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Pendant trente ans, les démocraties occidentales ont réduit leurs armées, fermé des usines d’armement et tablé sur un monde sans guerre de grande ampleur. Le 24 février 2022, cette hypothèse a cessé d’être tenable. Quatre ans plus tard, les dépenses militaires mondiales atteignent 2 718 milliards de dollars, un record depuis la Guerre froide, et Eurosatory, le salon mondial de la défense terrestre qui ouvre ses portes du 15 au 19 juin à Paris, accueille 2 100 exposants de 65 pays, soit la plus grande édition de son histoire. Les États qui s’y retrouvent ne viennent plus chercher des équipements pour des missions de maintien de la paix. Ils viennent se réarmer.
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2 100 exposants, 65 pays, un record
2 718 milliards de dollars. C’est le montant total des dépenses militaires mondiales en 2024, selon le SIPRI, l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, qui fait référence en matière de comptabilité des armements mondiaux. La progression atteint 9,4 % sur un an, la plus forte enregistrée depuis la dissolution de l’Union soviétique. Ces chiffres ont une traduction directe à Paris Nord Villepinte, où Eurosatory 2026 se tient du 15 au 19 juin sur 185 000 mètres carrés d’exposition.
L’édition 2026 compte 2 100 exposants venus de 65 pays. Le salon organisé par le GICAT, le groupement professionnel des industries françaises de défense terrestre, se tient tous les deux ans ; il n’avait jamais affiché de tels chiffres de participation. L’ouverture du Hall 4, ajouté spécifiquement pour absorber la demande, porte la surface totale d’exposition à un niveau inédit dans l’histoire du salon. Trente-six pour cent des exposants présents cette semaine y participent pour la première fois, signe de la vitesse à laquelle de nouveaux acteurs industriels entrent dans la filière défense, attirés par l’explosion des budgets publics. Quatre-vingt-trois pour cent d’entre eux sont issus du secteur privé.
Le lien entre la hausse des dépenses militaires mondiales et l’affluence record du salon est direct. Quand les États augmentent leurs budgets de défense, ils passent des commandes. Quand ils passent des commandes, les industriels investissent, recrutent et cherchent des débouchés à l’international. Eurosatory est l’endroit où ces industriels rencontrent, en cinq jours, les délégations d’achat de plusieurs dizaines de pays. Quarante pavillons nationaux occupent l’espace cette année. Chacun fonctionne moins comme une vitrine que comme une ambassade temporaire, un lieu où les délégations officielles négocient des partenariats industriels, signent des lettres d’intention et évaluent des équipements avant de formuler des appels d’offres.
L’Europe est le principal moteur de la hausse des dépenses de défense au niveau mondial. Les pays européens ont collectivement augmenté leurs budgets militaires de 17 % en 2024, pour atteindre 693 milliards de dollars, toujours selon le SIPRI. Cette accélération, déclenchée par l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, ne montre aucun signe de ralentissement. Elle est le carburant direct de l’édition 2026.
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La France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Italie et le Royaume-Uni occupent les surfaces les plus importantes. Ce « Top 5 » historique reste dominant. Mais la géographie du salon a radicalement changé depuis l’édition 2022, la dernière tenue avant l’invasion russe de l’Ukraine.
L’Ukraine dispose d’un pavillon national. La Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, la Bulgarie et la Hongrie également. L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, trois pays qui partagent une frontière avec la Russie ou son alliée la Biélorussie, sont présentes en force. Les pays scandinaves, dont la Suède et la Finlande ont rejoint l’OTAN en 2022 et 2023, ont renforcé leurs délégations. Ces États ne viennent pas observer. Ils cherchent des fournisseurs, des partenaires de co-production et des débouchés à l’export pour leurs propres industries en croissance rapide.
La Pologne incarne cette transformation avec le plus de clarté. Varsovie a porté son budget de défense à l’équivalent de 4 % de son produit intérieur brut pour 2025, soit le double du seuil de 2 % que l’OTAN demande à ses membres, et que la majorité d’entre eux peinait encore à atteindre il y a trois ans. Avec un budget militaire de cette ampleur, la Pologne ne vient pas à Eurosatory pour regarder : elle vient acheter, ou trouver des partenaires pour produire sur son sol.
