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Dans la nuit du 6 au 7 juin 2026, Patrick Drahi a signé ce que beaucoup croyaient impossible : une sortie par le haut. Il y a deux ans, ses créanciers tenaient la valeur de ses actions pour nulle et sa dette écrasait ses actifs. L’homme qui semblait devoir tout perdre cède l’opérateur à ses trois rivaux français pour plus de vingt milliards d’euros. Ce que l’on prenait pour une capitulation ressemble, au bout du compte, à autre chose.
À 20,35 milliards d’euros, la transaction est la plus importante jamais réalisée dans le secteur des télécoms français. Le protocole d’accord a été paraphé dans la nuit du 6 au 7 juin 2026 par Altice France et le consortium formé par Bouygues Telecom, Orange et Free, les trois opérateurs qui se partagent aujourd’hui le marché mobile français avec SFR. Un complément de prix conditionnel peut porter le total à 21 milliards d’euros selon les paramètres retenus à la clôture.
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Les négociations exclusives, ouvertes le 17 avril, avaient déjà été prolongées une première fois jusqu’au 5 juin. Ce soir-là, les parties se sont accordé 48 heures supplémentaires. La clause d’earn-out, le complément de prix indexé sur la performance future de la cible, constituait le dernier point de blocage.
La documentation juridique définitive sera signée au second semestre 2026. La réalisation effective de la transaction, conditionnée aux autorisations des autorités de la concurrence, est espérée pour le second semestre 2027.
Les 25,4 millions d’abonnés de SFR seront répartis entre les trois acquéreurs selon des périmètres distincts. Bouygues Telecom, qui débourse environ 8,5 milliards d’euros soit 42 % du prix total, récupère SFR Business dans son intégralité, environ 5,9 millions de clients grand public, Prixtel, un opérateur mobile qui loue le réseau SFR, et le réseau mobile en zones peu denses, soit 52 % du chiffre d’affaires du périmètre cédé. Free et le groupe Iliad (31 %, environ 6,3 milliards d’euros) reprennent RED by SFR en totalité, quelque 2 millions de clients grand public supplémentaires et environ 400 000 très petites entreprises. Orange (27 %, environ 5,5 milliards d’euros) absorbe près de 4,9 millions de clients via Réglo, Syma et Coriolis, trois opérateurs qui louent eux aussi le réseau SFR.
Le chiffre d’affaires du périmètre concerné atteignait 8 milliards d’euros en 2025. Plusieurs actifs sont délibérément exclus de la vente : XPFibre, UltraEdge, Altice Technical Services et les activités dans les départements et régions d’outre-mer resteront logés dans une entité de transition, SFR SA, détenue à parts égales par les trois acheteurs pendant au moins trente mois. Les fréquences radio de SFR seront redistribuées entre eux.
2014 : 15,8 milliards de dette pour un empire
Le 28 octobre 2014, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, autorise le rachat de SFR par Numericable. Patrick Drahi propose 13,5 milliards d’euros en cash pour 80 % du capital, face à Bouygues. La valorisation totale de l’opération est établie à environ 15,5 milliards d’euros selon Altice, 17 milliards selon Vivendi, qui intègre la valorisation de sa participation conservée. Pour financer l’acquisition, Drahi ne mobilise quasiment aucun capital propre : il lève 15,8 milliards d’euros d’obligations et de crédits bancaires, une technique connue sous le nom de LBO, rachat par emprunt, dans laquelle c’est l’entreprise acquise qui rembourse, sur ses propres revenus, la dette contractée pour l’acheter. En 2015, il rachète les 20 % résiduels détenus par Vivendi pour 3,9 milliards supplémentaires.
La logique est simple et invariable : acquérir avec la dette, rembourser grâce aux flux de trésorerie de la cible, recommencer ailleurs. Quand les taux directeurs de la Banque centrale européenne remontent brutalement à partir de 2022, après une décennie de taux bas qui rendaient cet endettement peu coûteux, le coût du service de la dette grimpe mécaniquement, aggravant la situation d’Altice France à chaque trimestre.
