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- La commande SHARD, 100 millions pour quoi faire ?
- Chargeur automatique, trois hommes, 4 000 mètres
- Yémen : aucune destruction, mais un théâtre limité
- Ce que l’Ukraine a changé dans le débat sur les chars
- Rheinmetall entre dans la compétition
- 200 chars sur 406, et un musée mis à contribution
- Le XLR : ce que le Leclerc sera en 2030
- MGCS, char intermédiaire : l’avenir suspendu entre Paris et Berlin
En décembre dernier, la France a passé une commande massive de munitions de nouvelle génération pour un char que ses détracteurs présentent volontiers comme dépassé. Avec son chargeur automatique, sa cadence de tir en mouvement et sa portée efficace de 4 000 mètres, le char Leclerc dépasse sur plusieurs points techniques ses homologues occidentaux. Mais un rapport de l’Institut français des relations internationales, publié le même mois, parle de « survie à moyen terme » de l’arme blindée française, non comme d’une métaphore, mais comme d’un diagnostic. Entre crise de disponibilité avérée, rénovation en cours et successeur franco-allemand repoussé aux alentours de 2040, la question de la valeur du Leclerc ne se règle pas par la seule comparaison des fiches techniques.
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La commande SHARD, 100 millions pour quoi faire ?
Plusieurs milliers d’obus flèche SHARD (Solution for Hardened Armour Defeat) ont été commandés à KNDS Ammo France en décembre 2025, dans le cadre d’un accord-cadre de sept ans valorisé à plus de 100 millions d’euros. Un obus flèche est une munition antichar à très haute vélocité, conçue pour percer le blindage par énergie cinétique plutôt que par explosion, ce qui en fait l’arme principale des duels entre chars modernes. Le SHARD offre un gain de pénétration de 15 % par rapport à la flèche F1 actuellement en dotation dans l’armée française, et réduit l’usure du canon de 25 %. Les premières livraisons de série sont attendues pour mi-2029.
L’obus est compatible avec tous les canons lisses de 120 mm de l’OTAN, Leopard 2 et Abrams inclus. La DGA ouvre ainsi la possibilité d’une commercialisation conjointe avec des armées alliées, au-delà du seul usage national.
En décembre 2025, l’Ifri chiffrait à environ 200 le nombre de chars Leclerc opérationnels sur un parc originel de 406 unités. Investir dans des munitions de précision pour un parc réduit de moitié est un choix que ni la DGA ni l’état-major n’ont publiquement justifié.
Chargeur automatique, trois hommes, 4 000 mètres
Le Leclerc remplaçait l’AMX-30, un blindé des années 1960 qui devait s’arrêter pour tirer. Entré en service en 1995, soit quinze ans après le Leopard 2 allemand déployé au début des années 1980, il a été conçu sur des principes d’une génération suivante.
Son avantage le plus décisif est son chargeur automatique : un mécanisme embarqué introduit lui-même les obus dans le canon, sans intervention humaine. Les chars concurrents, Leopard 2 allemand, Challenger britannique, Abrams américain, confient cette tâche à un quatrième membre d’équipage. Pour recharger, ces chars doivent souvent abaisser le tube du canon, ce qui les oblige à perdre momentanément leur cible. Le Leclerc, lui, tire et recharge en roulant à 50 km/h, avec une portée efficace comprise entre 3 000 et 4 000 mètres. L’équipage se réduit à trois hommes au lieu de quatre : sur un déploiement de 300 chars, l’économie représente l’équivalent de deux compagnies d’infanterie.
Quand le char est arrivé sur le marché export dans la seconde moitié des années 1990, le Leopard 2 avait déjà été vendu à une vingtaine de nations sans concurrence sérieuse. La France n’a trouvé qu’un seul acheteur : les Émirats arabes unis, qui ont acquis 388 exemplaires dans une version tropicalisée dotée d’une climatisation spécifique, d’un armement téléopéré et d’un système de gestion numérique du champ de bataille. Le calendrier de mise en service, et non les capacités du char, explique ce bilan commercial.
Yémen : aucune destruction, mais un théâtre limité
Depuis 2015, les Leclerc émiratis sont engagés au Yémen. Aucune destruction totale d’un Leclerc n’y a été recensée. Dans le même conflit, plus de neuf chars Abrams saoudiens ont été filmés complètement détruits. Des sources spécialisées confirment que le Leclerc et le T-90 russe ont mieux résisté dans ce théâtre que l’Abrams ou le Leopard 2.
