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Un dirigeant industriel allemand vient de dire publiquement ce que les chancelleries taisent : le char du futur franco-allemand pourrait ne jamais voir le jour. Derrière cette déclaration, une réalité budgétaire que Paris peine à assumer et une architecture industrielle commune qui grince de toutes parts. Cinq jours après l’enterrement de leur programme d’avion de combat commun, c’est le deuxième pilier de la coopération de défense franco-allemande qui vacille.
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Le char Leclerc va entrer en Bourse
« Je ne peux pas dire aujourd’hui avec certitude si le système MGCS sera réalisé. » Armin Papperger, directeur général du groupe d’armement allemand Rheinmetall, a prononcé cette phrase samedi dans le Welt am Sonntag. Le MGCS, Main Ground Combat System, ou Système principal de combat terrestre, est le programme lancé en 2017 par la France et l’Allemagne pour concevoir ensemble le char de combat qui succédera au Leclerc français et au Leopard 2 allemand, avec une livraison prévue à l’horizon 2045. Rheinmetall est l’un des quatre actionnaires industriels du projet, aux côtés de KNDS Deutschland, KNDS France et Thales. KNDS est le groupe franco-allemand qui fabrique les chars Leclerc et Leopard.
Ce n’est pas une réserve de forme. Papperger a précisé que Paris envisageait de réduire sa contribution budgétaire à « moins de la moitié » des plans initiaux. « Quand on a moins d’argent, on ne va pas plus vite et nous sommes déjà très lents », a-t-il ajouté. Depuis le lancement du programme il y a près de dix ans, les quatre entreprises n’ont perçu au total que 25 millions d’euros, une somme dérisoire pour un programme de cette ambition.
Une source gouvernementale française proche du dossier a indiqué, sous couvert d’anonymat, que le projet « demeurait important » pour la France, l’Allemagne et KNDS. Elle n’a pas contesté les montants cités par le dirigeant allemand.
Une société commune née il y a deux mois
Le 10 avril 2025, la MGCS Project Company GmbH était officiellement constituée à Cologne, après l’aval de l’Office fédéral allemand des ententes. Les quatre partenaires y détiennent chacun 25 % du capital, avec une répartition nationale des activités industrielles à 50 % pour l’Allemagne, 50 % pour la France.
La société s’était dotée d’un directeur général, Stefan Gramolla, ingénieur et colonel de réserve de la Bundeswehr, avec pour objectif affiché la livraison d’un nouveau système de char d’ici 2045. Le pacte d’actionnaires avait été signé le 23 janvier 2025 à Paris, en présence des ministres des Armées Sébastien Lecornu et Boris Pistorius.
La structure juridique est en place depuis quelques semaines à peine.
Paris a déjà commandé un plan B
Le Leclerc, char en service dans l’armée française depuis les années 1990, doit être retiré en 2038. Si le MGCS accuse dix ans de retard, la France se retrouve sans char opérationnel pendant plusieurs années. C’est pour combler ce vide que la ministre des Armées Catherine Vautrin a annoncé le lancement d’un char de transition.
Le 8 avril 2026, comparaissant devant la commission Défense de l’Assemblée nationale, elle a déclaré que le MGCS était « en train de prendre une dizaine d’années de retard ». Le 21 avril, devant la même commission, elle confirmait : « Le char intermédiaire est lancé. »
La Direction générale de l’armement, la DGA, chargée des programmes d’équipement militaire, étudie une flotte d’environ 200 chars sur la base de trois pistes. Un dérivé du Leclerc XLR, version rénovée déjà en cours de production, avec 160 exemplaires attendus d’ici 2030 et 200 d’ici 2035. L’EMBT, un prototype de char conjoint développé par KNDS. Et une option politiquement sensible, officiellement examinée par la DGA : acheter des chars directement à l’Allemagne.
