Afficher le sommaire Masquer le sommaire
En juin 2025, le meurtre d’une surveillante dans un collège de Haute-Marne a projeté la marque savoyarde dans un débat qu’elle n’avait pas anticipé. Depuis, le mot « Opinel » circule dans les faits divers des lycées français et dans les discours du Premier ministre. La PME chambérienne, qui emploie entre 160 et 180 personnes et fabrique 6,5 millions de couteaux par an, doit tenir ce choc au moment précis où elle engage 10 millions d’euros pour agrandir son usine et où son chiffre d’affaires recule pour la première fois depuis quinze ans.
Un couteau dans la tempête
Le 10 juin 2025, un collégien de 14 ans tue une surveillante au collège Françoise-Dolto de Nogent, dans la Haute-Marne, avec un couteau. Le lendemain, François Bayrou annonce au journal de 20 heures de TF1 l’interdiction de vente de couteaux aux mineurs « dans les 15 jours ». Trois semaines avant ce meurtre, le 15 mai, France 2 avait diffusé dans Envoyé Spécial un reportage intitulé « Coups de couteaux chez les ados ». La formule y circulait : l’Opinel serait le « couteau préféré des adolescents ».
A LIRE AUSSI
Bic se réinvente pour rester dans la course
L’enchaînement a été brutal. L’arrêté du 4 juillet 2025 puis le décret n° 2025-894 du 5 septembre ont reclassé couteaux papillons, automatiques et zombie en catégorie A1, soit les armes interdites de détention. L’Opinel, couteau traditionnel classé en catégorie D, n’est pas visé par ces textes. Les commerçants de grande distribution sont néanmoins tenus d’afficher l’interdiction de vente aux mineurs, et de nouvelles obligations de conformité s’appliquent aux revendeurs dès le printemps 2026. Le 28 juin, une mission « Mineurs et armes blanches » a remis son rapport au Premier ministre.
La mécanique du problème est simple : un Opinel coûte souvent moins de 15 euros. On le trouve dans les rayons de la grande distribution partout en France. Entre mars et décembre 2025, 525 élèves ont été interceptés par les forces de l’ordre avec un couteau en milieu scolaire. En avril 2026, de nouveaux incidents graves dans des lycées ont relancé le débat à l’Assemblée nationale. Sur les 10 397 agressions à l’arme blanche recensées en 2024, soit environ vingt-huit par jour, le chiffre émane d’une communication de la Police nationale à TF1 et non des statistiques officielles du SSMSI, qui ne distingue pas les couteaux des autres armes blanches. La marque, elle, est nommée.
Un bout arrondi comme réponse
En février 2025, soit quatre mois avant le drame de Nogent, Opinel lançait le Néo6. Premier couteau de poche depuis des décennies à s’affranchir du Virobloc, le mécanisme de verrouillage qui équipe la gamme depuis 1955, il intègre un système breveté baptisé Opiflex® et présente une lame de 7 centimètres au bout arrondi. Le produit a reçu le Grand Prix de l’Image 2025 dans la catégorie Nouveau Produit, décerné lors de Maison & Objet.
Le Néo6 avait été conçu pour répondre aux réglementations de nombreux pays qui interdisent les lames pointues dans l’espace public. La crise de l’été lui a donné une deuxième fonction, imprévue : désarmer en partie les reproches d’accessibilité adressés à la marque. Ce glissement d’usage dans la communication est resté discret. La ligne choisie par Opinel, le couteau comme outil de transmission et non d’agression, repose sur un deuxième produit, la gamme « Mon Premier Opinel », dotée d’anneaux de sécurité et d’un guide de coupe pensé pour un apprentissage encadré par les parents.
Dix millions pour rester à Chambéry
En septembre 2024, les pelleteuses sont entrées sur le site de La Revériaz, à Chambéry. Opinel y construit un bâtiment de 2 000 à 2 500 mètres carrés, premier acte visible d’un programme d’investissement de plus de 10 millions d’euros étalé jusqu’en 2030. Le terrain, deux hectares, avait été racheté en 2023 au cimentier Vicat, propriétaire de la parcelle voisine de l’usine historique. Le site passera de 2,5 à 4,5 hectares. L’inauguration du bâtiment est prévue en 2026.