Des dommages ont été enregistrés sur certains exemplaires, à la suite d’attaques par engins explosifs improvisés. Le Yémen est un conflit asymétrique, des milices face à des armées régulières, sans affrontement direct entre blindés modernes. Les conclusions que l’on peut en tirer sur un engagement de haute intensité, comme celui que livrent les Russes et les Ukrainiens depuis 2022, restent donc partielles.
En 2025, KNDS France a ouvert des discussions avec Abu Dhabi pour porter les Leclerc émiriens à un niveau de performance supérieur. Dix ans après leur premier engagement, les Émirats n’ont pas remis en question leur investissement.
Ce que l’Ukraine a changé dans le débat sur les chars
Depuis février 2022, le conflit ukrainien a fourni les premières données en conditions réelles sur les chars de l’OTAN depuis des décennies.
Face aux T-62 et aux chars de la famille T-72, les blindés occidentaux ont démontré une supériorité documentée. Le défaut de conception soviétique est connu : les munitions sont stockées dans un carrousel sous la tourelle. Quand un char est touché à cet endroit, elles explosent toutes ensemble et la tourelle est projetée hors du véhicule. Des centaines de cas ont été filmés depuis 2022. À portée de tir, ces chars russes ne peuvent rivaliser avec les 3 000 à 4 000 mètres des blindés occidentaux.
L’Ukraine a aussi mis en lumière des faiblesses que plusieurs armées préféraient minimiser. En 2024, la Russie a documenté la destruction de six Leopard 2 en quatre mois dans la région de Kourakhove, principalement par drones FPV, des drones kamikazes télécommandés, bon marché et difficiles à intercepter. L’absence de protection anti-drone intégrée a été identifiée comme une lacune commune à plusieurs chars de l’OTAN. Les équipes ukrainiennes ont également manqué de pièces détachées pour maintenir les Leopard 2 endommagés en état de marche, un problème que les régiments français connaissent avec leurs propres Leclerc.
L’Ifri, dans son rapport de novembre 2025, affirme que le char reste un système d’armes pertinent sur le champ de bataille moderne. L’Ukraine a encore reçu 49 chars Abrams australiens en juillet 2025. Les analystes de l’Institut s’accordent pour relativiser le discours sur la « mort du char » : les pertes russes massives s’expliquent davantage par une mauvaise combinaison chars-infanterie-couverture aérienne que par une infériorité du matériel seul.
C’est dans ce contexte, une demande européenne de chars modernes relancée par la guerre, que Rheinmetall a accéléré la mise sur le marché d’un concurrent direct du Leclerc.
Rheinmetall entre dans la compétition
Le Panther KF51 de Rheinmetall est construit sur un châssis Leopard 2A4 entièrement retravaillé, armé d’un canon de 130 mm et doté, lui aussi, d’un chargeur automatique de 20 obus en deux barillets. L’engin pèse 59 tonnes.
En décembre 2023, la Hongrie a signé avec Rheinmetall un contrat de 288 millions d’euros pour participer au développement du Panther jusqu’à maturité de production. Rheinmetall le présente explicitement comme une alternative sur les futurs marchés export européens, un concurrent direct du Leclerc XLR pour les appels d’offres à venir.
Le KF51 occupe aussi le centre des frictions franco-allemandes sur le programme de char du futur. Rheinmetall pousse l’adoption de son canon de 130 mm comme standard du MGCS. KNDS France défend son propre système. Ce différend dépasse le choix d’un calibre.
200 chars sur 406, et un musée mis à contribution
Le rapport que l’Ifri a publié en novembre 2025 ne ménage pas ses formules. Léo Péria-Peigné, analyste à l’Institut, qualifie la situation de l’arme blindée française de « crise très grave de disponibilité et même de survie à moyen terme ». Environ 200 chars sont opérationnels sur un parc originel de 406 unités. Les autres exemplaires sont, selon le rapport, « stockés et cannibalisés jusqu’au moindre boulon ».
Un exemple y est cité : une turbomachine de moteur, une pièce maîtresse du groupe propulseur, a été prélevée sur le Leclerc exposé au musée des blindés de Saumur, faute de pièces disponibles en stock. La filière industrielle chargée de produire et d’approvisionner les pièces de rechange a été progressivement abandonnée.
