Daniel Kretinsky, le milliardaire qui rachète l’Europe à prix cassé

Daniel Kretinsky a bâti un empire de 81 milliards d'euros en rachetant ce que personne ne voulait. Médias, distribution, énergie : comment le Tchèque a conquis l'Europe.

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En quelques semaines de printemps 2026, un seul homme a dominé l’agenda économique français et européen. Cet avocat tchèque, inconnu dans l’Hexagone il y a dix ans, y contrôle aujourd’hui des dizaines de milliers d’emplois, des médias, des supermarchés et désormais une part du géant pétrolier TotalEnergies. À 50 ans, Daniel Kretinsky vient pour la première fois de hausser publiquement le ton contre la France, et ce changement de posture mérite qu’on comprenne d’où il vient.

TotalEnergies : deux milliards en quelques mois

Le 29 avril 2026, le groupe de Kretinsky, EPH, son bras énergétique dont le nom complet est Energetický a Průmyslový Holding, a cédé à TotalEnergies la moitié d’une plateforme de production d’électricité opérant dans cinq pays européens : Italie, Royaume-Uni, Pays-Bas, Irlande et France. Les actifs concernés comprennent des centrales à gaz, des unités fonctionnant à la biomasse et des batteries de stockage, pour une capacité totale de plus de 14 gigawatts, soit l’équivalent de plusieurs réacteurs nucléaires, et une production annuelle de 30 térawattheures en 2025.

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En échange de cette cession, EPH a reçu 95,4 millions d’actions TotalEnergies, représentant environ 4,1 % du capital de la major française, valorisées à 5,1 milliards d’euros au moment de la signature. L’accord avait été annoncé le 16 novembre 2025 et validé sans conditions par la Commission européenne le 25 mars 2026. Kretinsky s’est engagé à conserver ces actions au moins un an sans les vendre.

Ce qui transforme l’opération en coup de maître, c’est le calendrier. Entre la signature et la finalisation, un conflit a éclaté en Iran. Le blocage du détroit d’Ormuz, passage maritime stratégique par lequel transite une partie du pétrole mondial, a fait flamber les cours du brut. Les actions TotalEnergies reçues par Kretinsky ont mécaniquement pris de la valeur : la plus-value latente dépasse désormais 2 milliards d’euros en quelques mois. Il n’avait pas à anticiper la guerre pour en bénéficier, il lui suffisait d’avoir signé avant.

Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a salué l’arrivée de ce qu’il a qualifié d’actionnaire stable. Dans les grandes entreprises cotées en Bourse, un actionnaire qui s’engage à ne pas revendre ses parts pendant au moins un an constitue un rempart contre les tentatives de prise de contrôle hostile et contre les pressions des fonds activistes : il sécurise la direction en place. Le mandat de Pouyanné court jusqu’en 2030.

La Fnac en ligne de mire depuis 2022

Le même printemps, l’Autorité des marchés financiers, le gendarme boursier français, déclarait le 8 mai 2026 « conforme » l’offre de rachat lancée par Kretinsky sur Fnac Darty. L’opération avait été déposée fin janvier 2026 au prix de 36 euros par action. Le conseil d’administration du groupe avait donné son accord en mars. La finalisation est attendue au cours du second semestre 2026.

Kretinsky était déjà premier actionnaire du groupe depuis 2022, avec 28,5 % du capital. En 2025, Fnac Darty a enregistré une perte nette de 146 millions d’euros, malgré un chiffre d’affaires en légère hausse de 0,7 % à 10,33 milliards d’euros. Racheter un actif en difficulté, à un prix inférieur à sa valeur potentielle : c’est le schéma que Kretinsky applique depuis le début de sa carrière.

La logique de l’opération dépasse la grande distribution. En mars 2023, Kretinsky avait racheté Editis, numéro deux de l’édition française, regroupant des maisons comme Plon, Robert Laffont ou Nathan, au groupe Vivendi. Or la Fnac est le premier libraire de France. Contrôler à la fois le producteur de livres et leur principal point de vente représente une position dominante sur toute la chaîne du livre français, de l’impression à l’achat en magasin.

