Frédéric Merlin, l’homme qui a cassé le BHV

En installant Shein au BHV, Frédéric Merlin a déclenché une crise sans précédent : 100 marques parties, 17,8 M€ d'impayés, et un magasin cédé en payant pour s'en défaire.

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Le mardi 16 juin 2026, Frédéric Merlin a rendu les clés du BHV Marais dans des conditions rares dans le commerce parisien : en versant de l’argent pour que quelqu’un accepte de reprendre ce dont il voulait se défaire. Trente-quatre ans, une fortune estimée à 600 millions d’euros, et ce monument de la rue de Rivoli abandonné à son propre directeur général. L’histoire de ce fils de chef d’entreprise de Vénissieux qui a voulu redresser un grand magasin à l’agonie en y installant Shein est l’une des plus brutales du retail français de ces dernières années. Le BHV saignait quand il l’a repris ; il en est sorti après avoir accéléré l’hémorragie.

La sortie la plus chère de sa vie

La Société des Grands Magasins a cédé le fonds de commerce du BHV Marais et du BHV Parly 2, dans les Yvelines, à l’équipe dirigeante du grand magasin, emmenée par Karl-Stéphane Cottendin, directeur général de l’enseigne. Le fonds de commerce, c’est l’activité commerciale elle-même : les stocks, les contrats, les enseignes locataires, le droit d’exploiter le magasin sous le nom BHV, mais pas le bâtiment, dont Merlin n’a jamais été propriétaire. Plusieurs médias, dont L’Informé, évoquent une cession à prix négatif : Merlin n’a pas encaissé un euro, il a versé de l’argent pour rendre la reprise possible.

Cottendin, qui fut pendant des années le bras droit de Merlin, a qualifié dès l’annonce de la reprise le partenariat avec Shein d’« erreur stratégique » et annoncé la fin de la présence du géant chinois au BHV avant Noël 2026. Deux déclarations publiques formulées le même jour, à quelques heures d’intervalle.

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La nouvelle entité ouvre son capital aux salariés, avec un projet de repositionnement centré sur la maison, le bricolage et un univers de grand magasin que les communiqués décrivent comme « à la parisienne ». La SGM sort de l’exploitation du BHV Marais et de Parly 2. Merlin conserve les BHV de province, les anciens magasins Galeries Lafayette repris en région entre 2021 et 2022, ainsi que son portefeuille de centres commerciaux.

Shein rue de Rivoli : l’annonce qui a tout déclenché

À l’automne 2025, Frédéric Merlin annonce l’ouverture d’un espace permanent Shein au sixième étage du BHV Marais. C’est une première en France : le géant chinois de l’ultra-fast fashion, des vêtements vendus à prix très bas, produits en masse et livrés directement depuis la Chine, n’avait jusqu’alors expérimenté que des boutiques éphémères sur le territoire. Merlin défend publiquement ce choix en avançant un argument de trafic : Shein représente déjà une part significative des achats de vêtements des moins de trente ans en France, et le BHV a besoin de ce public.

Le Monde, Le Figaro et Novethic publient, dans les jours qui suivent l’annonce, des enquêtes sur les pratiques sociales et environnementales de Shein. Des élus écologistes et de gauche demandent au BHV de renoncer. Des organisations syndicales appellent au boycott.

Les premières semaines d’ouverture génèrent des flux importants, plusieurs centaines de milliers de visiteurs selon les données relayées par la presse à l’époque. Mais peu d’entre eux achètent : le chiffre d’affaires du corner reste largement en deçà de ce qu’une surface de cette taille devrait produire.

En quelques mois, plus d’une centaine de marques historiques du BHV annoncent leur départ. Dior et Guerlain, deux enseignes du groupe LVMH présentes depuis des décennies rue de Rivoli, quittent le magasin. Sandro, Maje, agnès b., Fursac, Caroll et Swarovski suivent. Les motifs invoqués sont doubles : des retards de paiement et le refus d’être associées à l’image Shein. Un scandale distinct, lié à la commercialisation par Shein de produits jugés choquants, pousse les autorités françaises à ouvrir des enquêtes au même moment.

En janvier 2026, Merlin comparaît devant une commission sénatoriale chargée d’examiner les pratiques commerciales de l’ultra-fast fashion en France. Il déclare ce jour-là que les débuts commerciaux du corner sont « moins bons qu’espéré ». Aucun chiffre de redressement n’est avancé.

Les comptes s’effondrent

Quand Merlin reprend le BHV en novembre 2023, le grand magasin perd environ 15 millions d’euros par an. Il injecte 12 millions dès 2024, restructure les espaces, fait entrer de nouvelles enseignes. Les résultats communiqués par la SGM début 2025 montrent que le magasin dégage pour la première fois un excédent opérationnel en 2024, c’est-à-dire que ses recettes couvrent ses coûts de fonctionnement, pour un chiffre d’affaires de l’ordre de 260 millions d’euros, en recul d’environ 8 % par rapport à l’année précédente.

