Terres rares : le bras de fer entre la France et la Chine

Face aux restrictions chinoises sur les terres rares, la France dévoile un plan industriel et diplomatique de grande ampleur.

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Le 4 avril 2025, Pékin a imposé des licences d’exportation sur sept éléments de terres rares et sur les aimants permanents qui en sont dérivés. La mesure, annoncée en représailles aux droits de douane américains, a produit des effets immédiats en Europe : des transactions commerciales entre deux entités européennes, portant sur des produits ne contenant qu’une infime proportion de terres rares, ont été bloquées parce que Pékin exige désormais son approbation pour tout transfert de matériaux contenant au moins 1 % de ces éléments. Certaines restrictions restent partiellement suspendues jusqu’à fin 2026, mais l’arbitraire du mécanisme a suffi à convaincre plusieurs capitales que la dépendance avait cessé d’être théorique.

Ce que la Chine contrôle, ce n’est pas l’extraction — les gisements existent sur plusieurs continents — mais le raffinage. Elle traite aujourd’hui la quasi-totalité des terres rares mondiales après extraction, ce qui lui confère un levier sans équivalent sur les chaînes d’approvisionnement des moteurs électriques, des éoliennes et des équipements de défense. Un aimant permanent ne coûte que 200 euros dans un véhicule électrique. Il rend pourtant le moteur inopérant si on le retire.

Lacq, de l’or noir aux terres rares

C’est dans ce bassin gazier des Pyrénées-Atlantiques, reconverti depuis plusieurs décennies, que le gouvernement a choisi de planter le premier jalon industriel du plan. Roland Lescure, ministre de l’Économie, et Sébastien Martin, ministre délégué à l’Industrie, ont présenté mardi à Lacq le Plan national de résilience Terres rares et aimants permanents. Le site accueille Caremag, usine de recyclage d’aimants et de raffinage développée par Carester, dont le démarrage est prévu fin 2026 et la première livraison commerciale programmée au Japon dès 2027.

Les capacités prévues — 2 000 tonnes par an de recyclage d’aimants, 5 000 tonnes de raffinage de minerais — feront de Caremag la première installation européenne de recyclage à grande échelle et le premier producteur occidental de terres rares lourdes purifiées. Pour en arriver là, il aura fallu assembler 216 millions d’euros de financement. La part publique française atteint 106 millions, mobilisés via France Relance, France 2030 et le crédit d’impôt industrie verte. Les 110 millions restants proviennent de deux partenaires japonais : JOGMEC, l’agence publique de sécurisation des métaux, et le groupe gazier Iwatani, réunis dans une co-entreprise baptisée Japan France Rare Earths. En échange, les deux groupes ont signé un accord d’achat long terme portant sur environ 50 % de la production de terres rares lourdes de Caremag.

Deux investisseurs supplémentaires pourraient rejoindre le capital de Carester. Le fonds InfraVia Critical Metals et l’américain USA Rare Earth ont signé le 9 avril 2026 un term sheet prévoyant une participation d’environ 12,5 % chacun, transaction encore conditionnelle à la finalisation des audits.

Accolée à Caremag, une unité de métallisation signée USA Rare Earth, via sa filiale britannique Less Common Metals Europe, prendra en charge la transformation des oxydes purifiés en métaux et alliages directement utilisables pour fabriquer des aimants. Sans ce maillon, la métallisation, le raffinage ne suffit pas à produire un aimant. L’investissement dépasse 110 millions d’euros et représente environ 80 emplois directs. Lacq couvre ainsi la chaîne complète, de l’oxyde au métal, ce qu’aucun autre site d’Europe occidentale ne propose.

La Rochelle et Grenoble, déjà en production

Le plan ne démarre pas de zéro. À La Rochelle, Solvay exploite depuis 1948 la plus grande installation hors de Chine capable de séparer l’ensemble des éléments de terres rares. Le 8 avril 2025, le groupe y a inauguré une première ligne de production dédiée aux aimants permanents, à faibles volumes, pour tester le marché. L’objectif déclaré pour 2030 : 4 500 tonnes par an de néodyme et praséodyme, soit 30 % de la demande européenne. Condition sine qua non : sécuriser les engagements clients nécessaires pour déclencher un investissement d’environ 100 millions d’euros. Solvay a signé en novembre 2025 des accords d’approvisionnement avec l’américain Noveon Magnetics et avec Less Common Metals pour les oxydes de samarium.

À Grenoble, deux projets avancent en parallèle. MagREEsource, start-up de Noyarey, est entrée en production dès décembre 2024 avec une technologie de recyclage en boucle courte. En juillet 2025, elle a levé 23 millions d’euros auprès de BPI France, ArcelorMittal et BNP Paribas Développement pour préparer son usine grande capacité, baptisée MagFactory, attendue en 2028. Sur le campus du CEA-Liten, Orano et le CEA ont inauguré en septembre 2025 une ligne pilote de recyclage et de fabrication d’aimants permanents, la seule de ce type en Europe, dont les résultats sont attendus fin 2026.