SFR perd des abonnés, puis des milliards de revenus
En 2014, le chiffre d’affaires de SFR s’établit à 11,5 milliards d’euros. En 2025, il tombe à 9,2 milliards, un niveau que l’opérateur n’avait jamais atteint depuis le rachat, passant pour la première fois sous la barre symbolique des dix milliards. Les revenus reculent de 8,4 % sur la seule année 2025, tandis que le parc d’abonnés s’effrite à 19,4 millions de clients mobiles et 6 millions de clients fixes fin 2025.
Drahi rachète Libération, BFM TV et RMC, visant une convergence entre télécoms et médias qui ne produit pas les synergies attendues. En 2021, il prend 18 % du capital de British Telecom pour environ 2,2 milliards de livres sterling, puis porte cette participation à 24,5 % l’année suivante, devenant le premier actionnaire du groupe britannique. Deux ans plus tard, cette position pèse sur les bilans sans avoir généré de levier opérationnel mesurable.
La remontée des taux aggrave la situation financière à une vitesse que les cessions partielles ne parviennent pas à compenser. La dette d’Altice France atteint 24,1 milliards d’euros. Un « mur » d’environ 6 milliards est à rembourser en 2027. BlackRock, Pimco et Fidelity, trois des plus grands fonds d’investissement américains qui avaient prêté des milliards à Altice France, réclament des comptes.
La restructuration qui a tout rendu possible
En mars 2024, Altice France cède Altice Media, BFM TV et RMC, au groupe CMA CGM de l’armateur Rodolphe Saadé pour 1,55 milliard d’euros. Cinq mois plus tard, en août 2024, Drahi vend la totalité de sa participation dans BT au conglomérat indien Bharti Enterprises pour environ 4 milliards de dollars, soit quelque 3,7 milliards d’euros. Ces deux opérations fournissent les liquidités nécessaires pour aborder la négociation avec les créanciers.
Dix mois de discussions avec dix-sept fonds aboutissent en février 2025 à un accord sans précédent : les prêteurs acceptent d’effacer 8,6 milliards d’euros de dette en échange de 45 % du capital d’Altice France, devenant ainsi actionnaires du groupe qu’ils avaient financé. Deux milliards d’euros en cash leur sont versés immédiatement, issus des cessions précédentes. Drahi conserve 55 % du capital et le contrôle du groupe. La dette passe de 24,1 à 15,5 milliards d’euros ; les échéances de 2027 sont repoussées à 2028.
Le 4 août 2025, le tribunal des activités économiques de Paris valide le plan de sauvegarde accélérée, une procédure permettant à une entreprise de restructurer sa dette sous supervision judiciaire sans être placée en redressement, malgré l’opposition des syndicats. Sans cette validation, la valeur des parts de Drahi restait théoriquement nulle et la mise en vente de SFR, juridiquement impraticable.
De 17 à 20 milliards : la mécanique de l’enchère
Dès l’automne 2025, le processus de vente est lancé. Drahi pose une condition aux trois opérateurs : s’ils refusent de s’aligner sur ses attentes de prix, SFR sera vendu «à la découpe», c’est-à-dire cédé par blocs séparés à des investisseurs financiers plutôt qu’à des concurrents industriels. En octobre 2025, Bouygues Telecom, Orange et Free déposent une première offre conjointe non engageante à 17 milliards d’euros. Drahi la rejette.
En janvier 2026, une phase de due diligence s’ouvre : pendant cinq semaines, près de 200 consultants passent au crible les comptes, les contrats et les actifs de SFR avant que le consortium formule une offre définitive. Au terme de cet audit, les trois opérateurs relèvent leur proposition. Le 17 avril 2026, les négociations exclusives s’engagent sur la base de 20,35 milliards d’euros. En sept semaines et deux prolongations, le protocole est signé.