La présence de l’Ukraine mérite une lecture distincte. Kiev envoie une délégation dans un salon d’armement alors que le conflit avec la Russie est toujours actif. Ce choix relève d’une stratégie industrielle précise : attirer des investissements dans sa propre base de production militaire nationale, faire valider ses retours d’expérience opérationnels par les alliés, plaider pour des transferts de technologie qui lui permettraient de fabriquer sur son territoire une partie des équipements qu’elle reçoit aujourd’hui sous forme d’aide. Eurosatory est le seul endroit au monde où ces trois objectifs peuvent être poursuivis simultanément dans un délai de cinq jours.
Des banquiers entre les blindés
Le Hall 4, celui dont l’ouverture traduit l’expansion record du salon, héberge un pôle baptisé « Financement et Export », entièrement consacré au financement de l’économie de défense. BNP Paribas, le groupe BPCE, le Crédit Agricole, le Crédit Mutuel, La Banque Postale et la Société Générale y disposent de stands. Weinberg Capital Partners, Allianz Holding France et Largillière Finance complètent le dispositif côté investissement et assurance. Le fonds Apollo Minerva et le cabinet de conseil Bain & Company sont annoncés pour la séquence de conférences du 17 juin, aux côtés de la Banque européenne d’investissement, de Bpifrance, la banque publique d’investissement, et de la Direction Générale de l’Armement, qui pilote les achats militaires de l’État français.
Il faut mesurer ce que cette présence représente. À partir des années 2010, sous la pression de critères dits « ESG », pour Environnement, Social et Gouvernance, plusieurs grandes banques européennes ont progressivement durci leurs politiques de financement du secteur de la défense. Ces critères, adoptés sous l’impulsion d’investisseurs institutionnels soucieux de responsabilité sociale, ont conduit certains établissements à fixer des seuils : toute entreprise tirant plus de 5 % de ses revenus de contrats militaires devenait difficile à financer, parfois impossible. Des fonds de pension, des assureurs et des gestionnaires d’actifs ont suivi le mouvement, excluant les fabricants d’armement de leurs portefeuilles d’investissement.
Pour les entreprises françaises et européennes de défense, les conséquences ont été concrètes. La Base Industrielle et Technologique de Défense, la BITD, terme technique qui désigne l’ensemble des entreprises travaillant pour les armées, des grands groupes aux sous-traitants de niche, a vu ses conditions de financement se durcir au moment même où les États commençaient à augmenter leurs commandes. Emprunter pour investir dans une nouvelle ligne de production, lever des fonds pour développer un nouveau système d’armement : ces opérations sont devenues plus coûteuses et plus compliquées à mesure que les banques restreignaient leur exposition au secteur.
L’invasion russe de l’Ukraine a provoqué un retournement. Les gouvernements européens ont explicitement demandé aux établissements financiers de revoir leurs politiques en matière de défense, en arguant que la sécurité collective du continent dépendait de la capacité industrielle à produire des équipements militaires en quantité suffisante. Defense Angels, réseau d’investisseurs privés spécialisés dans les entreprises de défense, sera également présent à Eurosatory, signal de l’émergence d’un capital-risque dédié à ce secteur qui n’existait pas sous cette forme organisée il y a cinq ans. Le pôle « Financement et Export » du Hall 4 traduit cette bascule : les banques ne se contentent plus d’assouplir leurs critères en interne, elles exposent dans un salon d’armement.
Ce que cherche concrètement la BITD, c’est la capacité de monter en cadence, produire non plus cent obus par mois mais mille, dans des délais que les commandes de temps de guerre imposent. Ce passage à grande échelle nécessite d’investir massivement dans des outils de production, des entrepôts, du personnel et des stocks de matières premières. Ces investissements se financent. C’est le problème que le Hall 4 est censé contribuer à résoudre.
Drones, missiles, robots : l’arsenal en démonstration
Les démonstrations dynamiques sont la pièce maîtresse spectaculaire du salon. Organisées sur le terrain extérieur de Villepinte, elles mettent en scène des équipements en conditions proches du réel : fumigènes, manœuvres coordonnées, simulations de combat. Cette édition place la lutte anti-drones au centre de ces séquences, et la raison tient en un seul conflit.