Le contexte géopolitique a joué en faveur de Kretinsky. Le groupe chinois JD.com est en train d’acquérir le distributeur allemand Ceconomy, qui détient lui-même plus de 20 % du capital de Fnac Darty. Un actionnaire chinois contrôlant indirectement une enseigne aussi présente dans la vie culturelle française aurait posé un problème politique. Paris a donc soutenu tacitement l’offre du Tchèque, perçu comme un investisseur européen.

Brno, 1975 : l’apprentissage d’un monde

Daniel Kretinsky est né le 9 juillet 1975 à Brno, en Tchécoslovaquie, dans un environnement intellectuel. Sa mère, Michaela Zidlicka, professeure de droit, siégera à la Cour constitutionnelle tchèque de 2004 à 2014. Son père, Mojmir Kretinsky, enseigne l’informatique à l’université Masaryk. Après la séparation de ses parents, son beau-père, Vladimír Zidlicky, photographe d’art, lui transmet un goût pour la culture et les objets rares.

En 1990, à quinze ans, il découvre la France lors de séjours estivaux dans des familles d’accueil en Alsace, en Bretagne et en Touraine, premier contact avec l’Europe occidentale après quinze ans sous régime communiste. Il poursuivra une partie de ses études de droit à l’université de Dijon. Cette connaissance intime de la France, de sa langue et de ses codes explique pourquoi il en fera, vingt ans plus tard, le principal terrain de ses ambitions.

Il rejoint en 1999 la banque privée slovaque J&T comme avocat d’affaires, un établissement prisé des élites d’Europe centrale. À 34 ans, en 2009, il prend la présidence d’EPH, l’entité énergétique fondée par cette même banque.

Sa stratégie de départ tient à une observation simple : les grands groupes occidentaux bradent leurs mines de charbon et leurs centrales thermiques, sous la pression croissante des réglementations environnementales. Kretinsky les achète. En 2013, il acquiert Eustream, un gazoduc transportant le gaz russe vers l’Europe de l’Ouest, une infrastructure qui perçoit des droits de transit quelles que soient les fluctuations du marché. Quand la guerre en Ukraine éclate en 2022 et que les prix du gaz et de l’électricité s’envolent en Europe, ces actifs rapportent massivement : EPH engrange 3,2 milliards d’euros de trésorerie disponible pour la seule année 2022.

Paris, 2016 : la leçon d’un échec

La première incursion française tourne court. En 2016, Kretinsky se rend à Paris pour proposer un investissement dans EDF. Il repart après avoir été reçu par un simple conseiller ministériel. En France, la fortune ne suffit pas à ouvrir les portes, il faut un réseau.

Au printemps 2018, via sa holding Czech Media Invest, il rachète l’hebdomadaire Marianne et plusieurs magazines du groupe Lagardère : Elle, Télé 7 Jours, France Dimanche, Ici Paris. Ces titres lui donnent une visibilité immédiate dans les cercles parisiens. La même année, il entre discrètement au capital du groupe Le Monde via le banquier Matthieu Pigasse, provoquant l’inquiétude de la rédaction sur son indépendance éditoriale. Bloqué dans ses ambitions de gouvernance par Xavier Niel, cofondateur de Free et actionnaire principal du groupe, il lui revendra l’intégralité de ses parts en septembre 2023 pour 59 millions d’euros.

Depuis lors, son portefeuille de presse se rationalise. Selon plusieurs sources concordantes, il envisage de céder Ici Paris et France Dimanche à Prisma Media, et Télé 7 Jours au groupe allemand Bauer Media. Il conserve les titres jugés utiles à son influence et se défait des autres.