Dès l’automne 2025, les retards de paiement s’accumulent. Selon des informations publiées par L’Informé et reprises par Le Dauphiné Libéré, chiffres issus de sources journalistiques et non consolidés dans un document officiel, le BHV cumule près de 17,8 millions d’euros de factures impayées à la fin 2025. Au premier trimestre 2026, le chiffre d’affaires du magasin tombe autour de 10 millions d’euros, soit une chute d’environ 80 % sur un an.

Dans le même temps, les Galeries Lafayette rompent leurs contrats d’affiliation avec la SGM sur sept magasins régionaux. Ces accords permettaient à Merlin d’exploiter des magasins sous l’enseigne Galeries Lafayette, moyennant redevance et respect des standards de la marque. Le groupe historique juge désormais ses valeurs incompatibles avec la stratégie de Merlin et retire son nom. Ces enseignes doivent changer d’identité. La Banque des Territoires, pressentie comme partenaire pour le rachat du bâtiment du BHV Marais, renonce à s’associer au projet.

Brookfield prend les murs, Merlin perd l’actif

En janvier 2026, les Galeries Lafayette finalisent la vente du bâtiment du BHV Marais à Brookfield Asset Management, l’un des plus grands gestionnaires d’actifs immobiliers au monde, pour un montant estimé par la presse à environ 300 millions d’euros. La SGM reste locataire du bâtiment et continue d’y exploiter le magasin, mais elle n’en devient jamais propriétaire.

C’était pourtant l’ambition initiale. Depuis le rachat du fonds de commerce en novembre 2023, Merlin cherchait à acquérir également le bâtiment, pour contrôler à la fois l’activité commerciale et la pierre. Posséder les murs d’un grand magasin parisien aussi bien situé représente à la fois une garantie de stabilité et un actif patrimonial considérable. Faute de fonds propres suffisants, cette équation ne s’est jamais résolue.

La cession du 16 juin 2026 entérine ce que la transaction Brookfield avait déjà établi : Merlin n’est plus maître du bâtiment, de la marque, ni de l’exploitation du BHV Marais, trois positions perdues en moins de six mois.

« Une erreur stratégique » : les mots qu’il a fini par prononcer

Au printemps 2026, dans plusieurs interviews, Frédéric Merlin qualifie l’arrivée de Shein au BHV de « véritable erreur stratégique ». Il explique avoir sous-estimé la charge politique, symbolique et médiatique attachée à un grand magasin situé à quelques mètres de l’Hôtel de Ville de Paris.

L’argument qu’il maintient en parallèle est celui-ci : au moment où la SGM a repris le BHV, le grand magasin perdait 15 millions d’euros par an et les Galeries Lafayette cherchaient à s’en défaire. Son intervention, dit-il, était la dernière chance d’éviter la disparition du lieu.

Le BHV était effectivement déficitaire avant l’arrivée de Merlin. Mais la séquence Shein a provoqué le départ d’une centaine de marques que les difficultés financières préexistantes n’avaient pas fait fuir, et précipité une chute du chiffre d’affaires de 80 % en un trimestre, un effondrement sans précédent dans l’histoire récente du magasin.

L’homme derrière le pari

Pour comprendre comment Frédéric Merlin s’est retrouvé à la tête du BHV à trente-deux ans, il faut remonter à Vénissieux, en banlieue lyonnaise, où il est né en juillet 1991. Son père, Pascal, dirigeait une petite entreprise de tuyauterie industrielle à Saint-Symphorien-d’Ozon. Merlin revendique cet héritage, une culture du risque et du travail, et non un capital financier ou un réseau.

Après une tentative en faculté de droit abandonnée, il obtient un BTS immobilier et convainc sa sœur aînée Maryline de se lancer avec lui. Ensemble, ils créent d’abord une société de conseil immobilier, puis en 2014 Avenue Développement Immobilier, spécialisée dans la reprise d’actifs commerciaux de centre-ville délaissés. Quatre ans plus tard, en 2018, l’année de la mort de leur père, ils fondent la Société des Grands Magasins, structure distincte dédiée cette fois à la détention et à l’exploitation de grands magasins et centres commerciaux en centre-ville. Frédéric en détient 50 % via une société holding personnelle, une société intermédiaire qui lui permet de détenir ses parts et de gérer ses investissements ; l’autre moitié appartient au holding familial qui regroupe Maryline et leur mère Dominique, devenue directrice générale adjointe.

La méthode repose sur le retournement d’actifs : racheter à bas prix des centres commerciaux que leurs propriétaires jugent moribonds, à Roubaix, Mulhouse ou Saint-Nazaire, restructurer l’offre, densifier les enseignes. Entre 2021 et 2022, le groupe reprend sept magasins Galeries Lafayette en région : Le Mans, Dijon, Angers, Reims, Orléans, Limoges, Grenoble. Le magazine Challenges estime sa fortune personnelle à environ 600 millions d’euros. L’homme d’affaires Jean-Paul Dufour est présent au capital de plusieurs sociétés du groupe. Merlin revendique des liens avec Nicolas Sarkozy.



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