Des quotas dans les appels d’offres

Subventionner l’offre sans garantir les débouchés ne suffit pas à faire tourner une usine. Le plan agit donc aussi sur la demande, par la contrainte réglementaire.

Le gouvernement a lancé simultanément les appels d’offres AO9 et AO10 pour l’éolien offshore, soit 10 gigawatts au total sur l’ensemble des façades maritimes françaises, annoncés en avril 2026. Dans ce cadre, l’État entend exiger que moins de 50 % des aimants utilisés soient d’origine chinoise, et encourager les développeurs à intégrer au moins 25 % d’aimants européens. C’est la première fois qu’une condition géographique sur les composants est introduite dans un appel d’offres énergétique français.

Les constructeurs automobiles sont soumis à une logique comparable. Pour accéder aux appels à projets France 2030, ils doivent désormais présenter un plan de diversification de leurs approvisionnements en terres rares. Depuis le lancement de la démarche en décembre 2025, une quinzaine de grands industriels ont remis un tel document.

À Bruxelles, Paris pousse pour que la même logique imprègne l’Industrial Accelerator Act, présenté par la Commission européenne le 4 mars 2026. Ce texte prévoit une obligation d’achat de produits « made in EU » pour certains marchés publics à compter de 2029, et conditionne certaines aides d’État à l’origine européenne des composants. La France veut que l’origine des aimants entrant dans un moteur électrique détermine l’accès à ce label et, avec lui, aux soutiens publics qui l’accompagnent. Le plan RESourceEU, adopté par la Commission le 3 décembre 2025 avec une enveloppe de 3 milliards d’euros, restreint quant à lui les exportations de déchets d’aimants recyclables hors de l’Union à partir de début 2026.

L’argent public, mode d’emploi

Le crédit d’impôt industrie verte, créé en 2024, a été prolongé jusqu’en 2028 et élargi à l’ensemble des secteurs d’activité, au-delà de l’éolien. Il a déjà mobilisé 180 millions d’euros pour les quatre projets du plan. France 2030 a soutenu une quarantaine de projets dans le raffinage de métaux critiques, pour environ 330 millions d’euros d’aides publiques et 2,7 milliards d’euros d’investissements industriels au total ; une dizaine de projets supplémentaires seront financés jusqu’en 2027. La garantie des projets stratégiques, jusqu’ici réservée à certains projets d’extraction, est assouplie pour couvrir les approvisionnements des industriels français, y compris les achats effectués par des traders pour leur compte, a indiqué Roland Lescure.

Le fonds pour les métaux critiques, géré par InfraVia pour le compte de l’État, est doté à terme de 2 milliards d’euros. C’est par ce véhicule qu’une partie des engagements en capital transitera.

Paris prend la main sur l’agenda G7

Le plan national s’appuie sur un réseau diplomatique construit depuis trois ans. La France a signé une vingtaine d’accords avec des pays miniers et industriels, dont récemment l’Inde et la Norvège. Le 2 avril 2026, en marge de la visite officielle d’Emmanuel Macron au Japon, Roland Lescure et le ministre japonais Ryosei Akazawa ont signé une feuille de route commune portant sur les terres rares, le titane et le nickel, avec Caremag comme premier projet concret de la coopération bilatérale. Des discussions sont en cours avec la Corée du Sud.

Le 20 avril 2026, en marge des réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale à Washington, la France a coprésidé avec le Japon une réunion inédite réunissant les ministres des Finances du G7, onze pays partenaires et les présidents des grandes banques multilatérales de développement, consacrée à la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Le 7 mai, Roland Lescure réunit en visioconférence les ministres du G7 concernés par les terres rares. Le G7 envisage la création d’une unité permanente chargée de piloter l’agenda des minéraux critiques. Ces deux séquences préparent le sommet d’Évian, prévu du 15 au 17 juin, où la France entend faire des chaînes d’approvisionnement en matériaux critiques un axe central du multilatéralisme.

Les objectifs chiffrés du plan sont formulés à l’échelle européenne : couvrir 100 % des besoins du continent en terres rares lourdes et 25 % de ses besoins en terres rares légères d’ici 2030. Les 600 tonnes de dysprosium et de terbium que Caremag produira annuellement représenteront entre 10 et 15 % de la production mondiale actuelle de ces éléments.

Même atteints, ces objectifs laisseront l’Europe dépendante de la Chine pour la majorité de ses besoins en terres rares légères. Roland Lescure l’a formulé sans détour : « l’objectif est d’éviter de substituer une dépendance à une autre ». C’est pourquoi le plan intègre un volet recherche sur les moteurs électriques sans terres rares, via le prochain appel à projets Coram. Les travaux du CEA-Liten à Grenoble et les technologies de recyclage en boucle courte développées par MagREEsource s’inscrivent dans cette même direction : réduire progressivement le besoin lui-même, pas seulement en diversifier la source.



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1 commentaires sur « Terres rares : le bras de fer entre la France et la Chine »

  1. Intégrer des sociétés étasuniennes est dangereux. Ils peuventvtrahir à n’importe quel moment si c’est leur intérêt.

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