Depuis 2022, il finance Libération sous forme de prêts. En mars 2026, il a accordé un quatrième prêt de 17 millions d’euros, portant son exposition financière totale envers le quotidien à environ 60 millions d’euros, sans être actionnaire à ce stade. Le retour à l’équilibre du journal a été repoussé à 2028. Il a également lancé la chaîne d’information économique B SMART et détient T18 sur la TNT.

Ces investissements médiatiques ne se sont pas déroulés sans turbulences. En avril 2022, la rédaction de Marianne a accusé Kretinsky d’être intervenu directement pour modifier la couverture du magazine en faveur d’Emmanuel Macron, à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, une mise en cause qu’il a contestée. La ligne éditoriale souverainiste du titre est par ailleurs en contradiction avec ses propres convictions déclarées, europhiles et libérales. Il cherche à s’en séparer depuis 2024, sans y parvenir à ce jour.

Chez Editis, les tensions sont sociales autant qu’éditoriales. En mai 2026, le syndicat FO du groupe a publiquement demandé des comptes à l’actionnaire sur la stratégie et le financement de la maison. Le 27 mai 2026, Kretinsky a déclaré que « l’indépendance des éditeurs est sacrée », une prise de position formulée au moment précis où son concurrent Grasset, propriété du groupe Hachette contrôlé par Vincent Bolloré, traversait une crise publique sur l’ingérence de son actionnaire dans les choix éditoriaux.

Casino, Metro, Sainsbury’s : trois dossiers, une même logique

Entre 2019 et 2020, Kretinsky arrive au capital de Casino, l’un des premiers groupes de grande distribution français, aux côtés des fonds d’investissement Attestor et Monarch, dans le but de redresser une entreprise déjà très endettée. En novembre 2025, il propose une deuxième restructuration de la dette en moins de trois ans : effacer 600 millions d’euros de dettes du groupe en échange d’une injection de 300 millions de sa part, ce qui lui permettrait de monter au capital de 53 % à 68 %. Les fonds Monarch et Attestor, qui estiment que l’opération les dilue sans les indemniser suffisamment, refusent et menacent de réduire sa participation.

Les comptes 2025 de Casino, publiés le 29 mars 2026, donnent des arguments aux deux camps. Le résultat d’exploitation progresse nettement, l’EBITDA ajusté montant de 14 % à 655 millions d’euros, mais la perte nette reste lourde à 402 millions d’euros et la dette nette s’établit encore à environ 1,5 milliard. Le 5 juin 2026, Casino a annoncé un accord de principe avec sept banques françaises, BNP Paribas, Crédit Agricole CIB, Crédit Mutuel Alliance Fédérale, La Banque Postale, LCL, Société Générale et BPCE, pour obtenir plus de 1,2 milliard d’euros de financements. Accord de principe seulement : les contrats définitifs, qui doivent encore passer en comités de crédit dans chaque banque, sont attendus pour juillet 2026.

En Allemagne, la conquête de Metro suit une tout autre trajectoire. Kretinsky entre discrètement au capital du distributeur allemand, spécialiste de la vente en gros aux professionnels, en 2018-2019, via son véhicule d’investissement EPGC. En juin 2023, il lance une première offre de rachat valorisant Metro à environ 5,8 milliards d’euros. Échec : il ne réunit que 41,70 % du capital, loin du seuil de 67,5 % nécessaire pour prendre le contrôle. Il revient en février 2025 avec une nouvelle offre à 5,33 euros par action, une prime de 37 % par rapport au cours de Bourse, cette fois soutenue par la direction de Metro. L’opération aboutit : Metro est retirée de la Bourse, EPGC portant sa participation à environ 68 %. Six ans entre l’entrée discrète et la prise de contrôle.

Au Royaume-Uni, Kretinsky est devenu en décembre 2025 le premier actionnaire de la chaîne de supermarchés Sainsbury’s, avec plus de 10 % du capital via son véhicule Vesa Equity, après que le fonds souverain du Qatar a réduit sa propre participation sous 7 %. Il est par ailleurs actionnaire du club de football de West Ham.