Depuis 2022, les drones ont transformé la guerre en Ukraine plus vite que n’importe quel équipement militaire des cinquante dernières années. Les petits drones commerciaux, modifiés pour emporter une grenade, ont rendu toute circulation en zone de combat quasi impossible sans détection préalable. Les munitions rôdeuses, des drones armés qui tournent en l’air au-dessus d’une zone, cherchent une cible, puis s’y écrasent en explosant, ont détruit des blindés réputés parmi les plus protégés du monde. Chaque armée occidentale cherche désormais des réponses opérationnelles : comment détecter ces engins, comment les neutraliser, comment protéger ses propres troupes et véhicules.
Rheinmetall, le groupe allemand d’armement et l’un des principaux fournisseurs de l’armée ukrainienne, participe aux démonstrations. KNDS, le groupe franco-allemand issu du rapprochement de Nexter, fabricant du char Leclerc, et de Krauss-Maffei Wegmann, fabricant du Leopard 2, est également engagé. Le missilier européen MBDA, dont les systèmes incluent le missile antichar Milan et le système de défense aérienne CAMM, ainsi que Texelis, spécialiste français des systèmes de propulsion, roues et chenilles, pour véhicules blindés, complètent le tableau. ARQUUS, constructeur de véhicules militaires dont le directeur général préside actuellement le GICAT, est également présent sur le terrain. Ces entreprises partagent un même objectif dans leurs scénarios : montrer comment réduire l’exposition directe des soldats, frapper à plus grande distance, et confier à des machines autonomes les tâches de surveillance et de renseignement les plus dangereuses.
Le Hall 5B héberge une dimension moins spectaculaire mais tout aussi déterminante. L’Eurosatory LAB réunit une soixantaine de start-ups internationales travaillant sur des capteurs intelligents, des systèmes autonomes, de nouveaux matériaux et des solutions de cybersécurité embarquée, soit la protection des systèmes informatiques à bord des équipements militaires contre les piratages et les brouillages. Ces entreprises ne ressemblent plus aux jeunes pousses sans chiffre d’affaires que le terme « start-up » évoque habituellement. Elles ont des brevets industriels, des premiers contrats avec des armées, parfois des levées de fonds en phase B, c’est-à-dire des investissements de plusieurs dizaines de millions d’euros auprès de fonds professionnels. Le milieu les désigne désormais sous le terme « deep tech industrielle » : des entreprises à technologie de pointe qui ont franchi le stade de la recherche pour entrer dans celui de la production.
9 métiers sur 10 en tension
Les banques affluent. Les commandes s’accumulent. Les budgets ont été votés. Reste une question que les brochures des exposants n’abordent pas directement : qui va produire ?
La filière terrestre française emploie aujourd’hui 55 000 personnes, des ingénieurs aux opérateurs de ligne de production, en passant par les techniciens de maintenance et les spécialistes en électronique embarquée. L’Observatoire des métiers de la BITD, un organisme de veille sur l’emploi dans les industries de défense, a établi que 9 métiers sur 10 de la filière sont actuellement en tension, c’est-à-dire que les offres d’emploi restent sans candidats en nombre suffisant. La France ne dispose pas, à ce stade, des ressources humaines nécessaires pour tenir ses engagements de production si les commandes continuent d’augmenter au rythme actuel.
Ce déséquilibre tient à plusieurs facteurs. Les métiers de la défense terrestre ont longtemps souffert d’un déficit d’image, associés dans l’imaginaire collectif à des usines vieillissantes plutôt qu’à de la technologie de pointe. Les formations d’ingénieurs et de techniciens spécialisés n’ont pas été calibrées pour répondre à un doublement ou un triplement des cadences de production en quelques années. Et les entreprises de défense se retrouvent en concurrence avec l’ensemble du secteur industriel français pour recruter les mêmes profils : soudeurs, électroniciens, techniciens en mécatronique.
Eurosatory répond à cette contrainte avec une « Tente des Métiers » dont la surface a été triplée par rapport à l’édition précédente, pour atteindre 350 mètres carrés. Ouverte les 18 et 19 juin, elle accueille une trentaine d’entreprises et d’institutions proposant des sessions de recrutement. France Travail, l’opérateur public de placement en emploi, et Nomad Education, plateforme numérique de formation à destination des demandeurs d’emploi, y sont présents aux côtés du ministère des Armées. Une feuille de route stratégique sera signée sur le salon entre le GICAT et France Travail, avec pour objectif de flécher vers la filière terrestre des demandeurs d’emploi en reconversion. Les profils visés, ingénieurs, techniciens, opérateurs qualifiés, ont une caractéristique que les industriels mettent désormais en avant comme argument de recrutement : ces postes ne peuvent pas être délocalisés dans un pays à bas coût de main-d’œuvre. Assembler un véhicule blindé ou entretenir une ligne d’artillerie se fait là où sont les usines.
