Décathlon, l’année de tous les défis

Décathlon publie ses meilleurs résultats depuis 2023. Mais derrière les 16,8 milliards de CA, un changement de direction inédit repose la question de ce que le groupe veut vraiment devenir.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

En 2025, Décathlon a enregistré 16,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 4 % de plus qu’en 2024, dans un marché sport français en légère contraction. Le bénéfice net remonte à 910 millions d’euros, effaçant le recul de l’année précédente.

Ce qui tire la performance vers le haut, c’est la marketplace réservée aux vendeurs tiers qui a progressé de 49 % en 2025. Le volume d’affaires global, marketplace incluse, dépasse 20,7 milliards d’euros.

L’héritier revient, la dirigeante externe part

En mars 2025, Julien Leclercq a été nommé président du conseil d’administration de Décathlon. Fils du fondateur Michel Leclercq, fort de vingt ans passés dans la galaxie Mulliez, notamment chez Leroy Merlin, il succède à Fabien Derville. C’est la première fois depuis la fondation du groupe qu’un membre direct de la famille Leclercq occupe cette fonction.

Quelques semaines plus tard, Barbara Martin Coppola quittait ses fonctions de directrice générale. Elle était la première dirigeante extérieure de l’histoire de Décathlon, recrutée en mars 2022 après un parcours chez Samsung, Google et Ikea, diplômée de Harvard et de l’INSEAD. Depuis son arrivée, elle avait piloté un plan de repositionnement ambitieux : faire de Décathlon une « marque de sport » mondiale, et non plus seulement une chaîne de distribution.

Son successeur s’appelle Javier López Segovia. Ingénieur né à Madrid, entré chez Décathlon en 1999 et directeur exécutif en charge de la chaîne de valeur depuis octobre 2022, il cumule vingt-six ans de maison. Ce double mouvement, héritier à la présidence et opérationnel interne à la direction générale, signe un retour aux fondamentaux familiaux après une parenthèse d’ouverture externe. López a fixé des objectifs chiffrés : toucher 1 milliard de personnes via Décathlon en 2030 et 2 milliards en 2035, contre 250 à 300 millions d’inscrits en base de données aujourd’hui. Le groupe emploie 102 913 collaborateurs dans le monde.

Englos, 1976 : comment Adidas a créé Quechua

Le premier magasin Décathlon a ouvert le 27 juillet 1976 à Englos, dans la périphérie de Lille. Michel Leclercq, cousin de Gérard Mulliez, fondateur d’Auchan, y appliquait au sport la méthode de la grande distribution : libre-service large, allées lisibles, prix cassés sur une palette étendue d’articles sportifs.

La suite a failli tourner court. Peu après l’ouverture, Adidas et plusieurs autres fournisseurs ont cessé leurs livraisons, redoutant un acteur capable de tirer les prix vers le bas. Le magasin s’est retrouvé à court de marchandises. Décathlon a engagé une procédure pour refus de vente, qu’il a remportée en 1977.

Cet épisode a décidé de toute l’architecture industrielle du groupe. Privé d’approvisionnement normal, Leclercq a commencé à faire fabriquer des produits sous ses propres noms, Quechua pour la montagne, Tribord pour les sports nautiques, Kipsta pour les sports collectifs. Dans les années 1980, le groupe a multiplié les ouvertures en France puis en Europe du Sud en s’appuyant sur le même format : grandes surfaces de périphérie, logistique dense, prix maintenus sous ceux des réseaux spécialisés.

Quechua reste, Triban disparaît

Le 12 mars 2024, simultanément au dévoilement d’un nouveau logo, Décathlon a conduit une refonte de son portefeuille de marques propres. L’architecture est ramenée à deux catégories : neuf marques généralistes, Quechua, Tribord, Rockrider, Domyos, Kuikma, Kipsta, Caperlan, Btwin, Inesis, et quatre marques expertes, Van Rysel, Simond, Kiprun, Solognac.

Dans le vélo, la simplification est concrète : Triban, Riverside et Elops sont supprimées. Btwin reprend le segment urbain et la mobilité quotidienne, Rockrider s’élargit à l’outdoor cycliste au sens large, Van Rysel reste sur la route et la performance. Les produits demeurent au catalogue ; seuls les noms disparaissent.

Depuis 2024, la bannière « Decathlon » reprend le dessus visuellement sur les articles, les marques propres passant en second plan. L’objectif est double : simplifier la lecture de l’offre dans les marchés où le groupe est moins implanté, et dégager des économies d’échelle en développement, production et marketing. En parallèle, Décathlon a pris une participation de 65 % dans Bikeleasing Group, leader de la location de vélos d’entreprise dans les pays germanophones, et noué un partenariat avec Rebike Mobility, spécialiste du reconditionnement de vélos électriques basé à Munich. Le groupe est également propriétaire de l’équipe cycliste professionnelle Decathlon CMA CGM.

Bordeaux, Montpellier : le pari du multi-spécialiste

Le 14 mai 2025, Décathlon a ouvert à Bordeaux son premier magasin entièrement dédié au running, une première mondiale dans l’histoire de l’enseigne. Le point de vente occupe 160 m² au cœur de la Promenade Sainte-Catherine. Il propose une centaine de références de chaussures, réparties entre 60 % de marques internationales et 40 % de la marque propre Kiprun, ainsi qu’une analyse de foulée réalisée par semelles connectées en cinquante appuis. Un second magasin du même format a ouvert à Montpellier à l’automne 2025 ; Paris, Lille, Lyon, Marseille et Nantes sont annoncés dans la foulée.