Sur PostNL, le tableau est moins favorable. Kretinsky détient 30,1 % de l’opérateur postal néerlandais via Vesa, mais PostNL traverse une crise profonde : le gouvernement des Pays-Bas a refusé de soutenir financièrement l’entreprise, dont la viabilité dans sa forme actuelle est mise en doute dans les milieux sectoriels. Kretinsky détient des participations dans trois grands opérateurs postaux européens, Royal Mail, PostNL et IDS, ce qui concentre son exposition aux difficultés d’un secteur en pleine mutation.

Royal Mail : les bénéfices montent mais le service recule

Royal Mail, la poste britannique fondée au XVIe siècle, a été rachetée par Kretinsky pour 3,6 milliards de livres sterling, soit environ 4,1 milliards d’euros. Pour l’exercice achevé fin mars 2025, l’opérateur a dégagé 367 millions de livres de bénéfices, contre 54 millions l’année précédente, une multiplication par près de sept en douze mois. En juin 2025, Kretinsky a pris la présidence du conseil d’administration, assumant pour la première fois une responsabilité opérationnelle directe à la tête d’une de ses acquisitions.

Les résultats financiers ne racontent qu’une partie de l’histoire. En octobre 2025, le régulateur britannique des communications Ofcom a infligé à Royal Mail une amende de 21 millions de livres pour retards massifs : seulement 77 % du courrier prioritaire livré dans les délais réglementaires, contre un objectif de 93 %. Ofcom a indiqué qu’il continuerait à surveiller l’opérateur. La rentabilité s’est améliorée ; la fiabilité du service aux usagers, non.

« La France va le payer très cher »

Dans une interview publiée par Le Figaro le 26 mai 2026, Kretinsky a déclaré : « Si la France mène des politiques hostiles au capital et aux entrepreneurs, elle va le payer très cher. » Dix ans après s’être fait recevoir par un conseiller ministériel aux portes d’EDF, l’homme parle en propriétaire d’une fraction de TotalEnergies et en futur maître de la Fnac.

Selon le magazine Forbes, son patrimoine personnel dépasse 10 milliards de dollars. En 2025, EP Group a affiché un chiffre d’affaires d’environ 81 milliards d’euros et près de 7 milliards d’euros de résultat d’exploitation brut, pour 265 000 salariés dans 45 pays. En France seule, ses actifs représentent environ 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel et 45 000 emplois directs.

En 2022, il a acquis le château du Marais, dans l’Essonne, une demeure du XVIIIe siècle surnommée le « Petit Versailles », pour 43 millions d’euros, avec le projet d’y créer un hôtel de luxe. Son nom figure dans les Panama Papers et les Paradise Papers, deux ensembles de documents confidentiels issus de fuites de cabinets d’avocats offshore, révélés respectivement en 2016 et 2017, qui ont mis en lumière l’utilisation à grande échelle de paradis fiscaux par des personnalités publiques et des entreprises. Il y apparaît pour une société-écran basée aux Îles Vierges britanniques et pour une structure à Jersey utilisée lors de l’achat d’une villa londonienne. Sa fortune initiale repose sur des centrales à charbon, l’une des sources d’énergie les plus émettrices de CO₂. Ses interlocuteurs parisiens évoquent rarement ces points en public.

À 50 ans, Kretinsky est actionnaire à 4 % de TotalEnergies, bientôt propriétaire à 100 % de Fnac Darty, président du conseil d’administration de Royal Mail et créancier de Libération à hauteur de 60 millions d’euros. Il a démontré une capacité remarquable à prendre des positions dans des actifs que personne ne voulait. L’accord bancaire conditionnel de Casino, l’amende d’Ofcom sur Royal Mail et la crise de PostNL posent désormais une question différente : saura-t-il les gérer ?



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