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Friedrich Merz n’avait pas délégué. Le 10 juin 2026, au salon ILA de Berlin, le chancelier de la République fédérale a lui-même retiré le voile noir recouvrant le PULSE P19, dernier appareil de Quantum Systems : une machine de 4 200 kg en configuration militaire, armée, capable de tenir l’air dix-huit heures.
Le même jour, il annonçait que les ministres de la Défense français et allemand présenteraient conjointement, avant juillet 2026, un projet remanié de coopération sur les systèmes qui permettent à des avions et des missiles de partager leurs données en temps réel pour coordonner la défense du ciel. Deux actes, une même journée, un même lieu.
Quantum Systems avait jusqu’ici bâti sa réputation sur le Vector, petit drone de reconnaissance, un appareil qui filme, localise et transmet des informations aux soldats au sol, devenu un outil courant sur le front ukrainien. Aux côtés de Helsing, dont les ambitions occupent volontiers le devant de la scène médiatique, l’entreprise munichoise avançait sans communiqué tonitruant. Le PULSE P19 clôt cette séquence.
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580 km/h, dix-huit heures d’autonomie
Premier appareil de la catégorie dite MALE, pour « moyenne altitude, longue endurance », soit des drones capables de voler haut et longtemps sans ravitaillement, que Quantum Systems ait jamais produit, premier engin multi-rôle, première plateforme de la maison conçue pour fonctionner avec ou sans pilote à bord. La masse maximale au décollage en configuration militaire atteint 4 200 kg, de loin le plus lourd jamais construit par l’entreprise.
La fiche technique officielle publiée à l’ILA précise les paramètres : vitesse de croisière comprise entre 537 et 580 km/h, vitesse opérationnelle maximale de 556 km/h en basse altitude, plafond à 7 620 mètres. L’autonomie dépasse onze heures sur carburant interne, franchit dix-huit heures avec réservoirs supplémentaires. Le rayon d’action atteint 2 200 km en configuration standard, 3 700 km en version maximale. La distance de décollage reste inférieure à 550 mètres, un seuil qui ouvre l’accès aux pistes courtes et dégradées que les conflits récents ont rendu tactiquement décisives. Sur la vitesse, l’écart avec les concurrents est net : le Wing Loong chinois et l’Anka turc plafonnent autour de 300 km/h.
La maquette dévoilée à Berlin réunissait un radar de détection intégré au fuselage, une caméra orientable haute performance pouvant atteindre 22 pouces de diamètre, des munitions guidées laser, un canon embarqué et des missiles de croisière. Six points d’accrochage pour armes et équipements sont répartis sous les ailes, avec une capacité totale de charge utile, interne et externe combinées, atteignant 2 500 kg.
Les intercepteurs anti-drones accrochés sous voilure ont retenu l’attention des observateurs à Berlin. Les représentants de la société ont déclaré lors du salon que l’appareil pouvait emporter jusqu’à douze de ces engins chargés d’abattre d’autres drones, de quoi neutraliser un essaim adverse sans rentrer se réarmer. Le calcul économique est direct : un missile air-air coûte environ 100 000 dollars, un drone Shahed quelques milliers. Tirer l’un pour abattre l’autre, c’est perdre à chaque échange, même victorieux.
Conçu avant tout pour voler sans équipage, le PULSE P19 peut néanmoins accueillir un pilote : un siège éjectable du fabricant britannique Martin-Baker a déjà été proposé pour cette version habitée. Premier vol attendu à l’été 2027.
Ce que l’Ukraine a appris aux ingénieurs de Munich
La genèse du PULSE P19 remonte directement au conflit ukrainien. Dans les deux camps, les drones d’endurance évoluant à basse ou moyenne altitude sont devenus des cibles relativement faciles : les défenses sol-air et les systèmes anti-drones ont affiné leurs méthodes plus vite que les constructeurs n’ont fait évoluer leurs machines.
Florian Seibel, co-fondateur de Quantum Systems, en a tiré une formulation directe dans le communiqué accompagnant le lancement : « Le changement de nature de la guerre a montré les limites des drones MALE classiques. » Les armées, a-t-il ajouté, réclament des outils « plus rapides, plus abordables et déployables à grande échelle. » Lars Peter, ingénieur en chef, a défendu la même logique : plutôt que de choisir entre avion piloté et système autonome, l’équipe a cherché à réunir les deux dans une seule cellule, avec une trajectoire délibérément orientée vers une autonomie croissante.