En décembre 2025, la mairie de Chambéry a inauguré un nouveau giratoire sur le boulevard Henry-Bordeaux, assurant la liaison entre le site Vicat et le futur bâtiment Opinel. L’objectif du programme : augmenter la capacité de production, automatiser certaines opérations et réduire la sous-traitance. « La volonté de la famille Opinel est de continuer à tout fabriquer à Chambéry », a déclaré la direction.
Cet investissement est engagé alors que le chiffre d’affaires 2024 s’est établi à 34,9 millions d’euros. C’est 3 millions de moins qu’en 2023. Et loin des 40 millions projetés.
La première fissure en quinze ans
En 2009, Opinel franchissait pour la première fois le seuil des 10 millions d’euros de chiffre d’affaires. En 2015, il doublait à 20 millions. En 2021, malgré la pandémie, il frôlait 29 millions. En 2022, il atteignait 34,5 millions ; en 2023, 38 millions. La trajectoire, linéaire sur quinze ans, s’est construite sur un effet que personne n’avait anticipé : le Covid a envoyé les Français dans les forêts, les cuisines et les jardins. En 2021 et 2022, les boutiques de Chambéry et d’Annecy affichaient des présentoirs vides, le site e-commerce multipliait les ruptures de stock.
« On coche toutes les cases des grandes tendances de la consommation. Ce sont des produits made in France, et ils sont durables, robustes », a indiqué Françoise Detroyat, directrice marketing. Le recul de 2024 tient à deux causes identifiées par la direction : fin de l’effet post-pandémie et baisse du pouvoir d’achat européen. Le recul est modeste, mais il est inédit depuis le début des années 2010. « La priorité est à la pérennité plus qu’à la croissance absolue », a déclaré la direction.
Cent trente-cinq ans sans délocaliser
Joseph Opinel a dix-huit ans en 1890. Dans l’atelier familial d’Albiez-le-Vieux, en Maurienne, il fabrique pour les paysans, artisans et bergers de la vallée un couteau pliant à manche en bois et lame en acier : quatre composants, rien de plus. En 1897, il développe une gamme numérotée de 1 à 12, chaque chiffre correspondant à une taille de lame. En 1909, il dépose la marque et adopte pour logo la Main Couronnée, tirée des armoiries de Saint-Jean-de-Maurienne. En 1911, l’Exposition Alpine Internationale de Turin lui décerne la médaille d’or.
Le 29 janvier 1926, l’usine de Cognin brûle entièrement. La cause : un poêle mal éteint au contact des manches en bois stockés dans les ateliers. La famille reconstruit en douze mois, plus grand, avec l’électricité. En 1939, vingt millions de couteaux ont été vendus dans le monde.
En 1955, Marcel Opinel, fils du fondateur, ajoute un cinquième composant : le Virobloc, une virole tournante en acier trempé qui verrouille la lame en position ouverte. Le mécanisme sera breveté une seconde fois dans les années 2000, avec une amélioration permettant de bloquer la lame en position fermée également. Depuis 2000, il équipe l’ensemble de la gamme fermante.
La consécration internationale arrive en plusieurs temps. En 1985, le Victoria & Albert Museum de Londres sélectionne l’Opinel parmi les cent plus beaux objets du monde. En 1989, le Larousse l’intègre à ses pages. Le N°8 rejoint par la suite la collection permanente du MoMA de New York. Le navigateur Michel Desjoyeaux résumait la chose ainsi : « On dit un Opinel, comme on dit un Frigidaire, ou une mobylette. »
Maurice Opinel, petit-fils du fondateur, entre dans l’entreprise en 1950. Son père lui avait dit : « Attention mon petit, tu représentes la 3e génération, celle de la ruine. » Il dirigera la stratégie commerciale pendant plus de soixante ans, jusqu’à sa mort en août 2016, à 88 ans. Aujourd’hui, François Opinel, arrière-petit-fils du fondateur, préside l’entreprise. Luc Simon en est le directeur général. La société est entièrement détenue par la famille via une holding. Cette structure a permis à Opinel de traverser les décennies sans délocaliser, quand la concurrence asiatique ravageait les bassins couteliers français de Thiers et de Laguiole.
Ducasse, Tuffery, et un forgeron d’Aomori
En 2005, Opinel élargit son catalogue au-delà du couteau pliant. Vingt ans plus tard, il propose plus de 250 références : couteaux de cuisine, de table, de jardinage, gammes pour enfants. Les collections hautes de gamme se sont multipliées : Les Forgés 1890, conçus avec le chef Jean Sulpice et le studio de design Big-Game ; Intempora, adoptés par l’École Ducasse et l’Institut Lyfe ; Parallèle, à manche en bois d’olivier.
