidence, mais l’obligation fiscale ne disparaît pas au moment du départ.
Le modèle romain
L’Italie a construit l’exact inverse. Un million d’euros d’abattement par héritier, un taux unique de 4 % au-delà, et une règle territoriale stricte : seuls les actifs situés en Italie sont taxés. Les biens détenus à l’étranger, comptes bancaires suisses, portefeuilles boursiers américains, propriétés au Portugal, sont totalement exonérés.
Le Portugal et la Suède ont aussi supprimé les droits de succession. Mais aucun des deux ne dispose d’un régime fiscal aussi complet pour les nouveaux résidents fortunés, ni d’un marché immobilier prime de cette dimension.
Une famille qui s’installe à Rome avec dix millions d’euros d’actifs détenus hors d’Italie paie zéro droit de succession. Avec deux millions d’actifs italiens, une villa à Positano ou un appartement dans le centre de Florence, les abattements cumulés ramènent la facture à zéro également. C’est légal, assumé, et inscrit dans le code fiscal italien sans ambiguïté.
À côté de ce régime successoral, l’Italie dispose d’un second dispositif destiné aux nouveaux résidents fortunés, officieusement surnommé la « règle CR7 » depuis que Cristiano Ronaldo l’a utilisée lors de son passage à la Juventus. Son principe : un forfait annuel unique remplace l’imposition progressive sur tous les revenus perçus à l’étranger. Fixé à 100 000 euros à la création du régime en 2017, ce forfait a été porté à 200 000 euros par décret en août 2024, puis à 300 000 euros au 1er janvier 2026 par la loi de finances italienne n°199/2025, promulguée le 31 décembre 2025. En moins de dix ans, le montant a triplé.
Pour en bénéficier, il faut n’avoir pas été résident fiscal en Italie pendant au moins neuf des dix années précédentes. Le régime est accessible pour quinze ans au maximum. Les membres supplémentaires du foyer sont soumis à un forfait distinct, passé de 25 000 à 50 000 euros par personne au 1er janvier 2026. Les bénéficiaires entrés dans le régime avant ces hausses conservent leurs conditions initiales, la rétroactivité étant exclue. Une limite s’applique : les revenus de source italienne restent imposés selon le régime fiscal ordinaire, entre 23 % et 43 % selon les tranches. Seuls les revenus étrangers bénéficient du forfait.
Note sur les données Henley & Partners : en juillet 2025, une critique académique a pointé des incohérences statistiques entre les différentes éditions du rapport. Ces chiffres restent la référence citée dans le débat public et par les gouvernements concernés, mais méritent d’être lus avec ce recul.
Paris a tenté, puis reculé
La France a failli durcir le dispositif de sortie. Le 3 novembre 2025, l’Assemblée nationale votait en première lecture le rétablissement de l’exit tax dans sa version d’avant 2019 : un délai porté à quinze ans avant que l’impôt soit effacé, contre deux à cinq ans aujourd’hui. L’amendement avait été porté par le groupe Rassemblement national.
Il n’a pas survécu à la navette parlementaire. Après l’échec des négociations entre les deux chambres, le gouvernement Lecornu a engagé la procédure qui lui permet d’adopter le texte sans vote. La loi de finances 2026, n°2026-103, promulguée le 19 février 2026, maintient donc le régime dit « Macron » : dégrèvement en deux ans pour les patrimoines de titres inférieurs à 2,57 millions d’euros, cinq ans au-delà. Le seuil de déclenchement reste fixé à 800 000 euros de titres, le taux global à 31,4 % (12,8 % d’impôt sur le revenu, 18,6 % de prélèvements sociaux).
Pour les départs vers l’Italie, membre de l’Union européenne, le sursis de paiement est automatique : aucune somme n’est due au moment du transfert de résidence. La dette fiscale s’efface si les titres sont conservés pendant deux à cinq ans selon le montant du patrimoine. Dans les cabinets de gestion de patrimoine parisiens, l’échec du durcissement a été noté immédiatement, et le calendrier de certains dossiers en cours a été ajusté en conséquence.
Une industrie organisée
Ce mouvement a produit une économie propre, discrète et en forte croissance. Des cabinets français spécialisés en gestion de patrimoine, Amanthée Patrimoine, Axtead, Klein Wenner, Franklin, traitent désormais des dossiers qui dépassent largement le conseil fiscal classique. Ils coordonnent le choix de la loi successorale applicable selon les conventions bilatérales, la restructuration d’actifs internationaux, la désignation des bénéficiaires dans plusieurs juridictions, et la synchronisation avec les banques privées et les notaires italiens. Une migration familiale complète prend en général douze à dix-huit mois.
À Rome, les prix immobiliers ont progressé de 7 % en 2025. Dans le quartier des Parioli, prisé des familles étrangères fortunées, la hausse atteint 8,4 %. À Prati, 7,5 %. Le centre historique s’établit à 7 577 euros du mètre carré. À Milan, le segment prime devrait dépasser 11 478 euros du mètre carré en 2026. Au total, les investissements immobiliers en Italie ont atteint 12,4 milliards d’euros en 2025, meilleur résultat depuis six ans, en hausse de 23 % par rapport à 2024. Promoteurs milanais et agents romains n’avaient pas affiché de tels résultats commerciaux depuis 2019.