Ce positionnement a convaincu au-delà de l’Europe. Le Vector AI de Quantum Systems a décroché la troisième place dans la catégorie renseignement et surveillance du palmarès « Army of Drones 2025 », distinction établie par le vote direct des unités ukrainiennes engagées au front, qui y dépensent leurs propres ressources. Le 15 avril 2026, l’US Army a signé un contrat de 15,3 millions de dollars pour ce même appareil, dans le cadre d’un programme destiné à équiper les unités américaines de drones de reconnaissance à moyenne portée. Ce premier contrat américain a été décroché après une évaluation compétitive portant sur les performances de vol, l’intégration des équipements embarqués et la compatibilité avec les logiciels de l’armée.
Le logiciel d’abord
MOSAIC UXS est le système nerveux numérique que Quantum Systems a développé en interne pour faire dialoguer tous ses engins entre eux. Il agrège les données de capteurs de natures différentes en un flux unique, construit une représentation numérique en trois dimensions de la zone d’opération et traduit les objectifs du commandement en consignes pour chaque appareil. La même interface permet de piloter un drone depuis un smartphone ou de coordonner un essaim entier depuis un poste de commandement. Elle reste ouverte aux systèmes d’autres fabricants et compatible avec les standards de l’OTAN.
C’est là que réside l’avantage durable. Un drone vendu sans ce logiciel est une machine remplaçable ; un logiciel qui commande des dizaines de types d’engins différents, et auquel des armées entières ont appris à se connecter, est un actif autrement plus difficile à déloger. Engins aériens, terrestres et bientôt maritimes se connectent tous à ce tissu commun. En février 2026, à Nuremberg, Quantum Systems a présenté le MANDRILL, son premier véhicule terrestre sans pilote : 1 190 kg à vide, plus de 750 kg de charge utile, 100 km/h en pointe, 200 km d’autonomie en mode électrique. Il peut servir de base mobile depuis laquelle des drones décollent et atterrissent, et communique nativement avec MOSAIC UXS. Martin Karkour, directeur financier de l’entreprise, a indiqué : « L’avenir des systèmes sans pilote ne tient pas dans des plateformes isolées, mais dans des alliances intelligemment connectées. » Helsing et l’Américain Anduril ont adopté la même architecture : dans les deux cas, le logiciel est le cœur de métier, le matériel le support.
Un réseau tissé en dix-huit mois
Le jour de l’ILA, Quantum Systems signait un accord de coopération avec Airbus Helicopters pour intégrer ses solutions anti-drones sur le H145M, hélicoptère militaire léger produit en série par le groupe européen. La relation entre les deux entreprises remonte à 2022, date d’une première démonstration de coordination entre un pilote humain et un drone autonome avec cet appareil. Airbus exposait en parallèle le U145, version sans pilote du H145, déjà équipé de la technologie munichoise.
La stratégie d’ensemble est claire : connecter le plus grand nombre possible d’acteurs à MOSAIC UXS, de sorte que le logiciel de Quantum Systems devienne le standard de fait du champ de bataille numérique européen. En novembre 2025, l’entreprise s’est associée à Planet Labs selon une architecture de détection en deux temps : le satellite de l’opérateur américain repère un changement de situation sur une large zone, le drone vérifie sur place en temps réel. En mars 2026, un partenariat avec Daimler Truck a posé ce même logiciel sur les camions du constructeur pour alimenter des convois militaires en mode automatisé : un véhicule meneur, des suiveurs, sans exposer de personnel aux zones dangereuses. En avril 2026, un accord avec le néerlandais Destinus a relié les capteurs de Quantum Systems à des systèmes de frappe à longue portée, dans une architecture où l’ordre de tir reste entre des mains humaines. Ce partenariat prend une dimension particulière : le 14 avril 2026, Destinus annonçait simultanément un joint-venture à 51/49 avec Rheinmetall, le premier groupe d’armement allemand, pour former Rheinmetall Destinus Strike Systems, ce qui installe Quantum Systems au cœur du réseau industriel européen dédié aux frappes en profondeur sur le territoire ennemi.