Le 9 avril devant les députés, le chef d’état-major de l’armée de Terre a formulé une position plus tranchée. Il a estimé qu’il ne fallait pas investir dans un char intermédiaire classique, mais acquérir « les premières briques de cette capacité de char future, qui sera franco-française si, d’ici là, on n’a pas réussi à converger avec les Allemands ». La convergence, dans cette phrase, n’est plus un objectif : c’est une hypothèse.
Berlin n’a pas attendu
L’Allemagne a pris les devants sans consulter Paris. Le 14 décembre 2025, l’Office fédéral des cartels approuvait une coopération entre KNDS Deutschland et Rheinmetall pour développer un nouveau char de combat national, surnommé « Leopard 3 » par la presse spécialisée. Il sera équipé d’un nouveau moteur et d’un canon de 130 mm conçu par Rheinmetall, avec une entrée en service prévue dans le courant des années 2030.
Certains analystes ont qualifié ce mouvement de « premier clou dans le cercueil » du MGCS. Si Paris développe un char français de transition et Berlin un char allemand, les deux pays auront chacun résolu leur problème opérationnel immédiat sans attendre le programme commun, et sa raison d’être politique disparaît avec lui.
La bataille de gouvernance chez KNDS
KNDS, le groupe qui fabrique à la fois le Leclerc et le Leopard, est lui-même au cœur d’une friction bilatérale croissante, distincte du seul dossier budgétaire du MGCS.
Le 12 juin 2026, Reuters révélait que le ministère fédéral de la Défense allemand réclamait un droit de veto sur la nomination de certains dirigeants de la branche allemande de KNDS. Conséquence directe : le chef de cette entité ne pourrait être révoqué sans l’accord de Berlin, ce qui limiterait les prérogatives du PDG français de KNDS, Jean-Paul Alary.
Cette revendication accompagne un mouvement capitalistique en cours. L’État allemand s’apprête à entrer au capital de KNDS à hauteur de 40 %, au même niveau que la France, avant une introduction en Bourse estimée entre 15 et 20 milliards d’euros, prévue pour l’été 2026. Les deux États comptent ensuite abaisser leurs participations respectives à environ 30 % dans les deux à trois années suivantes, tout en conservant des droits de vote équivalents.
Ce que le SCAF a laissé derrière lui
Les difficultés du MGCS ne surviennent pas isolément. Cinq jours plus tôt, Paris et Berlin avaient enterré un autre programme commun d’envergure.
Le 8 juin 2026, Emmanuel Macron et Friedrich Merz actaient l’abandon du SCAF, le Système de combat aérien du futur, un programme lancé en 2017 pour concevoir ensemble l’avion de chasse de nouvelle génération destiné à remplacer le Rafale français et l’Eurofighter allemand. Neuf ans de travaux, pour un résultat nul : Dassault, côté français, et Airbus, côté allemand, n’avaient pas réussi à s’entendre sur la répartition des responsabilités industrielles. « Le président français et le chancelier allemand sont arrivés au constat partagé que les entreprises ne parviennent pas à s’entendre sur la construction d’un avion de combat commun », indiquait le gouvernement allemand. Le NGF, New Generation Fighter, l’avion lui-même, était définitivement abandonné. Seul le volet « cloud de combat », logiciel de coordination des systèmes d’armes, était préservé.
Les réactions avaient été vives. Madrid avait dénoncé « une très mauvaise nouvelle, très préoccupante pour l’autonomie stratégique de l’Europe ». Le Premier ministre belge Bart De Wever avait été plus direct : « de la pure stupidité ».
Le SCAF et le MGCS ne sont pas les seuls programmes à avoir échoué. Au début des années 2020, l’Allemagne s’était retirée du programme de rénovation de l’hélicoptère d’attaque Tigre au standard Mk3. Le projet MAWS, un système de surveillance maritime que les deux pays devaient développer ensemble, avait lui aussi été abandonné après que Berlin eut acheté des avions de patrouille P-8A Poseidon américains, rendant le programme commun caduc. Si le MGCS suit le même chemin, ce sera le quatrième programme franco-allemand majeur dissous en moins d’une décennie.