En 2025, l’Atelier Tuffery, maison de jeans fondée dans les Cévennes, signe avec Opinel le Coffret Partage : couteau N°12B, spatule et pince XL, tablier denim et cuir, au prix de 220 euros. La même année, un partenariat avec Nigara Hamono, forgeron installé dans la péninsule de Tsugaru, en préfecture d’Aomori au Japon, donne naissance au N°10 Shiori, édition limitée à 2 100 exemplaires, lame en acier multicouche VG7 forgée à la main.
Pour la première fois en 2025, Opinel participe au SIRHA de Lyon, au salon Host de Milan et à Who’s Next. Il est présent au Salon international du Made in France en novembre. Une nouvelle boutique ouvre au 172 rue Croix d’Or à Chambéry. L’export représente 45 % du chiffre d’affaires. Une filiale a été ouverte à Chicago en 2016 ; en 2025, Opinel USA s’associe à l’Académie Culinaire de France aux États-Unis et au Canada.
La montée en gamme suit une logique que les chiffres rendent lisible : plus le prix unitaire augmente, moins la marque dépend des rayons de grande distribution. C’est le même rayon où l’on trouve les couteaux à moins de 15 euros que ramassent les forces de l’ordre dans les lycées.
900 brevets et un tribunal à Trieste
Opinel détient plus de 900 protections, marques, modèles, brevets, noms de domaine, dans près de cent pays. En 2018, l’INPI a accordé à la marque la protection de la forme tridimensionnelle de ses couteaux, décision rare dans le secteur. En 2013, un tribunal de Trieste a ordonné la destruction de 2 652 couteaux contrefaisants importés de Chine et condamné le responsable à cinq mois de prison avec sursis et 18 000 euros d’amende.
Le 4 juin 2025, la Chambre des recours de l’EUIPO a rendu une décision partiellement favorable à Opinel dans une procédure d’opposition contre la marque tridimensionnelle espagnole « D. Benito Inox ». La Division d’Opposition avait rejeté le recours en mars 2024, estimant les signes trop peu similaires. En appel, la Chambre a renversé cette décision pour les produits jugés identiques ou fortement similaires, en s’appuyant sur un sondage d’opinion démontrant le caractère distinctif accru de la forme Opinel, une démarche probatoire inédite en coutellerie. Pour les produits seulement moyennement similaires, le risque de confusion n’a pas été retenu.
Depuis les années 1980, les copies asiatiques ont détruit des pans entiers de la coutellerie française. Le dépôt de la marque en 1909 par Joseph Opinel, qui n’en mesurait pas la portée stratégique, a constitué un rempart que peu d’entreprises comparables ont su bâtir à temps.
La sciure, le carbone et un prix RSE
Depuis plus de cinquante ans, la sciure issue des manches est brûlée dans une chaudière pour chauffer les ateliers. L’économie annuelle est estimée à 20 000 à 25 000 litres de fioul. La pratique précède de deux décennies le premier choc pétrolier.
En 2025, Opinel a réalisé son premier bilan carbone intégral, en partenariat avec AIR Coop, coopérative spécialisée dans la transition écologique. L’ensemble de la chaîne de valeur a été passé en revue, suivi d’un atelier interne de priorisation des leviers de décarbonation. Opinel figure parmi les trois lauréats du Prix RSE Francéclat 2025, le jury ayant retenu « la maturité, l’effectivité et l’innovation » de la démarche. La marque est mécène de l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire et partenaire de Sylv’ACCTES pour la gestion forestière dans les Alpes et le Vercors.
La prochaine étape implique de fixer des objectifs chiffrés de réduction d’émissions. La loi DDADUE du 30 avril 2025 a reporté de deux ans l’application de la directive CSRD pour les grandes entreprises non cotées et les PME cotées. Pour une structure comme Opinel, 34,9 millions d’euros de chiffre d’affaires et moins de 200 salariés, les discussions européennes en cours sur le relèvement des seuils pourraient l’exempter de toute obligation directe de reporting extra-financier. Les acheteurs professionnels, restaurateurs, établissements scolaires et distributeurs spécialisés, dont les propres financeurs exigent une traçabilité croissante de la chaîne de valeur, ne se soucient pas de ces seuils réglementaires.