Bastien Grandgeorge, directeur général France, revendique explicitement le passage d’une enseigne « généraliste » à un modèle « multi-spécialiste ». D’autres formats thématiques sont envisagés : mobilité, montagne, fitness, sports d’eau.

160 millions d’euros ont été injectés dans la rénovation du parc de magasins français entre mi-2022 et fin 2024, auxquels s’ajoutent 130 millions supplémentaires pour la seule année 2025. L’objectif est de rénover la totalité des 320 magasins hexagonaux d’ici début 2027. À l’international, l’Allemagne a accueilli son 100e magasin fin 2025, avec un objectif de 150 points de vente d’ici fin 2027.

Amazon et les plateformes généralistes ont banalisé l’achat rapide d’articles standards. Nike, Adidas et les grands équipementiers ont développé leurs propres canaux de vente directe. Des spécialistes du trail, de l’outdoor et du cyclisme occupent les segments premium. Les JO de Paris 2024, dont Décathlon était Partenaire Officiel, il avait habillé les 45 000 volontaires et les relayeurs de la flamme, ont généré +40 % de ventes sur les produits licenciés et +10 % de fréquentation omnicanale. Sur l’ensemble de l’exercice 2024, le chiffre d’affaires français n’avait progressé que de 0,07 %.

Un site reconstruit, une marketplace qui court

Les ventes digitales représentaient 17,4 % du chiffre d’affaires de Décathlon en 2023. Elles ont atteint 20 % en 2024 et se sont stabilisées à 20,2 % en 2025, tous canaux confondus : e-commerce, commandes connectées en magasin et marketplace externe. Sur cette dernière, réservée aux vendeurs tiers, le volume d’affaires a progressé de 49 % en 2025.

En mars 2026, Décathlon a déployé en France une nouvelle plateforme e-commerce unifiée, déjà active sur d’autres marchés européens. Le groupe vise une navigation plus fluide, une meilleure disponibilité produit et une intégration renforcée entre canaux physiques et numériques. La transformation couvre aussi la prévision de la demande, la gestion des stocks et l’architecture logicielle des services.

La direction met également en avant des méthodes de numérique responsable : des outils internes permettent d’estimer l’impact environnemental des développements logiciels et d’orienter les choix techniques. Le sujet n’est pas anecdotique pour un groupe qui pousse simultanément les services connectés, les parcours en ligne et les algorithmes logistiques.

1,5 million de réparations, une rentabilité encore opaque

En 2025, 1,5 million de produits ont été réparés dans les 317 ateliers labellisés en France. À l’échelle mondiale, 1 746 ateliers de réparation opèrent dans le réseau. 1,58 million de produits ont été vendus en seconde main, dans 43 marchés. Le chiffre d’affaires de la location a atteint 36 millions d’euros en 2024, en hausse de 75 % par rapport à 2023.

53,9 % des ventes totales du groupe portaient en 2025 sur des produits éco-conçus, contre 48,5 % en 2024. C’est la première fois que cette part a dépassé la majorité dans l’histoire de l’enseigne. Un passeport produit accessible par QR code a été déployé sur les vélos en Europe depuis 2024-2025 : il centralise données techniques, historique d’entretien et accès aux services associés.

En 2024 et 2025, Décathlon a relancé sa gamme « Produits Bleus », abandonnée en 2020, avec 160 nouvelles références et des baisses de prix engagées sur 1 500 références. Un vélo à assistance électrique lancé à 999 euros a enregistré 2 000 unités vendues en dix jours. Réparer et tracer coûte plus cher que vendre du neuf à bas prix : la contribution réelle des services circulaires à la rentabilité globale du groupe n’est pas documentée publiquement.

Carbone : -16 % sur les usines que Décathlon contrôle

Décathlon s’est fixé un objectif de réduction de 20 % de ses émissions absolues de CO₂ d’ici 2026, par rapport à 2021. En 2025, pour la quatrième année consécutive, le groupe a découplé croissance commerciale et empreinte carbone : les émissions absolues ont reculé de 16 % depuis 2021. En 2025, 89,4 % de l’électricité consommée provenait d’énergies renouvelables.

61,6 % des émissions du groupe proviennent de l’extraction des matières premières et de la fabrication des produits, une part de la chaîne que Décathlon ne pilote pas directement. C’est là que se joue l’essentiel.

En janvier 2025, les médias Disclose et l’émission Cash Investigation sur France 2 ont accusé l’enseigne de bénéficier du travail forcé de Ouïghours en Chine dans sa chaîne d’approvisionnement. Décathlon a répondu en condamnant « avec fermeté toute forme de travail forcé » et en présentant sa politique d’audit. Sa déclaration de performance extra-financière 2024, publiée le 19 juin 2025, indique que 92,8 % de ses fournisseurs de rang 1 obtiennent les notes A, B ou C lors des audits sociaux, contre 89 % en 2023. Depuis la diffusion de l’enquête, la pression des régulateurs européens sur la traçabilité des chaînes d’approvisionnement en Asie n’a pas faibli.

Avec 16,8 milliards de chiffre d’affaires et 910 millions de bénéfice net, Décathlon aborde son demi-siècle en position de force commerciale. Avec plus de 60 % de ses émissions concentrées dans une industrie amont qu’il ne maîtrise pas entièrement, et une gamme bas prix qu’il vient de relancer pour ne pas perdre sa clientèle populaire, le groupe engage simultanément deux paris qui tirent dans des directions opposées.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire