Corse : enquête sur une fraude de 18 millions d’euros

Le Parquet européen a perquisitionné en Corse les 27 et 28 mai. Soupçon de fraude à 18 M€ sur des fonds destinés aux PME.

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Les enquêteurs du Parquet européen ont frappé simultanément à plusieurs portes du pouvoir institutionnel corse et le lendemain, c’est le président du Conseil exécutif lui-même qui montait à la tribune pour en prendre acte. Derrière l’opération judiciaire, c’est l’essentiel des fonds européens destinés à relancer l’économie de l’île après la pandémie qui se retrouve au cœur d’une enquête pour fraude présumée. Les perquisitions ont visé les deux agences chargées de distribuer cet argent aux entreprises insulaires et les marchés publics passés dans ce cadre entre 2021 et 2022.

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Perquisitions simultanées dans le cœur institutionnel

Les 27 et 28 mai 2026, des enquêteurs ont perquisitionné, à la demande du Parquet européen (EPPO), le ministère public indépendant de l’Union européenne compétent pour poursuivre les fraudes aux fonds européens, plusieurs adresses à Ajaccio et dans ses environs. Domiciles de personnes physiques, locaux d’organismes publics, sièges d’entreprises privées : les opérations ont été conduites simultanément, avec saisie de documents et de preuves numériques.

Parmi les structures publiques visées figurent l’Agence de développement économique de la Corse (ADEC), la Caisse de développement de la Corse (CADEC) et des services de la Collectivité de Corse. L’enquête porte sur des soupçons de fraude aux marchés publics et de fraude aux subventions financées par le Fonds européen de développement régional (FEDER) et le programme REACT-EU, pour un montant d’environ 18 millions d’euros.

Toute personne visée par ces investigations est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité soit établie par les juridictions compétentes.

Ce que font et ce que gèrent ces deux agences

L’ADEC occupe, dans la chaîne de distribution des fonds européens en Corse, une position clé. Elle est le service instructeur officiel des programmes FEDER-FSE : c’est elle qui évalue et valide les demandes de financement européen pour le compte de la Collectivité de Corse. La CADEC, de son côté, gérait les avances remboursables à taux zéro accordées aux TPE-PME insulaires dans le cadre de REACT-EU, autrement dit des prêts sans intérêt que les petites entreprises devaient rembourser, financés par ce programme européen de soutien à la reprise économique post-Covid.

Selon les premiers éléments recueillis par France 3 Corse ViaStella, les enquêteurs se concentreraient sur des marchés publics passés par l’ADEC entre 2021 et 2022. Ce qui serait examiné, c’est moins la procédure formelle de passation que les mécanismes d’attribution et les conditions d’exécution des contrats. En clair : les marchés auraient pu être attribués selon les règles en apparence, tout en profitant indûment à certaines entreprises dans leur réalisation concrète.

Ces marchés ont été passés sous la présidence d’Alexandre Vinciguerra, qui dirigeait l’ADEC de 2021 à janvier 2025, date à laquelle Gilles Giovannangeli lui a succédé à la tête du conseil d’administration.

Giovannangeli prend la parole, le lendemain

Le 29 mai 2026, depuis l’Assemblée de Corse, Gilles Giovannangeli a été le premier responsable politique à s’exprimer publiquement sur l’affaire. Il a déclaré refuser « toute instrumentalisation » et a appelé au « refus du soupçon généralisé ». « À l’heure actuelle, nous sommes en phase d’enquête préliminaire, et personne n’a encore été auditionné », a-t-il indiqué, avant d’annoncer que la Collectivité de Corse allait « coopérer pleinement avec les enquêteurs ».

Sa position mérite d’être précisée. Giovannangeli cumule deux fonctions : président du Conseil exécutif de Corse et président du conseil d’administration de l’ADEC depuis janvier 2025. C’est donc à ce double titre qu’il s’est exprimé le 29 mai, au nom de la Collectivité de Corse et au nom de l’agence perquisitionnée la veille. Les marchés publics incriminés ont été passés avant qu’il ne prenne ces fonctions.