Les armées qui ont déployé des Leopard 2 en Ukraine ont rencontré des difficultés d’approvisionnement comparables. Les équipes de maintenance ukrainiennes ont manqué des pièces nécessaires à la remise en état des blindés allemands endommagés au combat. Le problème n’est donc pas propre au Leclerc, mais il est plus aigu en France, où le parc est deux fois plus réduit que prévu.
En Afghanistan, les Leclerc déployés en priorité ont atteint un taux de disponibilité de 95 % en moyenne, c’est-à-dire que 95 chars sur 100 étaient en état de combattre à tout moment. Le contrat opérationnel normal pour ce type de matériel s’établit autour de 70 %. Le parc actuel est en deçà de ces deux seuils.
Le XLR : ce que le Leclerc sera en 2030
En janvier 2025, la DGA a commandé 100 chars Leclerc supplémentaires dans le standard XLR (eXtended Life Renovation), portant le total commandé à 200 unités, conformément à la loi de programmation militaire 2024-2030. Au 10 décembre 2024, 34 chars XLR avaient été livrés à l’armée de Terre, dont 21 au cours de la seule année 2024. L’objectif est de disposer de 160 XLR fin 2030, puis de 40 exemplaires supplémentaires d’ici fin 2035.
Le système PASEO de Safran intègre une imagerie haute résolution jour/nuit avec intelligence artificielle embarquée pour la classification automatique des cibles. Un brouilleur BARAGE et des kits de surprotection ventrale et latérale, contre les IED, les mines et les roquettes, ont été ajoutés. Le XLR est aussi connecté en temps réel à l’ensemble des véhicules blindés du programme SCORPION, les véhicules de transport et de reconnaissance Griffon, Jaguar et Serval qui formeront l’ossature de l’armée de Terre française dans les années 2030. Tous partagent la même radio logicielle CONTACT, ce qui permet à un chef de char de voir sur son écran où se trouvent les autres véhicules alliés à tout moment. De nouveaux viseurs numériques pour le tireur et le chef de char sont attendus à partir de 2028.
La coque et le canon du XLR sont ceux du Leclerc de 1995. Tout le reste a été refondu. Le retrait de service est programmé à partir de 2037-2038.
MGCS, char intermédiaire : l’avenir suspendu entre Paris et Berlin
Le Leclerc doit quitter le service à partir de 2037. Son successeur franco-allemand, le MGCS, ne sera pas opérationnel avant 2040-2045 au mieux. Entre ces deux dates, l’armée française se retrouverait sans char de combat moderne, c’est ce calendrier impossible qui a conduit Paris à envisager un char intermédiaire.
Le 23 janvier 2025, KNDS France, KNDS Deutschland, Thales et Rheinmetall ont signé un pacte d’actionnaires à Paris, en présence des ministres des Armées français et allemand, Sébastien Lecornu et Boris Pistorius. Le 10 avril 2025, la MGCS Project Company GmbH a été juridiquement constituée à Cologne. Le programme couvre huit domaines technologiques, protection active, intelligence artificielle, interopérabilité, communications, jusqu’en 2029, avec un prototype visé pour 2030. En mars 2026, Rolls-Royce Power Systems et ZF ont été désignés pour fournir le système de propulsion. Atteindre la capacité opérationnelle initiale, le stade auquel un char prototype devient une arme utilisable en combat par des unités formées, est désormais attendu pour 2040-2045 au mieux.
KNDS France défend son système de canon ASCALON, disponible en 120 ou 140 mm. Rheinmetall pousse le 130 mm intégré à son KF51. Derrière le choix du calibre, deux intérêts industriels distincts se disputent la définition du char futur et les contrats qui en découleront.
Deux rapports parlementaires publiés en novembre 2025 ont tiré la même conclusion : la succession du Leclerc ne peut pas attendre l’entrée en service du MGCS. En avril 2026, la ministre des Armées Catherine Vautrin a confirmé que des discussions sont engagées pour développer un char intermédiaire destiné à couvrir la fenêtre entre le retrait du Leclerc et l’arrivée du successeur franco-allemand. Ni le calendrier ni le budget de ce programme n’ont été arrêtés.