En parallèle, Drahi prépare la cession séparée de XPFibre, la filiale qui gère 7,3 millions de lignes de fibre optique dans les zones rurales. Valorisée entre 7,8 et 8,4 milliards d’euros, elle est expressément exclue du périmètre vendu au consortium. Conserver cet actif hors de la transaction revient à préserver la partie la moins exposée à la concurrence du réseau d’Altice France.
Le bilan chiffré d’un retournement
Le produit de cession de 20,35 milliards d’euros, potentiellement 21 milliards avec l’earn-out, doit être mis en regard de la dette résiduelle de 15,5 milliards et des 45 % du capital désormais détenus par les fonds créanciers. La part nette revenant à Drahi, titulaire de 55 % du capital, est estimée à environ 2 milliards d’euros sur la seule opération SFR.
Il y a deux ans, la valorisation d’Altice France était inférieure à sa dette : la valeur nette de Drahi sur cette entité était évaluée à zéro. Depuis 2024, les cessions successives ont produit des recettes considérables : 1,55 milliard pour Altice Media, environ 3,7 milliards pour BT, auxquels s’ajoutent la cession de La Poste Mobile et plusieurs centres de données, dont les montants ne sont pas tous publics. XPFibre, toujours dans le périmètre Drahi, est valorisée entre 7,8 et 8,4 milliards d’euros. Les activités outre-mer et les participations dans Altice Portugal représentent des actifs supplémentaires dont la valeur n’a pas été rendue publique à ce stade.
8 000 salariés là où il en avait trouvé 15 000
En douze ans, les effectifs de SFR ont été divisés par deux : 15 000 salariés lors du rachat en 2014, environ 8 000 à la veille de la vente, au sein d’un groupe Altice France qui emploie environ 35 000 personnes toutes activités confondues.
Trois plans ont structuré cette réduction. Le plan «New Deal» de 2016 supprime 5 000 postes, le tiers des effectifs de l’époque. Un deuxième plan de départs volontaires, en mars 2021, cible 1 700 postes supplémentaires. En décembre 2024, un troisième plan de 1 700 départs, représentant 11 % de l’effectif restant, est annoncé avant même que la vente soit officiellement engagée.
Une enquête du média Blast, publiée en 2023 sous le titre «DrahiLeaks», a établi que 5,8 milliards d’euros avaient été extraits des comptes de SFR en six ans via des mécanismes de remontée de dividendes vers les holdings de Drahi. Ces pratiques sont légales. Elles renseignent sur l’usage qui a été fait des flux de trésorerie de l’opérateur pendant la décennie de son actionnaire de contrôle.
Le protocole d’accord prévoit le maintien dans l’emploi des salariés repris jusqu’au début 2029. Les syndicats jugent cet engagement insuffisant et anticipent des suppressions de postes lors de la fusion des réseaux et des fonctions support entre les trois acquéreurs.
La France comptera trois opérateurs mobiles nationaux pour la première fois depuis l’entrée de Free sur le marché en 2012. Une consolidation que le secteur réclamait depuis plus de quinze ans se heurte désormais à une procédure réglementaire dont la durée est estimée à environ dix-huit mois.
La compétence pour instruire le dossier doit d’abord être tranchée entre l’Autorité de la concurrence française et la Commission européenne. Des engagements sont attendus en contrepartie de l’autorisation : un moratoire tarifaire pour les consommateurs figure parmi les conditions les plus probables, avec des garanties d’accès aux infrastructures pour limiter les effets anticoncurrentiels. Les fréquences radio de SFR seront redistribuées entre les trois acquéreurs selon des modalités encore à définir.
Drahi, lui, a déjà tourné la page des télécoms européens. Selon des informations concordantes publiées lors des dernières semaines de négociation, il orienterait son attention vers le Moyen-Orient, à 66 ans, douze ans après avoir bousculé un secteur qu’il laisse désormais profondément reconfiguré.