18 millions d’euros : ce que le chiffre représente

L’enveloppe REACT-EU allouée à la Corse avait été fixée à 25 672 664 euros par décision de la Commission européenne du 12 février 2021, avec une dotation complémentaire conditionnelle de 7 millions d’euros prévue en 2022. Les 18 millions d’euros visés par l’enquête représentent donc près de 70 % de la dotation initiale accordée à l’île.

Ce programme avait une destination précise : financer des prêts sans intérêt aux petites entreprises corses pour les aider à traverser les séquelles économiques de la pandémie. Si le préjudice allégué était confirmé, ces entreprises, les bénéficiaires finaux du dispositif, n’auraient jamais reçu l’argent qui leur était destiné, ou l’auraient reçu dans des conditions irrégulières.

À l’échelle nationale, la France avait reçu 3,9 milliards d’euros au titre de REACT-EU sur 2021-2022, dont 3,09 milliards en 2021 répartis entre FEDER, FSE+ et FEAD, ce qui en faisait l’un des premiers bénéficiaires du programme en Europe.

L’OCLCIFF entre dans la boucle

L’enquête se poursuit avec l’appui de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF), unité rattachée à la Direction nationale de la police judiciaire (DNPJ). Sa mobilisation indique que l’enquête a atteint un niveau de complexité technique qui dépasse le périmètre d’une brigade territoriale : traçage de flux financiers, recoupement de documents comptables, analyse de marchés publics sur plusieurs exercices.

Pour l’EPPO, la coordination avec l’OCLCIFF est désormais systématique dans les dossiers français de fraude complexe aux fonds européens : le Parquet européen pilote les poursuites, les unités nationales spécialisées conduisent les investigations sur le terrain.

La Corse dans le peloton de tête des atteintes à la probité

En avril 2026, l’Agence française anticorruption (AFA) et le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) ont publié un rapport conjoint qui place la Corse parmi les territoires français les plus touchés par les atteintes à la probité, aux côtés des départements d’outre-mer, avec un taux nettement supérieur à la moyenne nationale. Corruption, prise illégale d’intérêts, favoritisme, détournement de fonds publics : ces quatre infractions figurent parmi les plus fréquemment relevées sur l’île par les services de police et de gendarmerie.

Au niveau national, 1 125 infractions à la probité ont été enregistrées en 2025, une hausse de 16 % par rapport à l’année précédente.

À Bruxelles, une vague qui ne fait que commencer

Opérationnel depuis le 1er juin 2021, le Parquet européen conduit ses enquêtes dans 24 États membres et affiche un taux de condamnation avoisinant 95 %. Fin 2025, l’institution menait en France 121 enquêtes actives pour un préjudice estimé à 5,94 milliards d’euros, dont 57 dossiers à caractère transnational. À l’échelle européenne, 3 602 enquêtes actives représentaient un préjudice global estimé à plus de 67,27 milliards d’euros, avec des gels d’avoirs prononcés à hauteur de 1,13 milliard d’euros en 2025.

Le segment des fraudes liées au plan de relance post-Covid connaît la progression la plus rapide. Les enquêtes portant sur la Facilité pour la reprise et la résilience, le grand fonds européen de 800 milliards d’euros créé pour aider les États membres à se redresser après la pandémie, sont passées de 311 dossiers actifs fin 2024 à 518 fin 2025, soit une hausse de 66,7 % en un an, avec un préjudice estimé en progression de 81 % sur la même période, atteignant 5,08 milliards d’euros. Environ 180 milliards d’euros de ce fonds restaient à décaisser fin 2025. Dans son rapport annuel 2025, l’EPPO a prévenu que les dossiers de fraude présumée allaient se multiplier à mesure que les derniers versements approchent.



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