En mars 2025, Quantum Systems a acquis AirRobot GmbH & Co. KG, fabricant allemand de drones cédé par le groupe norvégien Nordic Unmanned ASA. En mars 2026, elle a formalisé un investissement dans le fabricant ukrainien WIY Drones avec un contrat de 15 000 drones intercepteurs STRILA pour la Garde nationale d’Ukraine, financé par le gouvernement allemand et signé à Kiev. Le STRILA est un intercepteur haute vitesse, jusqu’à 350 km/h, plafond à 5 000 mètres, conçu pour neutraliser les drones Shahed et autres cibles aériennes manœuvrantes. En mai 2026, le rachat de l’estonien SensusQ, spécialiste des logiciels de gestion de l’intelligence artificielle, est venu renforcer la couche logicielle qui constitue le cœur du dispositif.
Les commandes qui pèsent
Fin 2025, Quantum Systems a remporté deux appels d’offres de la Bundeswehr. Le premier porte sur le remplacement du système de reconnaissance ALADIN par le Twister : jusqu’à 747 drones, dont 147 en commande ferme, pour un montant global pouvant atteindre 85 millions d’euros. Le second porte sur 520 systèmes de surveillance FALKE livrables en 2026, pour 210 millions d’euros, avec une option couvrant 500 systèmes supplémentaires entre 2027 et 2032.
Bloomberg a relevé que ce seul contrat FALKE représente les trois quarts du chiffre d’affaires projeté de Quantum Systems pour 2025. Quelques commandes publiques massives, passées tôt par un État qui avait décidé de faire de ses jeunes pousses de défense des références nationales : c’est ce levier que le ratio rend visible.
3 milliards d’euros, bientôt 7
La série C bouclée le 6 mai 2025 a levé 160 millions d’euros sous la conduite de Balderton Capital, avec Airbus Defence and Space, Hensoldt, Porsche SE et Peter Thiel à la table. Six mois plus tard, en novembre 2025, une extension de 180 millions d’euros supplémentaires portait la valorisation au-dessus de 3 milliards d’euros.
En février 2026, Quantum Systems a sécurisé 150 millions d’euros supplémentaires auprès d’un consortium conduit par la Banque européenne d’investissement, 70 millions à elle seule, la banque publique allemande KfW, Commerzbank et Deutsche Bank venant compléter le tour. Des établissements du secteur bancaire traditionnel qui, jusqu’à une période récente, restaient à l’écart des dossiers de défense. En mai 2026, Bloomberg révélait des négociations avancées pour une levée d’environ 600 millions d’euros supplémentaires, avec Airbus et le fonds américain Blackstone comme investisseurs potentiels, pour une valorisation cible pouvant atteindre 7 milliards d’euros, soit plus du double de celle atteinte six mois plus tôt. Florian Seibel n’a pas modifié le cap qu’il répète depuis les débuts : faire de Quantum Systems le maître d’œuvre de référence de l’ère des systèmes sans pilote.
Ce que Berlin a décidé que Paris hésite encore
La Direction générale de l’armement a notifié le 30 juin 2025 à Harmattan AI un marché de 1 000 micro-drones quadricoptères de 1,8 kg à usage opérationnel, livrés avant fin 2025, avec une option pour 9 000 systèmes supplémentaires. Des appareils de poche, conçus pour le fantassin, loin des plateformes de combat. Dassault Aviation a pris le relais en conduisant, le 12 janvier 2026, la série B de 200 millions de dollars qui a fait d’Harmattan AI la première licorne tricolore de la défense, à une valorisation de 1,4 milliard de dollars. Le même jour, les deux entreprises formalisaient un partenariat stratégique visant à intégrer les fonctions d’intelligence artificielle d’Harmattan dans les futurs systèmes de combat français, dont le Rafale F5 et le futur drone de combat armé. L’État français a amorcé la pompe ; c’est le privé qui l’a portée.
L’écart de méthode avec l’Allemagne tient à deux variables : la taille des commandes publiques initiales et leur précocité. Pour les états-majors, cet écart engage la capacité à fabriquer chez soi, vite et à coût tenable, les capacités qui trancheront les conflits à venir. Quelques jours avant l’ILA, sur le terrain lituanien de Pabradė, des soldats américains testaient le drone d’attaque HX-2 de l’allemand Helsing dans le cadre d’un exercice opérationnel conduit par l’US Army, baptisé Project Flytrap. Sur 17 drones HX-2 engagés, 15 frappes ont été confirmées, soit 88 % de réussite déclarée. Quantum Systems et Helsing sont deux entreprises distinctes, mais elles partagent la même adresse : Munich. Et si le prochain grand fournisseur de l’armée américaine était allemand ?