Sécurité civile, catastrophes, frontières : le même marché ?
Les industries de sécurité, vidéosurveillance, contrôle des frontières, gestion de crise, cybersécurité civile, représentent 38,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel en France et 185 000 emplois directs et indirects. Ce secteur, distinct de la défense militaire sur le plan juridique et institutionnel, est physiquement présent à Eurosatory, dans les mêmes halls que les fabricants d’obus et de véhicules blindés. Cette cohabitation n’est pas anecdotique.
La question de savoir où s’arrête la défense et où commence la sécurité civile est devenue, depuis 2022, difficile à trancher. Une cyberattaque sur le réseau électrique national est-elle un acte de guerre ou un incident de sécurité intérieure ? Un réseau de drones déployé pour surveiller une frontière terrestre obéit-il aux règles de l’armée ou de la police aux frontières ? Ces frontières juridiques restent floues dans la plupart des législations européennes. Elles sont en revanche très claires pour les industriels, qui vendent souvent les mêmes technologies aux deux marchés, ou les adaptent d’un usage à l’autre.
L’espace « HELPED », pour «Humanitarian Emergency Logistic Project and Eco Development», propose sous un dôme immersif installé en zone extérieure une illustration concrète de cette porosité. Plus de 40 parcours scénarisés y simulent des réponses à des catastrophes naturelles (inondations, tremblements de terre), à des accidents industriels majeurs (explosion d’une usine chimique, contamination d’un réseau d’eau) ou à des crises humanitaires nécessitant une évacuation de masse. Les véhicules de franchissement, les systèmes de communication de crise et les équipements médicaux de campagne présentés dans cet espace proviennent des mêmes catalogues industriels que ceux utilisés en opérations militaires. La logistique d’urgence civile et la logistique militaire partagent aujourd’hui des solutions communes, et de plus en plus, des fournisseurs communs.
Ukraine : quand la guerre réécrit la doctrine
Plus de 100 sessions de conférences sont programmées dans le cadre du programme « Eurosatory by iDeaS », le volet intellectuel et doctrinal du salon, organisé en partenariat avec des institutions académiques et stratégiques internationales. Quatre cent cinquante intervenants, généraux, chercheurs, industriels, responsables politiques, sont attendus sur cinq jours. Un « Focus Ukraine » structure une part significative des débats.
Ce n’est pas un hommage. Les armées qui envoient des délégations à Eurosatory veulent savoir ce qui fonctionne et ce qui échoue dans un conflit de haute intensité en cours. Depuis 1945, les guerres auxquelles les démocraties occidentales ont participé, Corée, Vietnam, Golfe, Afghanistan, Irak, impliquaient soit des adversaires bien moins équipés, soit des conflits de basse intensité. La guerre en Ukraine est différente : deux armées modernes, dotées d’artillerie lourde, de missiles balistiques, de défenses aériennes sophistiquées et de capacités de brouillage électronique, s’affrontent sur une ligne de front de plusieurs centaines de kilomètres. Les données opérationnelles produites par ce conflit, sur l’efficacité réelle des drones, sur la consommation journalière de munitions en combat intensif, sur la robustesse des systèmes de communication sous attaque électronique, sur la vulnérabilité des blindés face aux missiles antichar de nouvelle génération, sont d’une nature que trente ans d’exercices de simulation n’avaient jamais pu fournir.
Les thématiques du programme 2026 incluent la supériorité multi-domaine, c’est-à-dire la capacité d’une armée à dominer simultanément les espaces terrestres, aériens, maritimes, le cyberespace et les communications satellitaires, le combat à distance et la résilience industrielle face aux ruptures d’approvisionnement. Ce dernier sujet est devenu brûlant. Plusieurs États membres de l’OTAN ont découvert en soutenant l’Ukraine que leurs stocks de munitions d’artillerie s’épuisaient en quelques semaines de soutien à un conflit de haute intensité, alors qu’ils étaient calibrés pour durer des mois en temps de paix. La réponse passe par une augmentation des cadences de production. Cette augmentation nécessite des investissements. Ces investissements nécessitent des financements. Les acteurs réunis dans le Hall 4 cette semaine sont, pour partie, là pour répondre à cette équation.


